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 DE LANDEROLT Antoine

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RP en cours : Antoine se débauche avec classe par là.


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MessageSujet: DE LANDEROLT Antoine   Mar 2 Nov 2010 - 0:12



* Antoine de L.


*nom – DE LANDEROLT
*prénom – Antoine
*age – 18 ans
*né le – 5 Mai 1771
A

Pouvoir
Tu ne mentiras point
Drôle d'ironie, tout à fait à propos mais loin d'être au goût d'Antoine : une fois le pied posé au pensionnat, il lui est impossible de mentir sans hoqueter un millier de petites bulles de savon. Loin d'aimer son pouvoir, le jeune homme qui ne disait que trop rarement ce qu'il pensait se voit dans l'obligation de dire la vérité ou de garder le silence. Il a beau avoir essayé de passer outre cet handicap, de chercher des solutions pour y palier, aucune de ses tentatives n'a été concluante. En général, il se contente donc de détourner la conversation ou de retourner la question lorsqu'il ne veut pas répondre. Inutile de préciser que ça n'a pas contribué à le rendre plus heureux et ouvert.
Bon à savoir : le pouvoir ne s'applique évidemment qu'aux mensonges conscients. Si Antoine est persuadé qu'un zèbre est vert, par exemple, il pourra le clamer sans que son pouvoir s'active, aussi faux que cela puisse être.
Alter Ego Astral
Leopold est un faucon pèlerin, inventé par Antoine et sa sœur suite au décès soudain d'un de leurs oiseaux de compagnie. Impressionnés par les faucons, et puisqu'il était hors de question d'en adopter un, ils créèrent le leur à coups de compromis. Leurs idées, diamétralement opposées, explique sans doute le caractère particulier dont à hérité l'oiseau ; au premier abord pédant et fier comme un paon (quoique bien plus beau qu'un paon, nous sommes d'accord), il n'hésite pas à étaler son savoir et prodiguer des conseils à tous les malheureux susceptibles d'avoir besoin de ses lumières. Il a tendance à être un peu fouineur, un peu lourd, un peu « envahissant », mais toujours pour la bonne cause : en effet, il déteste voir les autres tristes et tente de les consoler par tous les moyens, bien que maladroitement. Du reste, il fait du bruit, aime les rubans de couleur et sait être très joyeux. Il aime aussi la course et les loopings, qui l'amènent régulièrement à s'écraser contre les fenêtres du pensionnat. De toute façon, monsieur semble être complètement myope à ce niveau.
Passions
Antoine aime un certain nombre de choses sans que cela entre dans le domaine de la passion. Il aime danser, il aime les fêtes (mais pas les fêtes contemporaines, pitié), il aime pratiquer quelques sports (notamment l'escrime et l'équitation), il aime les sciences, la littérature, tout ce qu'il peut apprendre de nouveau et c'est un avide lecteur. Il aime le soleil mais pas la chaleur lorsqu'elle est oppressante, les beaux bâtiments comme la campagne, les vêtements, prendre soin de lui, et par extension plaire et être complimenté. Il peint et dessine souvent, surtout lorsqu'il est agacé, et sait jouer de plusieurs instruments de musique. Les jeux de séduction, le sexe, les écritures scandaleuses. Les oiseaux peut-être, aussi, rares animaux devant lesquels il ne fait pas la grimace.
N'aime pas / Phobies
Depuis la mort de sa sœur, Antoine a une peur bleue des maladies (surtout pulmonaires), et un dégoût prononcé pour la religion et Dieu en particulier, auquel il reproche encore la perte de sa sœur. Il déteste l'idée de suicide, le tabac, les autres religions, certains pays du globe et leur population, l'eau lorsqu'elle se présente sous la forme d'un lac, d'une rivière, d'un fleuve ou d'une mer. Il n'aime pas l'excès, les personnes déraisonnables/pleurnichardes/pessimistes/vantardes et le trois quart de l'humanité en général, les gros animaux (plein de poils et qui bavent), les rongeurs, la dépendance à quoi que ce soit, l'amour (familial, l'amitié, ou celui avec un grand A), la technologie et tout ce qu'il n'est pas censé savoir. L'ère moderne.



« Why don't you rape me now
Make me feel like I'm nothing at all »

Physique

Antoine est une image sur un tableau ; sans imperfections, sans défauts, un sempiternel sourire plastique sur les lèvres, dont les couleurs rendent chaque expression fascinante. Tout chez lui trahit l'apparence d'un jeune homme habitué à plaire.
Il n'y a rien dont il se plaigne dans ces coups de pinceau. Antoine est beau et le sait, l'a toujours vu à la fois dans son miroir et dans les yeux des autres. Conscient de son physique, il sait se mettre en valeur sans exagérer et choisir ce qui lui sied le mieux ; vêtements comme expressions. De ses lèvres fines qui peuvent exprimer la joie comme le mépris et de ses yeux bruns qui ne laissent passer que ce qu'il désire, son joli faciès à un arrière-goût d'artifices soigneusement posés pour briller. Sa peau a beau être douce et lisse, pâle à la fois par choix et par nature, ses traits délicats sont ceux d'une statue de marbre. Antoine pose un masque sur son visage, qu'il troque régulièrement avec la plus grande aisance et sans que cela lui soit pénible. Monsieur est capable de manier toutes les émotions à la perfection et sans failles ; il peut feindre toutes les nuances et toutes les palettes. Il n'y a donc aucune spontanéité dans ses expressions, sauf quand l'émotion s'en empare avant qu'il puisse la modeler à sa guise. Même ses grimaces sont travaillées et soigneusement préparées : il ne laisse jamais rien au hasard, et sait combien les détails peuvent être importants et faire pencher la balance. Un sourire un peu trop tendu, pas assez sincère, et tout peut s'écrouler.
Une silhouette fine mais ferme, et une taille satisfaisante du haut de son mètre quatre-vingt ; Antoine est grand pour son époque. Un corps dont il est fier et dont il prend soin, ne rechignant pas à l'exercice et aux sports qu'il aime pratiquer en général. Ses mains sont grandes, fines, et n'ont clairement jamais eu à tenir autre chose que des plumes ou des livres. Antoine n'a pas des mains de travailleurs, ça crève les yeux et ça se voit sur lui. Des cheveux d'un blond doré, longs jusqu'au bas du dos, toujours attachés à l'aide d'un ruban en queue de cheval haute ou basse, auxquels il ne supporte pas qu'on touche. Menacez de les couper et ce sera le repli immédiat, la colère et peut-être un peu de peur qui filtre à travers ses menaces polies. Parce que cette coiffure lui va mieux que n'importe quelle autre, parce que ses cheveux sont beaux, il refuse de les couper. Mieux vaut laisser les jolies boucles blondes là où elles sont.
Ses vêtements, jamais encombrants ou tape à l'œil, restent de bons goût et surtout de son époque. S'il y a bien une chose qu'Antoine abhorre, c'est la mode moderne à laquelle il fait facilement la grimace. Peu désireux de rentrer dans la masse ou faire des efforts pour ressembler au trois quart des pensionnaires, il affectionne toujours autant sa garde-robe et se préoccupe peu que l'on trouve ses vêtements vieux ou dépassés. Après tout, il n'a pas un train de retard, ce sont les autres qui sont en avance, et il ne leur demande pas de s'habiller autrement.
Un port droit et presque altier, la tête haute, Antoine ne rentre pas les épaules, ne s'affaisse jamais. Il émane de lui une assurance visible, un charme confiant. Mais malgré cela, malgré sa jolie figure et ses manières raffinées, Antoine est bel et bien un personnage de papier, deux ou trois coups de pinceaux sur un magnifique tableau. Un produit de sa propre fabrication, dont les yeux manquent de chaleur. Un prince magnifique – mais creux.
Parce qu'Antoine est ce qu'il veut, pas ce qu'il est.

Caractère

Petit, Antoine était un enfant vif, décidé, susceptible et prompte à piquer des crises de colère quand quelque chose n'allait pas ; il parlait beaucoup et n'en faisait qu'à sa tête, grognon et recherchant essentiellement la compagnie des rares personnes qu'il appréciait.
Puis il a changé. Doucement mais sûrement, il a laissé derrière lui les caprices pour sourire bien plus souvent, pour se montrer poli et modeste aux compliments qu'on ne manquait pas de lui adresser. Tout le monde a mis ce changement sur le compte du temps qui passe, personne n'a cherché plus loin ce qui avait pu pousser l'enfant à évoluer de façon aussi radicale. Antoine a toujours été un bon comédien, Antoine a toujours su mystifier son entourage : et caché derrière ses airs de saint, il mentait et manipulait à tout va. Déterminé à susciter l'admiration des autres, c'est volontairement qu'il a relégué ses anciennes habitudes au placard pour en acquérir des nouvelles à force de persévération.
Antoine a enfilé un masque pour tromper. Réprimant ses élans et ses éclats, il a étouffé sa personnalité et enfermé à double-tour dans sa poitrine tout ce qui pouvait le dénigrer aux yeux des autres. Chez lui, on le désignait comme un modèle de gentillesse et d'intelligence ; il était beau, charmant, correct, et avait tout pour réussir. Fort de ses mille et une qualités, Antoine était apprécié et n'avait aucun mal à obtenir ce qu'il voulait quand il voulait. Malheureusement, le changement à un prix, et il l'a bien vite découvert sous les traits de ce malaise qui le rongeait de plus en plus à mesure que les mois et les années passaient. Pour l'atténuer, il a essayé bien des choses, et pas toujours des plus décentes ; malgré les apparences qu'il se complaisait à afficher, Antoine n'a jamais été gentil. La frustration et la peur ont eu raison de tout ce que l'enfant avait pu avoir de bien en lui par le passé, dont la franchise. Il n'était plus qu'un assemblage de mensonges et de faux semblants, une jolie statue qui faisait illusion à merveille, uniquement destinée à plaire et réussir – quels que soient les enjeux.

Arrivé au pensionnat, il a rapidement découvert que plus aucun mensonge ne pouvait sortir de sa bouche sans être accompagné de mille petites bulles très gênantes. Impossible de mentir ou paraître ce qu'il n'est pas dans ces conditions. S'il l'a très mal pris au début, cherchant des moyens détournés pour mentir, il a vite abandonné ce projet impossible. Passé la colère et la mauvaise humeur dues à son enfermement, sa personnalité à nue à pris un tour sarcastique et déplaisant, ouvertement moqueur. Il se moque, il provoque, il sourit et vous regarde de haut. Antoine n'est pas quelqu'un d'appréciable, et n'est d'ailleurs pas apprécié ; pourquoi vouloir se lier d'amitié avec un garçon qui cherche le point faible et titille inlassablement une fois qu'il l'a trouvé ? Antoine n'aime pas les autres. Il les méprise pour une raison sur laquelle il aurait du mal à poser des mots ; mais c'est comme ça.
Plutôt solitaire, il aime se reposer au calme et lire, ce qui n'en fait néanmoins pas quelqu'un de timide ou engoncé dans des principes rigides et vieillots. Il donne la réplique à n'importe qui et traite très librement de sujets que la majorité juge comme indiscrets ou personnels ; Antoine a des mœurs très libres et ne se prive pas pour le faire savoir – mais pas de façon vulgaire, la vulgarité est quelque chose que le jeune homme ne supporte pas. Si c'est pour s'amuser, la promiscuité ne le gêne pas, elle l'arrange même. Avec la peur maladive qu'il a de s'attacher aux autres, c'est le seul moyen qu'il a trouvé pour donner le change et trouver un semblant d'affection dont il ne risque pas de souffrir.
Antoine est prudent, calculé, réfléchi. Même s'il ne peut plus mentir ou manipuler, il ne se laisse jamais aller et il n'y a aucune spontanéité dans ses gestes et ses paroles. Il réfléchit en permanence et n'agit jamais sous le coup d'une impulsion. C'est souvent pratique, mais quand on sait qu'il se donne des migraines à s'en taper la tête contre les murs avec ses réflexions qui n'en finissent pas, on se demande si ça en vaut vraiment la peine.

Le jeune homme se complique la vie, c'est certain. Mais il est persuadé de bien faire, et de toute façon il ne peut plus retourner en arrière. Il se fiche des autres, il se fiche de ce qu'on pense de lui. Un jour il retournera chez lui et tout ça disparaîtra : pourquoi faire des efforts ?

Histoire (abrégée)


Paris, fin du XVIIIe siècle. Né dans une riche famille noble, Antoine est destiné à une vie confortable et oisive, bien loin des difficultés des plus pauvres. Pourtant, le petit garçon n'est pas heureux dans sa grande maison ; ses parents, en constant conflit, ne savent pas s'entendre ni s'occuper de lui. C'est avec sa soeur jumelle, Marie, qu'il trouve l'affection dont il manque cruellement tout au long de son enfance. Enfant difficile et capricieux, il se contente des rares mais fortes amitiés qu'il s'évertue à entretenir, notamment avec Éric et ses sœurs, amis de la famille depuis de longues années. La donne change l'année de ses dix ans, suite à une visite de son grand-père paternel qui tourne à la catastrophe. Insulté et méprisé par le vieil homme pour son insolence, Antoine se jure de devenir un garçon et un jeune homme parfait afin de lui prouver qu'il a tort et qu'il peut être apprécié. Son caractère change du tout au tout ; il arrêt de se plaindre, il arrête de se battre et de froncer les sourcils, et il se met à sourire. La comédie, doucement mais sûrement, se met en place.
Peu après ses douze ans, Antoine fait la connaissance d'un jeune homme venu de Lyon pour rencontrer sa belle-famille, Richard Horville. Ils se lient d'amitié ainsi qu'avec le cousin de ce dernier, André, qui en vient à donner des cours au jeune garçon. Cultivé, intelligent, il s'attire l'admiration sincère d'Antoine, qui désire être comme lui plus tard. Malheureusement, tout s'arrête bien vite : délaissé par sa fiancée, partie avec un autre homme, André met fin à ses jours. Ébranlé par cette nouvelle, avec le souvenir d'une cousine de sa mère qu'il aimait beaucoup petit garçon et qui avait été retrouvée noyée dans la Seine pour des raisons similaires des années auparavant, Antoine se fait la promesse de ne plus jamais aimer. Puisque l'affection lui a démontré qu'elle ne pouvait entrainer que le malheur, il n'en veut plus. C'est sa décision. Il monte une autre marche dans le degré de la comédie.
Trois ans plus tard, Antoine a quinze ans et s'est rapproché de cet idéal tant convoité. Il est beau, intelligent, poli, raisonnable, modeste ; on ne tarit pas d'éloges à son sujet. Il ne reste en surface aucune trace de l'enfant boudeur qu'il était autrefois. A l'intérieur et en coulisses, l'affaire est tout autre. Fêtes peu recommandables, mauvaises fréquentations, Antoine joue de son charme pour obtenir ce qu'il veut. C'est sa façon à lui de remplacer ce qu'il s'est refusé. Ainsi, il devient l'amant de Richard à son retour de Lyon puis, après le mariage de celui-ci, de Marguerite Hauteclaire, amie d'enfance et soeur de Jules, féroce détracteur et victime de ses persécutions d'enfant. Quelques mois plus tard, la jeune fille se marie à un ami de la famille ; Jules, persuadé qu'Antoine est la cause de cette union maintes fois refusée par le passé, se rend chez lui pour éclaircir les choses. La discussion se termine mal et Jules en sort plus éploré que jamais. Antoine, traité de monstre, s'interroge avant d'oublier. Demain, tout ira mieux.
Malheureusement, quelques mois plus tard, Marie contracte une phtisie. Auparavant masquée par les symptômes de l'asthme, la maladie progresse et ne tarde pas à l'emporter malgré les prières et les efforts de son frère. Dévasté par cette perte incompréhensible, il tente de se rattacher au présent et à la réalité avec l'aide d'Éric, sans succès. Il faut qu'Adélaïde, la soeur ainée de ce dernier, le brusque pour qu'il se reprenne en mains. C'est difficile mais il décide de faire face et voir ce que la vie peut lui offrir : maintenant que ses parents s'entendent et que sa mère attend un autre enfant.

En Juin 1789, les Landerolt s'apprêtent à partir pour l'Électorat de Bavière, où les attend le frère de la mère d'Éric. Antoine se rend compte qu'il a oublié quelque chose chez lui et sort de la voiture pour aller le chercher. Il pense faire le chemin rapidement, mais il ne passera jamais la porte en sens inverse. Sa famille, après de nombreuses recherches, ne trouvera plus aucune trace de lui. Quand ils consentent finalement à partir, Éric, Adélaïde et leur père restent à Paris pour continuer les recherches.



Bon, j'ai pas eu le choix. Mais appréciez toujours ces arbres si un jour vous êtes perdus (je vous le dis, ils doivent tous êtres cousins quelque part).

Landerolt (de) 1 2
Loines (de)
Hauteclaire
Horville/Castellier

Et comme une amie m'a fait des dessins trop cools, je me sens obligée de les mettre là. ♥

Richard
Marie


Dernière édition par Antoine de Landerolt le Dim 18 Jan 2015 - 23:46, édité 83 fois
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Sam 20 Nov 2010 - 21:29

Histoire (version longue)


Acte 1 ; Chagrins d'enfant (1771-1781)



Juin 1776

La porte, dans un grincement à peine perceptible, s'entrebâilla doucement. Un regard curieux se glissa par l'ouverture et chercha le visage de l'homme assis dans le fauteuil face à l'imposant bureau de bois. Penché sur des papiers, la plume à la main, il avait l'air concentré. Occupé. Il ne remarqua même pas sa présence, il ne leva même pas les yeux. Vexé, le petit garçon ouvrit la porte en grand et entra dans la pièce d'un pas décidé.
Il n'eut pas le temps de parcourir toute la distance qui le séparait de son père. La voix de ce dernier l'arrêta à mi-chemin, et il put jurer quand son regard croisa le sien qu'il avait l'air mécontent de le voir là.
Cette expression, interprétée de travers, ne quitta plus l'enfant délaissé.

« Antoine, que faites vous ici ?

-Je me demandais si vous voudriez bien m'écouter jouer. »

Les petits doigts mimèrent les touches du clavecin en une silencieuse mélodie. Joseph comprit, secoua la tête ; les sourcils d'Antoine s'arquèrent de mécontentement. De déception, aussi.

« Pourquoi ?

-J'ai beaucoup de travail. Si vous voulez que quelqu'un vous écoute, allez plutôt voir votre mère ou Sophie. »

Le garçonnet s'en retourna donc et sortit de la pièce, le dos droit mais les yeux piquants. Il descendit le grand escalier d'un pas volontairement lourd, espérant bêtement que sa mère le réprimande. Il ne savait pas où elle était. Dans le hall, il passa devant Sophie, qu'il ignora de la manière la plus visible qui soit. Il n'aimait pas les domestiques, et Sophie encore moins que le cuisinier qui le trouvait capricieux. Elle souriait trop à son père et était assez bête pour penser qu'il ne le remarquait pas : grave erreur. Antoine avait beau n'avoir que cinq ans, il était vif et intelligent. Il avait aussi beaucoup d'ambition et de détermination pour une si petite silhouette. Il passa la porte du salon, revigoré et l'émotion chassée de son visage. Il marcha jusqu'à sa mère qui lisait un livre dans un coin du salon.

Antoine avait beaucoup d'ambition, oui. Il voulait être plus célèbre que Mozart.

« Mère ! »

La jeune femme leva la tête, l'air peu enchantée d'être tirée de sa lecture. Elle referma le livre, le posa sur ses genoux. Deux petites mains s'y posèrent la seconde d'après.

« Mère, j'ai quelque chose à vous faire écouter au clavecin.

-Je n'ai pas le temps, Antoine.

-S'il vous plaît, ça ne prendra que quelques minutes ! »

Il supporta le regard de sa mère, suppliant. Le visage de Suzanne ne changea pas d'expression, figé sinon tiré par une colère sourde et muette qu'on ne pouvait que deviner en elle.
Elle allait refuser.

« Je suis las et fatiguée, Antoine. J'aimerais lire tranquillement, si ça ne vous dérange pas. »

Voyant qu'il allait pour pousser une protestation, elle l'interrompit d'un geste de la main et ajouta :

« Allez donc le faire écouter à Sophie, elle aura du temps à vous accorder. »

Et pas vous, mère ? Semblèrent crier ses grands yeux bruns.
On lui avait appris à ne pas contredire ses parents et à se montrer respectueux envers eux : Antoine ne rétorqua rien et haussa les épaules, feignant assez mal l'indifférence. Il n'arrivait pas à sourire, ça lui coûtait déjà de garder un visage plus ou moins égal.

« Je suis désolé de vous avoir dérangée. Une prochaine fois, peut-être. »

Tandis que sa mère hochait distraitement la tête, son livre de nouveau en mains, le petit garçon sortit dépité de la pièce. Un regard à l'étage lui rappela que son père l'avait déjà congédié. Son petit cœur se serra. C'était un morceau qu'il aimait et qu'il avait composé avec toute l'application dont était capable un enfant de cinq ans. Il ne voulait pas le faire entendre à Sophie, elle n'était pas assez spéciale.
Il ne l'aimait pas.

Le carrelage lui renvoya l'écho de ses pas, et il lui sembla y déceler les notes maladroites de sa symphonie silencieuse. A quoi ça servait de jouer si personne ne voulait nous écouter ? La musique était faite pour être écoutée et appréciée. Jouer tout seul, ça ne rimait à rien.

« Antoine ? »

Interpellé, il s'arrêta net et se tourna vers une petite fille, qui venait de passer la porte du salon pour venir à sa rencontre. Il haussa les sourcils, surpris de la trouver là.

« Marie ? Je croyais que tu te sentais mal ? »

La fillette vêtue de bleu pastel écarta une mèche de cheveux dorée avec un petit sourire.

« Plus tant que ça. Tu as l'air triste, qu'est-ce que tu as ?

-Père et mère ne veulent pas m'écouter jouer, lui répondit-il dans un presque murmure, ils sont trop occupés. Et je ne veux pas jouer pour Sophie. »

A part un petit « oh » de compréhension de la part de Marie, rien ne vint troubler le calme de la maison durant quelques secondes. Puis la fillette s'approcha et prit la main de son frère qui, interloqué, se laissa entrainer dans les escaliers sans mot dire.

« Marie, qu'est-ce que tu as ?

-Puisque personne ne veut t'écouter, je vais le faire. J'aime bien ce que tu joues, tu sais ? »

Marie avait le plus beau et le plus contagieux des sourires ; il passa sur les lèvres de son frère, accompagné d'un petit rougissement pour le compliment inattendu. Marie était toujours si gentille. Elle était la seule dans cette grande maison à ne jamais, jamais lui faire de peine.

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, je crois bien que mes parents ne m'aiment pas. Ils ne s'occupent jamais de moi.



Juillet 1777

« Arrêtez ça tout de suite, vous allez casser quelque chose ! »

Pour toute réponse, Adélaïde reçut un « attrape nous si tu peux » depuis la pièce voisine dans laquelle s'étaient réfugiés les trois enfants. Excédée, elle abandonna les apparences pour se diriger à pas lourds vers la porte, sous le regard amusé de Marie. Quittant son fauteuil pour se pencher par l'encadrure de la porte, la fillette aux cheveux dorés observa le remue ménage que leur jeu créait dans le salon.

Cet après-midi là, et comme beaucoup d'après-midi, Catherine de Loines, une amie de leur mère et marraine des jumeaux, était venue prendre le thé et discuter de tout et de rien avec la maîtresse de maison. Elle avait emmené ses quatre enfants avec elle puisque son mari était parti chasser avec Joseph, et si elle avait gardé avec elle la plus jeune qui n'avait que trois ans, les trois ainés avaient eu tôt fait de quitter leur mère et les discussions ennuyantes des adultes pour partir cavaler à travers les pièces en compagnie d'Antoine et Marie. Consignée sur un fauteuil parce qu'elle était encore faible de sa dernière crise, cette dernière n'avait d'ailleurs pas eu l'occasion de beaucoup participer. Mais depuis son petit observatoire, elle apportait un soutient muet aux trois fauteurs de trouble.
Le but du jeu, en l'occurrence, était de se courir après en faisant le plus de bruit possible pour agacer Adélaïde, l'ainée de la fratrie. Ses trois ans de plus et son caractère orgueilleux lui avaient valu, en plus de sa fonction récurrente de substitution à l'autorité parentale en l'absence de celle-ci, le rôle tout désigné du dragon des contes de fées. Elle ne crachait pas de flammes, mais sa mauvaise humeur brûlait aussi sûrement que si elle en avait été capable, et bien qu'elle se targuait d'être plus mature que cette bande de garnements, elle se laissait toujours prendre au piège. Après tout, elle n'avait que neuf ans.
Elle aussi, c'était une enfant.

« Attention, elle arrive !

-Si vous ne sortez pas de sous cette table, j'appelle notre mère et elle se fera un plaisir de vous en tirer de force.

-Mère ne ferait jamais ça et tu le sais. »

Adélaïde fusilla son frère du regard, lequel lui adressa une grimace en retour.
Éric était le seul fils du Comte Jean de Loines ; il était né la même année que les jumeaux, et les trois mois qui les séparaient ne servaient guère qu'à Antoine lorsqu'ils devaient trancher une opinion et que le blondinet faisait valoir ses droits d'ainé. A côté de lui, Jeanne, d'un an seulement sa cadette et la frange brune devant les yeux, trouva bon d'appuyer ses propos.

« Mère est gentille, contrairement à toi. Elle accepte que nous nous amusions.

-Vous ne vous amusez pas, vous faites les idiots et vous allez finir par casser quelque chose. »

La menace aurait pu – et aurait dû – être suffisante, mais l'émulation ne la rendait pas effective. Au lieu de ça, des murmures retentirent sous la table de chêne où se terraient les fugitifs. Adélaïde, yeux plissés, écoutait avec attention ce désordre de paroles désarticulées. Après une petite pause et un rapide silence, les enfants bondirent en même temps de sous le meuble.

Adélaïde, qui s'y attendait, attrapa le premier qui lui passa sous la main. Avec un hoquet surpris, Antoine se retrouva plaqué à terre. L'étonnement ne dura pas, et le garçon poussa presque immédiatement un cri indigné qu'Adélaïde, assise sur son dos, ignora tout à fait.

« Descends de là, Adélaïde, tu es lourde !

-Hors de question. Peut-être que si tu me présente des excuses, j'y consentirai.

-Jamais !

-Alors on va devoir passer le reste de la journée ici. »

Antoine battit des jambes avec colère, mais cela ne fit ni chaud ni froid à son bourreau, qui préféra sourire de ses efforts que de s'en inquiéter. Derrière la porte, Marie eut du mal à réprimer un rire.
Jeanne, qui était la plus aventurière de toutes et qui n'avait jamais peur de se blesser ou de se salir, pointa du doigt sa sœur, qui n'eut pas le temps de lui faire remarquer à quel point c'était malpoli.

« Lâche le, sorcière ! Ou tu goûtera à mon courroux !

-Jeanne, tu ne devrais pas... »

La fillette ignora bien évidemment son frère qui tentait de modérer ses élans. Elle se jeta sur Adélaïde, qui alla rouler à terre dans un cri. Libre, Antoine se redressa à temps pour voir les deux sœurs heurter une commode, et le vase qui se trouvait posé à son bord vaciller dangereusement.
Vaciller encore, tant et si bien que...

Dans un bruit de verre brisé, vint s'écraser à terre.
Cinq paires d'yeux rondes comme des billes contemplèrent les morceaux éparpillés sur le carrelage.

« Oh oh... »

Adélaïde fut la première à réagir.

« Je vous avais dit que vous alliez casser quelque chose avec vos bêtises !

-C'est ta faute, tu faisais du mal à Antoine !

-Je l'empêchais de faire l'idiot, nuance. Et voilà où vos bêtises nous ont conduits !

-C'est TA bêtise, d'abord ! »

Ils se rejetaient la faute dans un beau brouhaha quand une voix les appela du corridor. Adélaïde attrapa immédiatement les bras de ses cadets, sans ménager sa douceur, ce qui les fit protester quelque peu. Antoine suivit le trio hors de la pièce, rejoint par Marie qui attendait toujours à la porte. Ils se soufflèrent quelques mots à voix basse avant que les silhouettes de deux femmes se découpent devant une porte par laquelle filtrait la lumière dorée de l'après-midi.
Catherine était une femme exceptionnellement haute et forte ; sa carrure massive impressionnait au premier regard mais sa démarche assurée et son visage ouvert inspiraient la sympathie. Elle compensait l'accent autoritaire que lui conférait sa langue natale et son enfance passée par delà la frontière par un sourire chaleureux et des mots bien choisis. Face à la figure pâle et fine de Suzanne, à ses formes d'enfants et ses cheveux clairs, la grande brune paraissait encore plus imposante.

Quand elle vit les enfants arriver, elle leur adressa un sourire rayonnant.

« Adélaïde, ma chérie, tu t'occupes de ton frère et ta sœur ! Tu es gentille. »

La grimace de la fillette laissait transparaitre un « je n'ai pas le choix » criant, mais sa mère l'ignora. La petite fille solidement calée dans les bras de la Comtesse poussa un gémissement et tendit sa menotte vers les cinq enfants ; avec un petit rire, Catherine ramena le bras fluet contre sa poitrine.

« Non, Camille, tu ne joueras avec eux qu'une fois que tu seras suffisamment grande. »

A ces mots, le vague sourire de Suzanne s'effaça et elle darda un regard vert et réprobateur sur le groupe qui se tassait sous le reproche à venir ; seule Adélaïde resta droite et indifférente.

« En parlant de jeux, il m'a semblé entendre quelque chose se briser.

-Ils ont brisé un vase avec leurs jeux stupides, s'exclama-t-elle alors, presque indignée, et ils ont osé dire que c'était ma faute alors que j'ai seulement cherché à les en empêcher !

Trois objections bruyantes plus tard, le calme avait volé en éclats.

« Elle ment !

-On s'amusait mais elle nous a dit d'arrêter !

-C'est à cause d'elle que le vase est en morceaux. »

Suzanne avait une patience limitée envers les sottises des enfants. Elle balaya tous les cris d'un geste des mains et pris l'expression que Marie appelait « sa tête à punitions ».

« J'en ai assez entendu. Nous réglerons tout ça plus tard. »

Elle se retourna vers Catherine avec un soupir.

« Ils sont intenables. Tu es certaine que tu ne veux pas que je te raccompagne ? »

Catherine effleura son ventre rond avec un rire élégant. Qui disait fin de grossesse disait inquiétudes, pourtant la jeune femme n'avait pas l'air le moins du monde angoissée.
Peut-être que pour la cinquième fois, l'habitude prenait le pas sur la peur des couches.

« Ne t'en fais pas, j'irais bien. Ce n'est pas loin et quoique le médecin puisse en penser, je ne vais pas m'écrouler avec un peu de marche. »

Sophie apporta les vestes des invités et aida les enfants à les enfiler. Posée à terre, Camille tendit la main vers sa sœur ainée, qui la lui prit sans un mot. Une fois qu'ils furent tous prêts à partir et que Catherine ait rajusté tous les cols de sa petite famille, elle posa un baiser sur la joue de Suzanne et sur celle des jumeaux qui la remercièrent d'une étreinte énergique pour l'un, timide pour l'autre.

« Quand est-ce que tu reviendras ? »

Le tutoiement fit froncer les sourcils de Suzanne, qui ne reprit étonnamment pas son fils. La grande dame passa une main dans ses cheveux, arrachant au petit garçon une exclamation agacée.

« Mes cheveuuux...

-Je reviendrais après la naissance de Zéphyrine, n'est-ce pas ? »

Un grand sourire chassa bien vite la moue bougonne.

« Est-ce que tu penses toujours que ce sera une fille ?

-Le médecin à l'air sûr de lui.

-Moi je voudrais bien que ce soit une fille. C'est joli, Zéphyrine. »

Marie se rapprocha de son frère après avoir parlé. Catherine se redressa sans perdre son expression joyeuse, puis après avoir échangé quelques formalités avec Suzanne, fit un pas en direction de la porte, que l'on avait ouverte sur le soleil de Juillet entre temps.

« N'hésitez surtout pas à passer après la naissance du bébé ! »

Antoine fit de grands gestes en direction d'Éric, qui les lui renvoya de manière plus réservée.
La jeune femme aux cheveux blonds attendit que la famille soit sortie de l'allée et ait passé la porte pour se tourner vers ses deux enfants, les lèvres pincées. Enfants qui remirent les bras le long de leur corps et lorgnèrent les gants de leur mère, inquiets.

« Vous avez donc brisé un vase.

-C'est Adélaïde qui... commença Antoine dans une diversion désespérée pour fuir la punition.

-Je ne veux pas le savoir. Sachez que je ne vous crois qu'à demi, et c'est encore heureux ; Adélaïde est bien plus sage que vous quatre réunis. »

Antoine n'eut le temps de marmonner qu'une demi malédiction à l'égard de la fillette. Suzanne désigna le salon d'où étaient partis les bruits.

« Vous avez de la chance, je ne vous punirai pas. Vous aiderez Sophie à ramasser les morceaux et c'est tout ce que je vous forcerai à faire. Allez-y, je la fais venir de suite. »

Les deux enfants prirent, contraints, le chemin du retour. Antoine s'affaissa presque à côté du désordre que les miettes de porcelaine avaient crée sur le parquet, les joues gonflées par la contrariété. Marie, qui n'avait rien fait mais formait un bloc indissociable avec son frère quand il s'agissait de ce genre de choses, hésita à prendre un morceau avec ses petites mains. Elle le fit une fois s'être assurée qu'elle n'y gagnerait pas quelques coupures.

« Mère est vraiment trop injuste, fit Antoine en titillant les débris de son talon, elle nous punit sans savoir. En plus, ce n'était vraiment pas notre faute.

-Ce n'est pas très grave... Elle aurait pu nous donner pire punition. »

Antoine resta perplexe le temps de se rappeler qu'il y avait des sacs entiers de pommes de terre à éplucher aux cuisines. Il haussa les épaules et se mit à l'œuvre, séparant les petits éclats des plus gros.

« C'est vrai. Mais je retiens Adélaïde. La prochaine fois qu'elle nous rend visite, elle payera. »

Le frère et la sœur partagèrent un sourire complice. Quand les talons de Sophie claquèrent sur le sol à l'entrée, ils reprirent une contenance avant de se faire rouspéter pour avoir touché aux morceaux de vase à mains nues.

Plus tard, à l'heure du repas, Antoine se plaindra de son doigt coupé et Marie se moquera gentiment de lui. Ils s'enverront des coups de pied sous la table et se feront réprimander par leur mère, une nouvelle fois.

Le morceau de viande en équilibre sur sa fourchette pour voir jusqu'où la décence lui permettait d'aller en repas, Antoine ne pensait pas à grand chose d'autre que cette vie close entre quatre murs qui lui était souvent amère mais dont les distractions le faisaient sourire.

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, je dois avouer que parfois, le monde extérieur m'impressionne un peu.



« Clara ! »

Une toute jeune femme redressa la tête, posant un regard bleu ciel sur le petit garçon qui courait dans sa direction. Elle tendit une main agile vers lui, empêchant le verre qu'il tenait d'éparpiller son contenu ambré sur le sol quand il trébucha.
Le petit lui adressa une expression contrite.

« Désolé, je n'ai pas fait attention. Mais c'était pour vous, de toute façon. »

Clara lui sourit tendrement et posa le verre sur la petite table à laquelle elle faisait face. Comme les enfants prenaient souvent conscience de bien des choses, et que celui-ci était intelligent et connaissait bien la dame, il pencha sa tête sur le côté et lui demanda, une candeur inhabituelle dans sa voix d'ordinaire occupée à rabrouer le plus poliment possible les invités ou les proches tentés de lui tirer les joues :

« Est-ce que quelque chose ne va pas ? Vous avez l'air pensive. »

Et triste, aussi.
Les joues de Clara étaient étirées par une ombre douloureuse et ses yeux maquillés cachaient de profonds cernes. La jeune femme ne répondit pas immédiatement mais prit la main du garçon dans la sienne. Il ne fit pas la grimace en sentant leur fraicheur, se contenta de la fixer, curieux.

« C'est gentil de vous inquiéter pour moi, Antoine.

-Vous restez seule depuis le début de la soirée et je me demandais si vous n'étiez pas malade, fit-il, comme si sa sollicitude nécessitait une justification.

-Je ne suis pas malade, rassurez vous. Mais il est vrai que je ne vais pas très bien pour autant.

-Pourquoi donc ? »

La question avait jailli avec la spontanéité des enfants. Il mit sa manche libre devant sa bouche pour masquer sa gêne mais Clara laissa seulement partir un rire discret et un peu brisé.

« Ne soyez pas gêné. Je ne peux point vous conter les détails, seulement vous dire qu'un homme m'a fait très mal. »

Antoine n'aurait pas pu paraître plus scandalisé que sur l'instant.

« Comment un homme a-t-il pu vous faire du mal ? Vous êtes si belle et douce ! »

Le compliment d'Antoine la fit sourire plus largement.

« Certains hommes sont ainsi, ils agissent sans se soucier du mal qu'ils causent. Heureusement, ils ne sont pas tous comme ça. »

L'étreinte sur la main pâle se raffermit un peu.

« Y a-t-il quoi que ce soit que je puisse faire pour alléger votre peine ? »

Une petite lueur dans des yeux noyés de douleur. C'était tout ce qu'il pouvait faire.

« Je crains que non. La seule chose que vous puissiez faire et qui me ferait plaisir serait de promettre de ne jamais faire de mal aux femmes. Elles sont fragiles, vous savez ? »

Antoine tapota la main qui enserrait la sienne et se mit à rire. La tournure de la phrase lui faisait penser à une plaisanterie.

« Oh, ma mère n'est pas fragile ! Elles ne le sont pas toutes. Mais si ça vous fait plaisir, alors je le promets. De toute façon, ce n'est pas bien de faire du mal à une dame. »

Il ponctua ses mots d'un hochement de tête à la fois sérieux et convaincu. Une fois que Clara eut lâché ses mains avec un soupir satisfait, elle lui dit :

« J'ai un peu faim. »

La réaction de l'enfant, anticipée, ne se fit pas attendre.

« Je vais vous chercher un dessert, alors ! Ne bougez pas, surtout ! »

Clara regarda la petite silhouette s'éloigner et passer entre les invités jusqu'à la table où était entreposée la nourriture. Elle s'accorda un bref soupir, et ses yeux rencontrèrent le liquide qui nageait dans le cristal de son verre. Ils suivirent le mouvement des bulles qui remontaient à la surface et son cœur se brisa un peu plus.

Revenant avec le gâteau entre les mains, dans la pénombre, Antoine ne se rendit pas compte qu'elle avait pleuré.

...

« Oui, c'est ce qu'on m'a dit... On l'a découverte ce matin, vous vous rendez compte ! Une fille si jeune, et de bonne famille encore...

-C'est terrible, terrible. »

Les deux bavardes continuaient de papoter sur le canapé, échangeant leurs impressions à voix haute, ignorantes du fait qu'un enfant se tenait juste derrière pour échapper à la colère de sa mère, qui l'avait surpris à casser volontairement un vase plus tôt dans l'après-midi.
Un nom familier avait attiré son attention sur la conversation des deux femmes et il retenait sa respiration pour essayer d'en apprendre plus.

« On m'a dit qu'elle portait une robe blanche. J'ai aussi entendu dire que cet homme, comment s'appelle-t-il... Ce débauché qu'elle fréquentait !

-Monsieur de Montferrat ? Que faisait-elle avec cette canaille ?

-Elle en était amoureuse, sûrement. Toujours est-il que j'ai entendu par ma sœur qu'il l'a laissée, et vous ne devinerez jamais pourquoi... »

Le blanc qui suivit laissa le petit garçon intrigué.

« Vous ne pensez pas que...

-Oh, bien sûr que si ! Enfin, venant d'un homme pareil, elle savait à quoi s'attendre. Elle était trop émotive. Si vous voulez mon avis, ma chère, et que cela reste entre nous... »



La porte du bureau s'ouvrit doucement. Un grincement prévint Joseph de l'arrivée de son fils, qu'il fixa avec incrédulité jusqu'à réussir à élever la voix.

« Antoine, votre mère vous cherche partout ! Où étiez vous ? »

Voyant qu'il ne répondait pas et avait l'air soucieux, il s'adoucit et demanda, s'appliquant à avoir l'air ferme malgré tout :

« Que se passe-t-il ? Quelque chose vous tracasse ? »

Le blondinet leva ses yeux bruns vers ceux d'un gris bleuté de son père. Une interrogation muette s'y reflétait, baignée du désir de savoir.

« Père, qu'est-ce qu'un suicide ? »



« Antoine, est-ce que tout va bien ? »

Un regard s'éloigna dans un sursaut de l'eau de la Seine, comme s'il y avait croisé un fantôme. Des remous aux yeux fatigués et à la bouche nostalgique ? Un frisson le parcourut de part en part. Il offrit son bras à la jeune fille qui le suivait. Elle le prit et leva vers lui une mine plus inquiète que contrariée.

« Tu as vu quelque chose ? »

Il secoua la tête, mal à l'aise. Respire, ça va passer.
Il s'attendait encore à voir un enfant tout près du bord, une rose rouge à la main. Sur les flots grisâtres, il n'y avait aucune touche de couleur. Le temps avait passé. Il n'en restait plus que quelques os rongés par les ans. Pourtant...

« Je vais bien. Ma tête tournait simplement un peu. »

La réponse ne rassura pas sa compagne mais elle eut la bonne grâce de le cacher et de lui sourire en retour. Ils reprirent leur marche et la conversation dériva sur des ouïes dires banals, passant par quelques commérages dont les femmes avaient le secret.

L'eau coulait encore et encore, emportant avec elle un corps désarticulé de chagrin et une promesse volée.


Désolé.



Décembre 1779

Aujourd'hui, mes parents se sont encore disputés. Je me suis caché derrière un fauteuil pour les écouter.

Le rythme que donnaient les talons sur le sol ressemblait vaguement à une valse endiablée. Les genoux ramenés contre le torse, Antoine osait à peine respirer de peur de se faire découvrir et chasser; la voix de ses parents couvrait bien n'importe quel bruit, mais il avait si peur qu'il était figé et comme fait de pierre.
Ses oreilles, à l'écoute, ne perdaient elles pas une miette de ce qui se disait à quelques mètres à peine de lui.

« Ne me resservez pas encore le même refrain, j'en ai assez de l'entendre !

-Je le répéterai encore et encore jusqu'à ce que vous compreniez.

-Il n'y a rien à comprendre. »

Il entendit sa mère répéter cette phrase comme un écho. Il l'avait entendu des centaine de fois et l'entendrait sûrement encore : cette scène allait se rejouer dans quelques jours, quelques semaines tout au plus. Le silence tendu qui régnait en maître dans la maison après les disputes ne durait jamais longtemps.
Les bras serrés autour de ses jambes, Antoine se demandait pourquoi ses parents se disputaient sans cesse quand ceux d’Éric riaient ensemble et s'embrassaient. Parce qu'il voulait comprendre, il se cachait et écoutait, tentait de démêler les fils de la discorde qui couraient de pièce en pièce. A chaque fois, il finissait par entendre un mot qui le blessait, à chaque fois, il se promettait d'arrêter et de monter dans sa chambre pour fuir les cris.
Et à chaque fois, il recommençait.

« J'ai tout fait pour vous rendre la vie confortable.

-Le confort m'importe peu.

-Je suis désolé de ne pas pouvoir acheter le bonheur; je l'aurais fait si j'avais pu.

-Je ne m'en soucie pas. Le ciel ne va pas tout à coup changer de couleur car vous le désirez, fût-ce pour une autre personne. »

La voix de sa mère montait comme un ouragan là où celle de son père allait se briser en écume au pied des rochers. S'il y avait quelques larmes dans ces tons grondants, Antoine ne les percevait pas.

« Vous êtes affreusement négative. Vous n'essayez pas même de voir les choses autrement.

-Il n'y a pas de meilleur angle, j'ai déjà essayé ! Je ne vous supporte ni vous, ni ces murs. Ils me mettent les nerfs à vif.

-Rien ne vous empêche de quitter cette maison si elle vous déplaît tant. Elle ne vous appartient pas. »

Un silence tomba comme une lame. Incisif, il ne dura que quelques secondes qui parurent toute une éternité à Antoine.

« C'est aisé de le dire... mais j'ai des enfants. Je ne peux pas partir comme ça. »

A ces mots, l'enfant en question se tassa dans sa cachette, et les piques suivante, plus violentes et fortes, le firent porter ses mains à ses oreilles. Par dessus le bourdonnement du silence, il percevait encore trop nettement les voix de ses parents, et il avait beau appuyer plus fort et penser à autre chose, elles résonnaient toujours dans sa tête. Comme à chaque fois, il allait écouter jusqu'au bout, qu'il le veuille ou non. Comme les grands garçons ne pleuraient pas et qu'il était de son point de vue un très grand garçon capable de bien des choses, il réprima celles qui lui venaient et les renvoya bon gré mal gré d'où elles venaient.

Il ne se permit un souffle tremblotant que lorsque les deux adultes eurent quittés la pièce et qu'il se fut retrouvé seul avec ses pensées qui ricochaient les unes contre les autres. Perdu, il hésita avant de joindre les mains et se raccrocher à l'Immatériel pour apaiser sa peine et chercher une solution.

Quelque chose, au fond de sa poitrine, se craquelait un peu plus à chaque dispute. Comment empêcher toute la surface d'éclater ?

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour que mes parents s'entendent et qu'ils ne crient plus l'un sur l'autre ? Ne puis-je vraiment rien faire ?



Avril 1780

Antoine toussait trop pour réussir à dormir. Après s'être tourné et retourné dans son lit, avoir fixé un bon quart d'heure la tapisserie et joué avec la Bible de la table de chevet, il s'était assis dans son lit avec la ferme attention de ne pas rester allongé là comme un mourant à l'aube de son ultime voyage. Il ne lui semblait plus avoir tant de fièvre que ça et depuis que son mal de ventre était passé une heure plus tôt, il avait faim. Il jeta un regard ennuyé à la porte close. Marie avait accompagné sa mère chez leur oncle et leur tante, autant pour sortir tant qu'elle se sentait bien que pour qu'elle n'attrape pas sa mauvaise fièvre. Il était seul à la maison avec son père et les domestiques : il s'ennuyait. Une quinte de toux coupa court à ses réflexions, et il décida de tenter le tout pour le tout.
Il avait faim.

« Sophie ? »

Antoine fronça les sourcils quand seul le silence lui répondit. Normalement, quand lui ou Marie étaient malades, la servante avait pour ordre de rester devant la porte, ou dans une pièce adjacente de laquelle elle pouvait les entendre.
Pourquoi est-ce qu'elle ne répondait pas ?

« Sophie ? Sophie, je me sens un peu mieux et j'ai faim. »

Toujours rien. Vexé de s'être fait abandonné, le petit garçon sortit de ses couvertures et posa ses pieds nus sur le sol. Il ne vacilla que légèrement une fois sur ses deux jambes, ce qui l'encouragea à braver l'interdit de sa mère ; tant que tu n'es pas guéri, tu ne sors pas du lit.
Il n'était pas guéri, mais il se sentait mieux. De toute façon, tout était la faute de cette stupide servante. Si elle avait pris la place qu'on lui avait assignée, il n'aurait pas eu à se déplacer.
Non mais.

La porte grinça à peine lorsqu'il l'ouvrit et se faufila discrètement par l'entrebâillement. Les couloirs étaient silencieux et il n'y avait pas âme qui vive. Son père devait avoir donné une pause aux domestiques, qui en avaient profité pour filer en ville ou jouer aux cartes dans une des pièces laissées vacantes. C'était habituel. Pourtant, il y avait comme quelque chose d'anormal dans ce décor, comme si quelque chose n'était pas à sa place. Après s'être fait la remarque, hautement pertinente s'il en était, que c'était lui qui n'avait techniquement pas l'autorisation de se déplacer dans le manoir, il augmenta la cadence pour arriver plus vite aux cuisines.
Son trajet l'amena à passer devant la porte du bureau de son père, derrière laquelle il s'était si souvent tenu dans l'espoir qu'il le remarque. Ça n'avait jamais été le cas. Doucement, il s'en rapprocha et tendit la main pour frôler le bois ouvragé. Elle s'arrêta à mi-chemin. Derrière la porte, il en était certain, il avait entendu un éclat de rire. Un éclat de rire féminin.

Sa mère n'était pas là et ne riait de toute façon pas ; les domestiques n'avaient pas accès au bureau de son père quand celui-ci y travaillait. Or, vu l'heure, il y travaillait assurément, à moins qu'il ne soit sorti prendre l'air. Sourcils froncés, il se demanda qui avait pu avoir l'audace de désobéir aux ordres du maître de maison.
Au final, il n'eut pas à s'encombrer de plus d'hypothèses. La porte pivota sur ses gonds, révélant la jolie figure d'une jeune femme blonde au col à demi-ouvert. Celle-ci souriait béatement, mais s'arrêta aussi sec en l'apercevant.

Antoine ne se tint pas de colère.

« Comment oses-tu, Sophie ! Père refuse qu'on rentre dans son bureau quand il doit y travailler. De plus, ma mère t'avais dit de rester près de ma chambre ! »

La servante, complètement affolée, renouait son chemisier à la va-vite tout en balbutiant quelques excuses agitées.

« Monsieur, mais, je... je suis désolée, vous dormiez, et vous...

-Je ne dormais pas, je faisais mine de dormir. Quand bien même, tu n'aurais pas dû partir, on ne sait pas ce qui...

-Quelque chose ne va pas, Sophie ? »

… pourrait m'arriver. La suite de la phrase resta coincée dans la gorge d'Antoine. Son père sortit de la pièce à son tour, l'air aussi surpris que Sophie de le trouver là.
Les vêtements défaits, le rire ; le sourire aussi. Les yeux d'Antoine passèrent de son père à la servante, perdus. Il aurait aimé ne pas avoir compris, mais la réalité de la situation le pris tant et si bien à la gorge qu'il eut trop mal pour pouvoir le nier.
Il pinça ses lèvres qui tremblaient.

« Antoine, que faites-vous là ? Votre mère vous avait interdit de sortir de votre chambre. »

Même s'il mimait le calme, Antoine voyait bien que son père était affreusement gêné. L'enfant se sentit acquiescer comme si son corps ne lui appartenait plus.

Et mère ?

« J'avais faim et Sophie ne venait pas, alors je me suis déplacé par moi-même. Mais je n'ai... plus très faim. Alors ne vous en faites pas, je retourne me coucher. »

Il n'attendit pas les protestations de son père ; il fit demi-tour et s'en fut presque en courant, un énorme poids sur la poitrine. Derrière lui, il lui sembla entendre son nom. Il l'ignora. Le poids ne s'évanouit pas, même lorsqu'il claqua la porte de la chambre derrière lui et que les couloirs vides lui renvoyèrent ce son à l'infini. L'écho était si insupportable qu'il s'en mordit la langue.

Et mère ?

Les draps avaient beau être doux, ils étaient rêches d'amertume sur sa peau. Il les jeta par dessus lui d'un geste brusque, résista à l'envie d'enfoncer sa tête sous l'oreiller pour ne rien entendre et ne rien voir. Quelques minutes plus tard, il entendit la porte s'ouvrir et reconnut la démarche hésitante de son père. Celui-ci, qui n'avait pas dû faire plus de trois pas dans la pièce, l'appela doucement.

Et peut-être que s'il avait répondu, peut-être que s'il s'était redressé et l'avait écouté, peut-être que s'il avait pleuré et avait demandé « pourquoi », les pièces du puzzle se seraient naturellement remises en place. Mais à l'instant, la boule dans sa gorge était trop grosse pour pouvoir laisser passer le moindre mot : aussi se tint-il coi jusqu'à ce que son père sorte de la pièce avec un soupir triste.
Le regard fixe, pas une larme ne roula sur ses joues blêmes.



Sophie, après lui avoir apporté sa soupe et s'être assurée qu'il ne manquait de rien, était vite ressortie. Elle ne le regardait plus depuis l'incident de l'après-midi d'hier, et faisait de son mieux pour se retrouver le moins possible en sa compagnie. Elle avait honte et sûrement attendait-elle quelques reproches, qu'il lui lance quelque commentaire méchant pour soulager sa colère. Il ne le fit pas, se contentant de se murer dans un silence encore plus explicite que les mots. Elle ne pouvait le supporter ; elle s'éclipsait très vite.
Antoine agissait ainsi en partie par dessein, puisqu'il ne voulait pas avoir à supporter la présence de la servante plus de quelques minutes. Il voulait encore moins lui parler et il savait qu'en jouant les sourds muets, sa gêne n'en serait qu'augmentée. Il en éprouvait un plaisir méchant qui n'arrivait néanmoins pas à chasser le malaise qui s'était installé avec le retour de sa mère.

Il aurait pu lui dire. Il y avait songé, avait ouvert la bouche pour le faire ; et s'était tu. Il n'avait pas bien su pourquoi. Peut-être parce qu'au fond, il savait qu'elle en avait conscience ? Que même s'il avait pointé la faute du doigt, elle l'aurait sermonné ? Il avait raison. Elle le savait. Pourtant, elle lui aurait dit de se taire. Elle l'aurait disputé. Pourquoi ? Pourquoi faisait-elle semblant de ne rien voir ? On lui volait son mari – son père à lui. C'était à son doigt qu'il avait passé la bague, pas à celle de Sophie. Alors si père et mère ne...
Quelques échos de disputes, logés entre deux pensées, l'empêchèrent de continuer.

A quoi ça servait ?
Il y a des choses qu'un enfant ne peut pas comprendre et qu'il ferait mieux de ne pas savoir.

Père et mère ne s'aimaient pas, ils jouaient un rôle comme au théâtre, avec leurs enfants en carton.

Père trompait mère.

Mère ignorait père.

Ils ne se regardaient que pour se reprocher leur malheur.

Et lui, dans tout ça...

Sa cuillère tinta contre le bol dans un tressaillement soudain. La main qui passa vivement sur ses yeux fut presque surprise d'y trouver des larmes à sécher. Et mère, père ? Qu'est-ce que vous en faites ?

Et moi ?


Il devait bien y avoir une place pour lui dans cette comédie.

« Antoiiiiiine... »

L'argenterie plongea dans le liquide brun par mégarde. La clenche avait tourné et révélé Marie sur le pas de la porte, un plateau en équilibre précaire dans ses mains.

« Comme tu n'es presque plus malade, mère m'a permis de venir manger avec toi ! »

La fillette n'eut pour toute réponse qu'un silence interloqué. Surprise, elle regarda son frère par dessus le plateau garni et fronça les sourcils. Antoine passa une nouvelle fois sa main sur ses joues, pris en faute.

« Pourquoi est-ce que tu pleures ? »

Le petit garçon secoua énergiquement la tête, tentant d'ignorer sa sœur près de lui et le plat qu'elle avait posé sur le lit. Plus facile à dire qu'à faire. Il recula quand elle se pencha vers lui, les traits anxieux et attentifs.

« Pour rien, j'ai juste... un peu mal. »

Marie ne fit aucun commentaire. A la place, elle posa sa main sur le front de son frère, puis sur sa poitrine, à l'emplacement de son cœur. Elle lui demanda ensuite, pensive:

« Et tu as mal là ou là ? »

Les mots qui passèrent le cap de ses lèvres hésitantes furent à nouveau noyés bien malgré lui. Il ne voulait pas des sillons rouges que le sel laissait sur ses joues, mais c'était trop leur demander que de ne pas tomber.

« Un peu des deux, je crois. »

Antoine se laissa faire quand Marie passa ses bras autour de son cou et le serra contre elle. Les larmes se perdirent contre son épaule et le tissu étouffa les sanglots qui secouaient ses petites épaules. Même sans savoir exactement ce qui le peinait, Marie comprenait toujours tout. Sa chaleur atténuait la douleur.

Quelque chose chose au fond de sa poitrine avait craqué encore un peu.

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, pourquoi est-ce que tout m'échappe ainsi ?



« Tu ne souris jamais, Antoine. »

Le petit garçon ne quitta pas son air maussade, continuant à martyriser la moquette sur laquelle il était allongé.

« Bien sûr que si, je souris. A Marie et Éric, parce que je les aime.

-Et aux autres ? »

Le petit garçon posa sa joue sur sa paume, les traits emprunts d'une intense réflexion. Il finit par hausser les épaules, indifférent.

« Je ne vois pas pourquoi je devrais si je n'en ai pas envie.

-Eh bien... Tu as toujours l'air grognon. Les gens penseront que tu n'es pas aimable et n'iront pas vers toi si tu fronces tout le temps les sourcils.

-Et... Est-ce que c'est si grave ? Je n'ai pas besoin d'eux tant que j'ai Marie et Éric. »

Jean sourit, un peu amusé. Il se pencha vers le petit garçon caché sous la table, les coudes sur les genoux.

« Je ne te vois pas me sourire beaucoup. Tu ne m'aimes donc pas ? »

Antoine ouvrit des yeux ronds de mécontentement.

« Si ! Mais tu es un adulte. Ce n'est pas pareil. Et puis là, je n'ai pas envie de sourire. »

Ses yeux se perdirent de nouveau dans les replis de la moquette. Au bout de quelques minutes, néanmoins, il tourna sa tête vers Jean, qui avait reprit sa lecture face à son silence.

« C'est vraiment si important de sourire à tout le monde ? »

La question tira un sourire aux rebords songeurs à l'adulte.

« Ça l'est seulement si tu lui donnes de l'importance. »

Antoine se tourna sur le dos avec un gémissement plaintif, abandonnant la réflexion qu'il avait un temps semblé sur le point d'entamer.

« C'est trop compliquéééé. Je ne comprends pas. Je ne parlerai à personne, si c'est ça. »

Il poussa un cri quand une main se glissa par dessus l'accoudoir et se mit à lâchement le chatouiller.

« Arrête donc de te plaindre et souris. Souriiis.

-Non ! Jamais ! »

Des éclats de rire étouffèrent ses appels au secours.



Septembre 1780

« Le bègue ! »

Le petit garçon pâlit et voulut changer de direction quand ses yeux entraperçurent deux silhouettes familières sur le chemin. Malheureusement, ces dernières l'avaient repéré et se dirigeaient déjà vers lui.

« Eh, le bègue ! »

Impossible de s'échapper sans courir, et il n'avait pas envie de paraître lâche. Le livre serré contre sa poitrine, Jules s'arrêta et tourna ses yeux clairs vers Antoine et Éric, appréhendant la suite. Le premier arborait un sourire méchant et le second suivait sans rien dire; il leur lança un regard agacé, les lèvres fermement closes par peur de moqueries.

« Pourquoi est-ce que tu ne nous réponds pas ? (la voix d'Antoine avait une gentillesse déplacée et mauvaise) Nous t'avons appelé, pourtant. »

Jules se renfrogna encore plus et glissa un discret coup d'œil de l'autre côté de la rue, vers la boutique d'un tailleur où ses parents faisaient quelques affaires. Les doigts crispés sur la couverture de l'ouvrage, il espéra de toutes ses forces qu'ils reviennent sur le champ.

Malheureusement, ni la voix de ses parents, ni celle de sa sœur ne se détachèrent par dessus le murmure de la foule et de la rue. Déjà le blond reprenait, cherchant à lui tirer quelques exclamations dont se moquer ouvertement :

« Ce n'est pas très poli d'ignorer les gens qui t'adressent la parole. (une idée sembla lui effleurer l'esprit et il allongea sa main vers lui) Peut-être que si je t'enlèves ce livre, tu seras plus bavard ? »

Jules ne recula pas à temps, et une poigne plus forte que la sienne manqua de lui arracher son trésor. Il lui retira dans un mouvement violent et affolé, oubliant de se taire.

« L-laisse ça, n'y t-touche p-pas ! »

Les yeux d'Antoine brillèrent de contentement, et Jules se maudit de lui avoir donné ce qu'il attendait, même involontairement.

« Pardon, que disais-tu ? Je n'ai pas bien entendu. Répète donc. »

Antoine fit un pas en avant, Jules fit un pas en arrière : et ce n'était pas la première fois qu'il devait reculer face à lui. Les deux garçons ne s'étaient jamais entendus pour des raisons évidentes ; lui, timide et bègue, ne jouait pas dans la même cour qu'Antoine, qui était vif et décidé, peu préoccupé de s'accaparer le temps de parole de dix personnes à la fois. Il n'y avait pas eu de début à ces petites persécutions, il ne se souvenait plus quand elles avaient commencées, comme si elles avaient toujours été présentes. Rares étaient les fois où il osait balbutier une remarque pour tenter de chasser son bourreau.

« Ne m'a-m'approche pas, je te pré-préviens, je... »

La suite resta coincée dans sa gorge, imposant un blanc douloureux à la conversation.

« Désolé, je n'arrive pas à te comprendre. Tu parles si mal. »

Cette fois là, peut-être qu'il en avait assez et que la proximité de sa famille le rendait plus téméraire. Toujours est-il que la langue de vipère acculée darda une pique acide sur son ennemi.

« Peut-être que je pa-parle mal, mais... moi mon p-père ne trompe p-pas ma mè-mère pour une s-servante. »

Antoine arrêta immédiatement d'avancer et s'immobilisa, l'air sonné, comme s'il avait reçu une gifle en pleine figure. Cette expression, qui oscillait entre affliction et saisissement, ne dura qu'une fraction de seconde. Aussitôt, la colère en balaya toute trace pour faire place à une rage pure et Éric, qui s'était tu jusqu'alors, s'agita.

« Qu'est-ce que tu as dit ? »

Conscient d'avoir donné un coup de pied dans la fourmilière, Jules se mura dans un énième silence, comme s'il pouvait s'y fondre et disparaître. Une douleur vive à son tibia le ramena à la réalité et lui fit porter une main à sa jambe avec un cri. Éric attrapa Antoine par le bras avant qu'il ne puisse réitérer son geste et le frapper encore.

« Arrête, s'il te plaît !

-Est-ce que tu as entendu ce qu'il a dit ? Qu'il répète ! »

Jules recula comme il le put, la tête baissée et les yeux fermés pour fuir la colère du garçon qui se débattait de l'étreinte de son ami. Il pria pour qu'ils le laissent tranquille.

« Lâche moi, Éric !

-Ça ne servirait à rien de le frapper, laisse le ! Il n'en vaut pas la peine. »

Antoine souffla une protestation mais finit néanmoins par se calmer. Avec un haussement d'épaules brutal et un sourire qui ressemblait maintenant à une grimace difficilement contenue, il cracha un dernier reproche dans sa direction.

« Sûrement qu'il ne vaudra jamais la peine de quoi que ce soit. »

Le temps de quelques coups de talons agacés contre le pavé, et ils avaient disparus entre les quelques passants qui se hâtaient de rejoindre un toit par peur du ciel grisonnant et de l'averse qu'il annonçait. Jules se redressa, évitant d'appuyer sur sa jambe qui le lançait cruellement. A cet instant, une petite forme courut dans sa direction et le prit par le bras avec énergie.

« Jules, nous avons terminé, nous rentrons ! »

Le petit garçon sourit à sa cadette et posa une main sur ses cheveux châtains.

« J'a-j'arrive, laisse moi quelques s-secondes. »

Voyant qu'il boitait légèrement en se tournant vers elle, Marguerite baissa des yeux ronds comme des soucoupes vers sa jambes.

« Tu as mal ? »

La question le prit de court, et Jules resserra ses doigts autour de son livre. Il déglutit difficilement.

« Je, je... suis t-tombé. Ça va a-aller »

Marguerite, qui avait eu huit ans dans l'année, était une petite fille naïve et candide ; elle vit le mensonge comme une vérité et ne releva pas les tremblements dans la voix de son frère. Elle lui prit la main avec un grand sourire et pointa du doigt la rue, un peu plus loin.

« Père et mère nous attendent là-bas !

-Marguerite, ce n'est pa-as p-poli de montrer du... d-doigt. »

A cela, la fillette répondit par un rire amusé et traina son frère à sa suite, babillant joyeusement quelques phrases que Jules écouta avec l'attention soutenue des grands-frères.



« Je n'aime pas mon prénom. »

La femme qui lui tenait les mains haussa les sourcils.

« Pourquoi donc ? C'est un très joli prénom, Antoine ! »

Ce que le petit garçon aimait en revanche, c'était le drôle d'accent qui modulait les syllabes qui le composaient quand Catherine le prononçait. Il fit la moue.

« Parce c'est le même que celui d'un homme que je déteste. »

Pour le petit garçon, c'était une raison amplement suffisante, d'autant plus que ce visage anguleux le poursuivait parfois jusque dans ses cauchemars. Ses parents n'auraient pas compris ; il ne pouvait pas le leur avouer.
Catherine, elle, prenait le temps de presser gentiment les doigts de son filleul pour le rassurer.

« Tu n'as pas à t'en soucier. Si tu n'aimes pas ce qu'il t'inspire, alors tu peux lui créer de nouvelles connotations... Les prénoms ont beau paraître semblables, ils ne sont jamais tout à fait les mêmes. Ils sont à l'image de ceux qui les portent, tous différents. »

Il la lâcha et passa les bras autour de son cou avec toute la vigueur de son jeune âge.

« J'aurais préféré que tu sois ma mère. »

La jeune femme sourit, les mains tapotant son dos.

« Il y aura toujours des gens pour te soutenir où que tu ailles. »



Novembre 1781

« Je ne veux pas ! Lâche moi ! »

Antoine était scandalisé. Sophie, qui essayait tant bien que mal d'ajuster correctement sa veste, devait aussi composer avec ses mains qui ruinaient son travail et cherchaient à repousser les siennes. Elle soupira et se retint de le réprimander, songeant que c'était là le travail de Monsieur et Madame, et pas le sien. Sans ça, sa main aurait claqué sur sa joue depuis quelques minutes déjà.
Sa sœur s'était laissée faire, elle.

« Je refuse de m'habiller et de descendre. Non non non !

-Monsieur, tenez-vous tranquille ! Vous allez abîmez votre veste.

-Tant mieux. Si tu n'arrêtes pas, je te fais noyer !

-Antoine ! Qu'est-ce que j'entends là ? »

Antoine sursauta, et se tourna vers sa mère. Bras croisés, coiffée et habillée, elle le fixait depuis la porte et il pouvait voir la colère danser dans ses yeux verts. Le petit garçon hésita un instant, se demandant s'il aurait le courage de braver sa mère et pis, de se montrer insolent envers elle. La colère l'emporta finalement et il se retourna complètement. Le ruban auparavant passé autour de son cou resta dans la main de Sophie, qui poussa un cri horrifié.

« Et moi, qu'est-ce que j'apprends ! Je le déteste, je pensais que vous ne l'inviteriez plus jamais ici !

-Ne soyez pas insolent. Et vous l'avez peut-être oublié puisque vous ne l'avez jamais connue, mais cela va faire vingt-deux ans aujourd'hui que votre grand-mère est morte. En cette occasion, votre père et votre grand-père ont besoin de se parler.

-Je ne vois pas pourquoi. Ils ne s'aiment même pas. »

Sophie l'attrapa par les épaules et le força à se retourner vers elle. En présence de sa mère, Antoine préféra se laisser faire, mais s'obstina à faire la moue et garder les sourcils froncés.
Suzanne leva les yeux au ciel. Inutile de forcer un sourire sur le visage de son enfant, il était aussi charmant qu'il était complaisant. Mais à défaut de pouvoir lui faire avoir l'air heureux, qu'il soit au moins présentable.

« Vous n'aimez pas grand monde de toute façon. Sophie, gifle le s'il s'agite encore. Et dépêche toi de le préparer, mon beau-père sera bientôt là. »

La servante murmura un petit « oui, Madame » tandis que Suzanne quittait la pièce. Antoine entendit le bruit de ses talons résonner dans l'escalier et s'il l'avait pu, il aurait croisé les bras pour appuyer son mécontentement. Mais les yeux de Sophie étaient pour une fois sévères sous l'embarras ; il se contenta de soupirer et d'attendre qu'elle ait terminé de l'habiller.


Antoine avait passé l'après-midi assis dans un fauteuil, une tasse de thé entre les mains. Il s'était appliqué à ne pas sourire et surtout, à avoir l'air mécontent. Tous les regards exaspérés que sa mère lui avait lancé n'avaient pas réussi à modifier d'un iota son expression. Que cet homme vienne chez eux si ses parents le lui permettaient ; lui, il ne comptait pas faire semblant d'être heureux de le voir. Têtu, Antoine s'était raccroché à cette idée et s'était enfermé dans un mutisme qui, il l'espérait, découragerait l'importun de lui parler.
Ce ne fut malheureusement pas le cas. Alors que la visite touchait à sa fin, assis sur le fauteuil en face du sien, le regard de son grand-père coula sur lui et fit remonter un frisson le long de son dos.
Il aurait voulu qu'il se taise. Qu'il lui fiche la paix, ne se préoccupe pas de lui; était-ce trop demander ?

« Votre fils n'a pas pipé mot depuis que je suis arrivé. Il a l'air désagréable et effacé. J'imagine que je ne pouvais pas en attendre davantage d'une éducation que vous lui dispensez. »

Le commentaire, adressé à son père, fit grimacer ce dernier. Antoine n'avait entendu que l'insulte qu'on lui avait asséné. Un hoquet d'indignation le secoua.
Tourne sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler, lui avait maints fois dit Jean, cela t'évitera bien des ennuis. D'ordinaire, ils s'évertuait à appliquer ce conseil pour rendre au moins une personne fière de lui. Mais là, il était trop énervé pour y penser. Les mots sortirent tout seuls, impérieux et brûlants du désir de se venger de cet affront.
De faire mal en retour.

« Vous pouvez parler ! Vous ne savez que critiquer encore et encore ! Vous n'êtes pas plus aimable et si ça ne tenait qu'à moi, vous n'auriez jamais remit un pied dans cette maison ! »

La paume de la main claqua violemment contre sa joue. Le bruit de la gifle retentit dans toute la pièce, à tel point que sa mère se précipita vers lui dans un élan sincère de panique et de peur.
Les deux mains qui avaient laissé s'échapper la tasse pressées contre sa joue endolorie, Antoine fit de son mieux pour ne pas pleurer. Les hommes ne pleurent pas, jamais. Pourtant, il avait envie d'en verser, des larmes. Des larmes de honte, de tristesse. Et cette question, inlassablement, trottait dans son esprit.

Qu'ai-je fait, encore ? Qu'est-ce que l'on me reproche ?

« Insolent, cracha le vieil homme, du mépris jusque dans son visage sec et sévère, tu n'es rien d'autre qu'un insolent. J'ai entendu dire que tu n'avais guère d'amis, je n'en suis pas étonné. Un garçon aussi désagréable ne saurait être apprécié. »

C'est faux.

« Il fallait que je le vois pour le croire. Je ne pense pas qu'il y ait quoi que ce soit à espérer d'un enfant aussi mal élevé. »

C'est faux !

« J'ai peur de ce que l'avenir lui réserve. J'ose espérer que vous avez prévu quelque chose de concret pour cet enfant, Joseph, car je mettrais ma main au feu qu'il n'arrivera à rien dans sa vie avec ce comportement. »

FAUX.

« Insolent. »

Il voulait crier, pleurer, protester, lui hurler qu'il avait tort et qu'il le détestait. Sa langue et ses membres restèrent inertes, sourds à ses appels. Son cœur battait si fort qu'il crut un instant qu'il allait exploser, là, tout au fond de sa poitrine.
Est-ce qu'il avait explosé ?

Il n'entendit qu'à demi l'échange froid entre son père et son grand-père. Il ne releva pas la tête tout du long, et le sang ne se remit à circuler qu'une fois que la porte eut été claquée dans son dos. Alors seulement une larme s'étendit paresseusement le long de sa joue.

« Antoine... »

La main de sa mère lui effleura l'épaule ; il ne lui en fallut pas plus pour se redresser, s'en dégager brutalement et courir jusqu'à l'escalier, dont il monta les marches quatre à quatre. Comme le jour où il avait surpris son père et Sophie, il ferma violemment la porte et se laissa tomber à son côté, le visage dans les mains. Même lorsque Marie la poussa à sa suite, il ne fit pas un geste dans sa direction et resta là à laisser s'enfuir de lourds sanglots.

« Antoine.

-Laisse moi. »

Sa protestation, poussée pour la forme, ne fit pas reculer sa sœur, qui se mit face à lui et écarta ses mains de son visage. La vue brouillée par les gouttes salées qui hantaient ses yeux sombres, il tenta d'étouffer sans succès les hoquets éprouvants qui l'ébranlaient. Il sentit des doigts maladroits chasser l'eau de ses joues, et pour une fois la petite fille aux cheveux blonds ne souriait pas.
Elle avait l'air grave et désolée.

« Ce n'est pas vrai ce qu'il dit. Tu sais que ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ? Antoine ? »

Il secoua la tête.

« Tu ne dois pas l'écouter. »

Avec une étreinte désespérée, il se remit à pleurer. Il serra fort sa sœur contre lui, mais sa présence ne fit pas s'envoler la peine comme toutes les autres fois. Le cœur griffé et mordu de rancune, il serra les dents et endigua progressivement le flot de ses larmes.
Il haïssait cet homme, il le haïssait. Il n'avait pas le droit de dire ça, pas le droit ! Puisqu'il était si sûr de lui, puisqu'il pensait qu'il ne serait jamais personne, il allait lui prouver le contraire. Lui montrer que lui aussi, que même le petit garçon désagréable qui ne souriait jamais pouvait être aimé et apprécié. Il allait lui prouver qu'il avait tort et lui faire ravaler ses paroles.

Il desserra son étreinte sur cette pensée déterminée.

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, prêtez moi un peu de votre force, je ne veux plus jamais le laisser dire du mal de moi.


Dernière édition par Antoine de Landerolt le Mer 14 Aoû 2013 - 17:44, édité 28 fois
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Mer 10 Juil 2013 - 2:29

Histoire (suite)


Acte 2 ; Première leçon (1782-1783)



Février 1782

« Antoine, mon ange, est-ce que vous allez bien ? Oh, vous avez tellement grandi !

-Merci, ma tante. Je vais très bien. »

Le petit garçon se laissa complaisamment tirer les joues, prenant garde à ne pas laisser son sourire faner. Une fois que Magdeleine eut copieusement arrosé son neveu de compliments, elle se tourna vers Suzanne et entama une discussion animée dont Antoine se détourna bien vite. Ses yeux voguèrent de visages en visages, à la recherche de celui de sa sœur, qu'il trouva en compagnie de leur père et de quelques amis de la famille ; les mains sur le devant de sa robe, elle riait discrètement et rougissait beaucoup à chaque éclat de rire. Ces messieurs avaient l'air satisfaits, et son regard glissa jusqu'à un petit garçon à peine moins âgé que lui, presque caché dans la veste d'un homme très grand aux cheveux blonds et bouclés. Antoine reconnut immédiatement son cousin Étienne et son oncle Jacques. Celui-ci parlait lentement, presque avec détachement et désintérêt, secouant parfois l'épaule de son fils pour le faire réagir et entrer dans la conversation. Mais l'enfant se recroquevillait et ne bougeait plus, incapable d'offrir autre chose qu'un visage angoissé. Antoine décida de fixer le plafond et ses arabesques gravées.

Il avait réfléchi, au cours des trois derniers mois ; probablement plus qu'un enfant de son âge n'aurait dû le faire. Il était parvenu à la conclusion que pour se faire apprécier, il fallait remplir les exigences de son statut. Tenir debout toute une soirée à écouter les adultes disserter était épuisant, c'était même ennuyant, mais c'était nécessaire. Qu'est-ce que son entourage pouvait attendre de lui ? Qu'est-ce que la société voulait pour le considérer comme idéal ? Il ne pouvait pas le deviner caché derrière un rideau à compter les étoiles qui perçaient lentement l'obscurité.
Si on appréciait le calme et l'attitude effacée de sa sœur, on ne lui pardonnerait pas ses mimiques timides et ses silences. Il ne pouvait pas se comporter comme Marie. Et il ne pouvait pas non plus fermer les yeux et attendre que le temps passe comme Étienne ; on secouerait son épaule, on se désolerait de son manque d'entrain. Bouche crispée, ils hausseraient les épaules avec un petit « c'est dommage ». Or, Antoine ne voulait pas susciter la consternation, même polie et camouflée.
Il voulait les compliments et les regards admiratifs. Comment faire pour les obtenir ?

De quel bois étaient faits les enfants et les adultes qui brillaient dans les yeux des autres ?

Il était bien habillé, il était sage, il avait un sourire. Déjà les amis de ses parents s'étaient étonnés de ne pas le trouver ennuyé sur un quelconque canapé, à maintenir une expression d'animal prêt à mordre. Il ne faisait plus la tête et il ne courrait plus d'un bout à l'autre de la salle pour s'occuper. Puisqu'ils avaient tous eu l'air agréablement surpris, sa mère en particulier, il pensait avoir entamé la danse de la bonne manière. Restait à trouver les pas suivants et à n'écraser les pieds de personne en chemin.
Je vous montrerai qu'on peut aussi chanter mes louanges.

Alors qu'il s'était éloigné de sa tante et sa mère, une toute petite main lui tira vivement la manche. Antoine baissa les yeux vers deux garçons de six et quatre ans, et remarqua que le plus jeune avait de la crème plein la figure et jusque dans ses cheveux.
Mince.

« Antoine, Clément s'est barbouillé le visage. Mère va me gronder si elle voit ça, je suis censé le surveiller... »

Il y avait une vraie inquiétude dans la voix de Charles, et un grand sourire innocent sur les lèvres de Clément, qui avait l'air plutôt fier de lui. Le blond jeta un œil par dessus son épaule et après s'être assuré que sa tante discutait toujours avec sa mère et une amie commune, prit ses deux jeunes cousins par la main.

« Bien, je vous amène aux cuisines. Mais vous devriez faire plus attention.

-Désolé... »

Il adressa un sourire à Charles, qui reniflait, pour le rassurer.
Il aurait d'ordinaire consenti à les aider de mauvaise grâce. Mais puisqu'il fallait se montrer aimable, puisqu'il fallait sourire, puisqu'il fallait savoir utiliser les bons mots, être généreux sans être crédule, talentueux mais modeste, il devait faire un effort.

Une boule à la gorge, il pensa que tout ça serait naturel un jour.
Il l'espéra.



« Pour plaire, j'ai appris à sourire. »



Mai 1783

« Je suis navrée mais monsieur Jules ne se sent pas très bien. Il ne peut recevoir personne. »

Antoine et Éric se lancèrent un regard perplexe tandis que la servante qui leur avait ouvert se tordait les mains, clairement mal à l'aise. Le plus âgé aurait mit sa main au feu que c'était mentir qui la dérangeait ainsi et que Jules n'était pas plus malade qu'il n'était brun ; parce qu'avoir marché pour rien l'agaçait, quand bien même ce n'était pas si loin et que la réaction était prévisible, il préféra insister.

« Nous ne le dérangerons pas longtemps, ce sera l'affaire de quelques minutes, tout au plus. »

La pauvre femme avait l'air de vouloir s'enfoncer dans le sol pour ne plus en sortir.

« Je le répète et je suis désolée, mais il ne peut recevoir personne. »

Si la décence le lui avait permis, Antoine aurait rétorqué qu'il ne voulait plutôt pas les voir eux. Il se tint coi et haussa les épaules, prenant Éric à témoin.

« Eh bien dans ce cas là, nous ferions mieux de nous en aller...

-Il n'y a rien d'autre à faire. Pourriez vous lui dire que nous reviendrons lorsqu'il se sentira mieux ?

-Naturellement. »

La domestique ferma la porte avec un soupir de soulagement encore trop audible. Les deux amis descendirent les marches du perron, et Antoine permit à la colère de teinter légèrement ses traits. En compagnie d’Éric, il pouvait se le permettre.

« Il exagère.

-A sa place, je ne sais pas si je nous aurais ouvert.

-Il exagère tout de même. Et dire que nous avons pris la peine de nous déplacer.

-Il ne pourra pas nous éviter éternellement, il finira par accepter. »

Le brun des yeux d'Antoine rencontra le bleu du ciel de Mai avec un petit soupir.

« Mais quand...

-Antoine, Éric ! »

Un cri et un bruit de cavalcade sur le dallage firent sursauter le duo, qui se retourna à temps pour voir une fillette de onze ans courir dans leur direction, les pans de sa robe dans ses petites mains. A la porte, la même servante qui leur avait ouvert criait, apparemment au bord de l'évanouissement :

« Mademoiselle, revenez immédiatement, vous n'avez pas le droit ! »

La petite fille l'ignora et saisit la manche des garçons qui s'étaient arrêtés au bout de l'allée, le souffle court.

« Marguerite ? Qu'est-ce que...

-Dites moi, vous êtes venus vous réconcilier avec Jules, n'est-ce pas ? »

Stupéfait, Éric ouvrit la bouche sans qu'aucun son n'en sorte, et ce fut Antoine qui parla pour eux.

« Oui, c'était l'idée. Comment est-ce que tu le sais ? »

Un sourire creusa des fossettes sur ses joues rondes. Elle hocha la tête, comme fière d'elle.

« Je sais bien que vous ne vous êtes jamais entendus. Alors quand je vous ai vu arriver ici, pour le voir, je me suis dit que ça ne pouvait être que pour ça. »

Son faciès prit soudain une expression préoccupée. Elle resserra sa poigne dérisoire et leva des yeux bleus pâles vers eux.

« Il ne faut pas en tenir rigueur à Jules. Il est ainsi, vous savez... Je suis certaine qu'il aimerait aussi se réconcilier. Vous n'allez pas vous fâcher contre lui, n'est-ce pas ? S'il vous plaît ? »

L'inquiétude de la petite pour son frère était touchante. Elle fit rire doucement Éric, qui s'empressa de la rassurer.

« Ne t'en fais pas, nous comprenons. Les choses n'ont pas été faciles, et s'il lui faut du temps, nous lui en accorderons. »

Voyant qu'Antoine avait approuvé d'un mouvement de tête, elle s'était remise à rayonner. Elle frappa ses mains l'une contre l'autre pour manifester sa joie.

« J'essayerai de le convaincre de mon côté ! Alors comme ça, la prochaine fois que vous reviendrez...

-MADEMOISELLE ! »

Cette fois-ci, elle avait l'air sur le point d'exploser. Marguerite souffla de mécontentement et croisa les bras, tout en coulant un regard irrité à la servante qui avait elle aussi descendu les marches, prête à la rattraper si le besoin s'en faisait sentir. Quand Marguerite se retourna vers Antoine et Éric, elle avait regagné un sourire.

« Merci beaucoup. Vous êtes vraiment gentils. »

Elle déposa vivement un baiser sur la joue d'Antoine, puis pivota sur ses talons et rejoignit la servante au pas de course. Celle-ci la disputa pour avoir désobéit et accompagnées de quelques éclats, elles rentrèrent dans la maison sans se retourner.
Antoine se tut un moment. Quand il se retourna vers Éric, il le vit sourire et le rouge lui monta aux joues.

« Il n'y a pas de quoi sourire !

-Non, non... »

Le brun reçut un coup de coude au prix de ses rires étouffés, et un silence de la part de son ami durant cinq bonnes minutes sur le chemin du retour. Silence qui se serait certainement éternisé si une petite silhouette ne les avait pas bousculés sur la route, continuant sa marche courroucée sans une excuse.
Antoine, lui, s'emporta sans réfléchir.

« Il y a vraiment des gens qui ne manquent pas de toupet ! »

Son exclamation virulente fit se retourner quelques têtes vers eux. Éric grimaça et lui prit le bras, le forçant à avancer et l'empêchant de se retourner pour rattraper l'impolie.
Il lui glissa quelques mots à l'oreille afin qu'il cesse de trainer ses talons contre le sol pour manifester sa mauvaise humeur.

« Tout le monde nous regarde et je ne suis pas certain que crier soit la meilleure solution. »

Antoine arrêta de fulminer à voix basse sur le champ et ses épaules s'affaissèrent. Il pinça ses lèvres dans une défaite silencieuse, laissant ses yeux glisser sur le pavé.
Raté.

« Désolé, je ne voulais pas m'énerver. »

Raté.

Éric soupira, plus détendu que contrarié.

« Ce n'est rien. J'avoue que ce n'était pas très poli de ne pas s'excuser, mais je ne voulais pas attirer l'attention sur nous. »

Antoine hocha la tête, sa contenance lui revenant peu à peu. Il s'apprêtait à engager la conversation sur un sujet quelconque pour détendre l'atmosphère quand une silhouette se pencha vers eux, leur bloquant le passage et les faisant sursauter dans un bel ensemble.
Heureusement, il ne s'agissait ni d'un bandit, ni d'un ogre, mais d'un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans essoufflé. Il leur sourit, écartant des cheveux bruns décoiffés de son visage avenant.

« Excusez moi, les enfants, mais j'aurais besoin d'un renseignement. »

Les « enfants » le toisèrent curieusement, se demandant s'ils devaient répondre ou passer leur chemin. Puisque cet homme était bien habillé et n'avait pas l'air dangereux, Antoine prit la décision en croisant les bras, le menton levé.

« Sachez, Monsieur, que je ne suis plus un enfant. J'ai eu douze ans la semaine passée. »

Incrédule, l'inconnu le fixa un moment, puis partit d'un rire amusé. Antoine fut le seul à ne pas voir ce qu'il y avait de drôle là-dedans et, vexé, fronça légèrement les sourcils.
Celui qui les avait accosté cessa bien vite quoiqu'il garda un sourire sur ses lèvres. Il haussa les épaules.

« Veuillez excusez ma maladresse, je ne voulais pas vous froisser. »

Le petit blond s'apprêtait à le rassurer sur l'état de ses sentiments mais l'autre fut plus rapide.

« Je souhaitais donc vous demander votre aide, messieurs. Je cherche ma fiancée, qui a échappé à ma surveillance après une... dispute (il grimaça, le terme ne lui semblant de toute évidence pas approprié). Elle doit avoir votre âge et porte une robe verte. »

Concentrés, les deux bambins cherchèrent à coller à cette description succincte une inconnue croisée sur la route, mais aucune de leurs pensées ne fit écho. Devant l'hésitation de ses jeunes interlocuteurs, le garçon aux yeux verts se permis de rajouter une précision, à contrecœur :

« Je sais qu'elle n'aimerait pas que je le précise, mais si ça pouvait s'avérer utile... Elle est rousse. »

Éric claqua des doigts dans un réflexe que son père cherchait désespérément à lui faire perdre.

« Est-ce que ce n'était pas la fille qui nous est passé devant sans s'excuser ? »

Antoine poussa un petit cri pour marquer son approbation.

« Mais si ! Votre fiancée nous a bousculés et est partie dans cette direction. »

D'un mouvement de tête, il désigna la rue derrière eux. Le brun soupira de soulagement et n'attendit pas pour s'élancer dans cette direction après les avoir remerciés. Puis comme frappé par la foudre, il apostropha de nouveau les amis qui avaient repris leur marche.

« Comment vous appelez vous ? Je n'ai pas demandé, ce n'était pas très poli de ma part. »

Deux paires d'yeux foncés cherchèrent les siens.

« Je m'appelle Antoine.

-Éric. »

Son sourire rendait les traits de son visage singulièrement affables.

« Richard. Enchanté. »



Richard était le fils ainé d'un commerçant très en vogue à Lyon ; son oncle, qui habitait Paris, avait un jour parlé de lui à des amis de la fiancée de son fils et ceux-ci, quoique faisant partis de la Noblesse, avaient été séduits par le portrait qu'il avait dressé de son neveu. Ils avaient demandé à le rencontrer et puisque l'entretien avait été plus que satisfaisant, avaient pris la décision de le fiancer à leur fille, Rosalie, de cinq ans sa cadette. Son oncle lui avait fait comprendre qu'il n'était pas dans ses intérêts de refuser une union aussi avantageuse, quoique Richard n'y avait pas songé un seul instant. Il était à la capitale depuis un peu moins de trois mois quand Antoine et Éric avaient croisé sa route et, comme il avait pris l'habitude de leur dire, le changement d'air était rude mais pas déplaisant. Il logeait bien chez son oncle, rencontrait du beau monde, et la seule chose qui l'incommodait était la jalousie exclusive et capricieuse de sa jeune fiancée, qui exigeait de lui une attention permanente et soutenue. Antoine, qui avait été amené à la côtoyer, n'arrivait pas à laisser tomber sa première impression et la trouvait trop casse-pieds, mais se montrait néanmoins poli et charmant envers elle. Apparences obligent.
Le cousin de Richard, André, avait rendu visite à Joseph et Suzanne quelques fois en compagnie de ce dernier et de son père. Du haut de ses vingt-huit ans, il était si bien instruit qu'il s'attira immédiatement l'admiration et la sympathie d'Antoine – ce qui était d'autant plus rare que ces sentiments spontanés étaient sincères et non feints. Des visites soutenues avaient fini par lier les deux familles, qui discutaient souvent en compagnie de Jean et Catherine, qui aimaient découvrir de nouveaux visages. Comme Suzanne avait accepté qu'André aide son fils avec ses cours, ils se retrouvaient chaque mercredi dans la bibliothèque des Landerolt pour parfaire les connaissances du plus jeune. Antoine attendait chacune de ces visites avec impatience, à tel point qu'il arrivait à Richard de le taquiner là-dessus. Il avait insisté pour qu'Éric y assiste avec lui, mais comme les heures coïncidaient avec la visite de ses grands-parents, Jean avait été contraint de décliner à contrecœur. Étudier était certainement plus utile qu'écouter des personnes âgées bavasser sur le passé, mais la famille était sacrée: les grands-parents n'auraient certainement pas compris, en plus de ça. Jean connaissait ses parents.

C'était donc en tête-à-tête qu'André et Antoine se retrouvaient, perchés sur des livres dont les mots prenaient un sens nouveau dans la bouche de ce professeur improvisé.



Juin 1783

« Celui-là, il est trop compliqué. »

André haussa un sourcil, relevant la tête vers le jeune garçon qui grimaçait sur son livre. Il attira l'ouvrage à lui, y jeta un bref coup d'œil et le rendit à Antoine en souriant.

« Il n'est pas facile à comprendre, en effet. Si tu n'y arrives pas, tu n'as pas à te forcer. »

Cette remarque ne fit qu'accentuer le mécontentement d'Antoine. Il repoussa quelques mèches blondes qui lui barraient la vue.

« Mais si je ne le comprends pas, je ne pourrai pas finir le livre. »

Il reprit la contemplation des lignes serrées du manuscrit avec un sérieux qui amusa André. Le jeune homme tapota la table de bois un instant, puis étendit le bras pour fermer le livre dont Antoine s'acharnait à décortiquer les principes. Surpris, il lui lança un regard médusé depuis l'autre bout de du pupitre.

« Pourquoi est-ce que tu l'as fermé ? »

La réponse du plus vieux fut précédé d'un petit silence.

« Eh bien, vois-tu, ça ne sert à rien d'essayer si tu vois que ça ne marche pas. Autant le reprendre plus tard. En ce qui concerne l'auteur, tu n'es pas obligé de le lire en adoptant son point de vue. C'est le sujet qui compte. Demande-toi ce que tu sais sur le sujet, et le reste viendra naturellement. »

Sensible aux conseils d'André, Antoine ferma les yeux un instant, tentant de se remémorer tout ce qu'il savait à propos du thème que traitait librement l'auteur. Une mine déconfite fit son chemin jusqu'à ses traits lorsqu'il s'aperçut que son savoir était bien maigre ; ses yeux bruns se rouvrirent sur le sourire indulgent et un brin mélancolique d'André. Il posa ses deux mains sur ses genoux avec un soupir silencieux.

« Je n'en sais pas assez, avoua-t-il presque avec honte, et je ne sais pas si... »

Cette fois, il souffla profondément.

« J'aimerais tant être aussi intelligent que toi; tu sais tellement de choses... »

André rit doucement, rangeant en piles bien nettes les livres utilisés pour la séance sur le côté de la table. Le jeune homme était modeste, presque timide, et n'aimait pas faire montre de sa science si ce n'était pas pour la transmettre aux autres. Il rougit légèrement, de toute évidence touché par le compliment.

« A mon âge, tu sauras certainement autant de choses que j'en sais moi-même. Tu es un garçon intelligent. Il suffit de s'instruire régulièrement et regarder autour de soi. Même les choses les plus insignifiantes ont une importance ; il faut bien s'en souvenir. »

Quand il redressa la tête des papiers qu'il remettait en ordre, Antoine le dévisageait, les yeux grands ouverts. André secoua la tête, perplexe.

« Quelque chose ne va pas ? »

Un sourire vint vite courber les lèvres du petit, donnant à son visage une contenance taquine.

« Je me disais que je voudrais te ressembler, plus tard. »

Sans laisser à André le temps de protester d'une quelconque façon, il appuya ses coudes contre le bois brillant et posa son menton sur ses mains.

« Quand je serai plus vieux et que je serai aussi instruit que toi, est-ce que tu seras là pour me féliciter ? »

Ce fut au tour d'André d'ouvrir des yeux étonnés. Mais il se reprit bien vite et hocha la tête, à nouveau souriant.
C'était le rôle d'un professeur de constater les progrès d'un élève et de s'en réjouir. Antoine n'imaginait pas de meilleure récompense.

« Bien évidemment. Et je sais que tu y parviendras. »

La réplique d'Antoine fut coupée par trois coups frappés contre la porte de la bibliothèque. Deux paires d'yeux se tournèrent vers la jeune femme qui était entrée, les cheveux tirés en un chignon strict. Elle leur adressa un signe de tête respectueux, sans sourire.

« Monsieur Castelier, Mademoiselle votre fiancée vous attend au salon. »

Le sourire d'André s'élargit significativement, et il se leva le temps qu'Antoine congédie Sophie d'un geste un rien trop brusque. Avec un regard dans sa direction, il l'invita à le suivre, mais Antoine secoua la tête.

« Je préfère rester là à étudier. Ainsi, je pourrais peut-être comprendre ce livre la semaine prochaine. »

Une grande main serra délicatement son épaule, affectueuse et humble.

« Rappelle toi de ne pas te forcer, ça ne te mènera à rien.

-Je ne me forcerai pas, promis. »

Promis.
Une fois que le regard d'André eut disparu par la porte et que ses pas se soient évanouis dans le bourdonnement du silence, le garçon aux cheveux blonds pivota sur sa chaise pour faire de nouveau face au livre. Il inspira un grand coup avant de l'ouvrir, le reprenant depuis le début et ne retenant que l'essentiel. Pas question de buter sur tous les mots inconnus ou de s'acharner à comprendre un raisonnement qui dépassait même certains adultes ; il se contenta des notions importantes et fit appel à ses connaissances pour ne pas s'embrouiller. Si je fais ce qu'André m'a dit, il sera fier de moi.

Ce fut son père qui, passant devant la bibliothèque et curieux de voir la porte entrouverte, dut le déranger car le diner était servi et qu'il n'avait pas entendu Sophie l'appeler à travers les couloirs.



La semaine d'après, Antoine attendit la visite d'André comme chaque mercredi, mais il ne vint pas.
Désappointé et intrigué, il se mit néanmoins seul au travail, résigné à lui montrer le meilleur de lui-même lorsqu'il reviendrait.

Se cacher dans la bibliothèque lui permettait aussi de fuir les cris de ses parents, qui avaient commencé à se disputer quelques minutes plus tôt. Il avait monté les escaliers, lèvres pincées, pour s'enfermer dans la grande pièce qui anesthésiait les éclats de voix. Il avait soupiré.

Mon Seigneur qui êtes aux cieux, si vous m'aviez fait sourd, je n'aurais pas su qu'on ne s'habitue jamais à certains cris.



Juillet 1783

« Bonjour, Antoine ! Est-ce que tu vas bien ? »

Le regard torve que lui renvoya le garçon depuis l'entrebâillement de la porte fut assez explicite et lui arracha une moue de déplaisir.

« Allons bon, tu en fais une tête. Tu n'es pas heureux de me voir ? »

Antoine s'appliqua à détailler Richard de haut en bas pour le gêner un peu plus, avant de reposer ses yeux sur son faciès contrarié. Il haussa les épaules, mimant à merveille une insolente indifférence.

« Disons que j'aurais pu recevoir plus mauvaise visite. »

Tout en disant cela, il avait ouvert la porte et fait un geste du bras pour permettre à son invité d'entrer. Tandis qu'il se réinstallait confortablement sur sa chaise et que Richard tirait celle qui lui faisait face, il posa la question qui le titillait depuis quelques semaines déjà :

« André ne viendra pas aujourd'hui non plus ? »

L'interrogation tira un murmure pensif à Richard. Il joignit ses mains sur la table, les yeux voyageant d'une étagère à l'autre, ne cherchant jamais ceux de son jeune interlocuteur. Quand il le regarda enfin, ce fut pour les baisser immédiatement vers sa gourmette.

« Je ne sais pas bien toute l'histoire, mais il semblerait qu'il ait beaucoup à faire en ce moment. Il n'est pas dans ses meilleurs jours... (le jeune homme haussa les épaules, clairement soucieux) A vrai dire, on ne se parle presque plus. Il est absent aux repas et sort ou ne quitte guère sa chambre. »

Antoine haussa les sourcils mais ne trouva rien à ajouter. Il préféra se saisir de sa plume et tracer quelques lettres sur sa feuille dans le plus parfait silence. Scritch, scritch. Une fois que Richard en eut assez d'être bercé par le bruit de la plume sur la feuille, il brisa l'inconfort qui s'était installé avec un rire qui se voulait léger.

« Tu détestes tant l'idée que je te fasse cours à la place de mon cousin ? »

La plume resta suspendue dans le vide, à mi-chemin de l'encrier.

« Tu sais, je n'ai rien contre toi, répondit Antoine en plongeant finalement le bout dans le liquide noir, mais la façon dont tu te comportes avec moi m'agace.

-Je... mon attitude t'agaces ? »

Antoine approuva, concentré sur ce qu'il écrivait. Voyant qu'il ne semblait pas décider à l'éclaircir plus que nécessaire, il poussa plus loin la question.

« Et qu'est-ce qui t'agaces dans ma manière d'agir envers toi ? »

La plume fut posée avec toutes les précautions du monde près de la feuille à demi remplie. Les deux yeux bruns qui rencontrèrent ceux verts du jeune homme étaient mortellement sérieux.

« Tu me traites comme un enfant, voilà la problème, lâcha-t-il platement, et ça ne me plaît pas du tout. »

Si ça n'avait pas été pour le regard noir d'Antoine, Richard aurait éclaté de rire.

« Ce n'est que ça ? Mais tu es un enfant, Antoine. Comment puis-je te traiter autrement ? »

L'enfant en question repoussa avec mauvaise humeur la main qui s'était tendue pour ébouriffer ses cheveux. Refroidi, l'autre se recala au fond de son fauteuil, hésitant entre sourire et faire la grimace. Il opta finalement pour la première option, ne désirant que très moyennement rajouter une moue boudeuse à cette pièce.

« Oh, tu étais sérieux.

-Bien sûr que je le suis, je suis toujours sérieux. (comme pour appuyer ses propos, il reprit la plume en mains et écrivit une poignée de mots avant de poursuivre) André, lui, ne me traite jamais ainsi. Il m'apprend comme à un adulte et se montre très respectueux envers moi. »

Richard dut se retenir de lui faire remarquer que somme toute, bouder n'était pas la plus grande preuve de maturité qu'il puisse lui offrir, mais retint son commentaire au dernier moment. Il pencha sa tête à droite, à gauche, amusé, puis enchaina à sa suite pour ne pas laisser filer un trop gros blanc.

« Je m'excuse si j'ai pu me montrer irrespectueux, mais j'ai bien du mal à voir quelqu'un d'autre qu'un enfant face à moi.

-Je ne suis plus vraiment un enfant. A douze ans, on ne peut plus tellement me considérer comme tel.

-Mais tu n'es pas un adulte non plus. »

Un grognement raffiné s'échappa de la bouche déçue du blondinet. Il laissa là ses cours et, un poing sur l'autre, le menton par dessus, fixa Richard.

« Bientôt, je le serai. »

Son insistance mit presque ce dernier mal à l'aise. Il haussa les épaules, un peu perdu.

« Dans quelques années... Mais pourquoi cet empressement ? Qu'y a-t-il de mal à être un enfant ?

-On ne prend pas l'avis des enfants en compte, marmonna-t-il en posant son regard sur une étagère à sa droite, ils n'ont pas le poids que je veux avoir. Comme j'ai envie qu'on m'écoute, je veux vite grandir. »

Quand je serai grand, pensait-il, je me sentirai peut-être mieux. Peut-être que tout sera plus facile. Peut-être qu'on m'aimera encore mieux. Peut-être que ça ne me fera plus rien que mes parents se disputent. Peut-être, peut-être... que je trouverai ma place et un équilibre.
Ma place.

Richard, de toute évidence, ne comprenait pas.

« Eh bien, si j'étais toi, je préférerais mille fois rester petit. La vie n'est pas si simple quand on grandit... »

Il laissa la fin de sa phrase trainer, songeur, ce qui attisa la curiosité d'Antoine. Celui-ci se pencha en avant, peu soucieux des règles de politesse en présence de quelqu'un qu'il connaissait et appréciait.

« Tu as de bons souvenirs de ton enfance ? Meilleurs que ceux que tu te fais à présent ? »

Sa question prit Richard au dépourvu. Le plus âgé regarda le plafond, en quête d'inspiration.

« Meilleurs... dans un sens, j'imagine. Disons qu'enfant, j'étais libre de faire ce qui me convenait. Personne n'a ce droit en tant qu'adulte, les responsabilités sont trop grandes. »

Antoine laissa sa tête reposer entre ses bras. Du coin de l'œil, il avisa une gouttelette d'encre qui s'était échappée de sa plume et tremblait sur le bois poli. Il avança un doigt pour la toucher sans l'éclater, mais une main se posa sur sa tête, et l'apparition fragile disparue sous sa main avec un cri sonore.

« C'est pour cette raison que tu devrais profiter du temps qu'il te reste à vider les étagères plutôt qu'à les lire. Tu auras tout le temps après !

-Richard, mes cheveux, non ! »

Pour se venger de l'attaque lâche de son ami, Antoine essuya les traces d'encre qui souillaient sa main sur son jabot immaculé. Le geste eut l'effet escompté, puisque Richard hoqueta d'indignation, frottant les traces noirâtres plus pour la forme que dans l'espoir de les en ôter.

« C'est mérité, fit le fils des Landerolt avec un sourire effronté, tu gagnerais à mieux me traiter.

-Je vois ça. En attendant, tu ne fais pas réellement montre de ta soi-disant maturité en cet instant. »

Cette fois-ci, la remarque était sortie. Antoine la prit avec un haussement sec des épaules, reprenant une bonne fois pour toute sa plume délaissée.

« Un jour, tu seras obligé de ne plus me traiter ainsi.

-J'en doute, tu seras toujours un enfant à mes yeux. »

Les yeux plissés dans sa direction sonnaient comme un défi.

« Tu verras. Tu ravaleras tes paroles. »

Puis, après un soupir;

« J'ai hâte qu'André revienne. »

Un énième cri brisa le silence quand Richard tira à lui la feuille sur laquelle Antoine écrivait, laissant une marque noire sur les lettres soigneusement alignées.



La mauvaise nouvelle est arrivée en fin de soirée, sous un soleil radieux qui déclinait tout Paris en nuances de rouge...


Antoine écrivait sur une table au fond du salon. Sa mère, assise sur un fauteuil plus loin, lui accordait de brefs regards distraits, plongée dans une lecture qui semblait la passionner. Puisque son père devait discuter affaires avec quelques collègues dans la bibliothèque et que sa chambre était insupportablement chaude pour la saison, il était descendu au salon pour trouver un peu de fraicheur. La plume qui courait sur la page déversait avec fluidité les mots qui s'emboîtaient dans l'esprit d'Antoine, alignant paragraphes sur paragraphes avec une facilité déconcertante. Il en était à sa troisième page de résumé quand la porte s'était ouverte et qu'une voix inquiète avait étouffé celle polie et réservée de Sophie.

« Suzanne, mon dieu, Suzanne, c'est affreux... »

Tiré de son travail par une curiosité savamment camouflée, le jeune garçon se tourna discrètement vers l'invitée surprise, qui avait pris place près de sa mère et lui tenait les mains, en proie à une vive émotion. Il reconnut une de leur voisine qu'il n'avait jamais particulièrement apprécié et qui avait une fille de son âge à laquelle il lui arrivait de parler. Il tentait de replacer un nom sur ces joues un rien trop rondes quand la conversation s'accapara toute son attention. Pour ne pas se faire remarquer, il se força à reposer les yeux sur sa feuille, mais la plume ne s'agitait plus et ses oreilles ne perdaient rien de la scène qui se jouait à quelques mètres de lui.

« Que vous arrive-t-il ? Vous n'avez pas l'air bien. Il n'est rien arrivé à votre famille, j'espère ? »

Antoine ne put que deviner le geste de négation qui suivit la question.

« Grand Dieu, heureusement non ! Mon mari et mes enfants se portent bien. Mais je vous apporte une bien triste nouvelle... »

Ses doigts se crispèrent inconsciemment autour de la plume qui tremblait légèrement.

« Il ne faut pas le dire à tout va, je ne pense pas que la famille apprécierait. Mais comme vous leur parliez souvent, je me suis dit... Et comme eux et moi sommes des parents éloignés... »

Derrière Antoine, sa mère ouvrait des yeux ronds, exhortant la dame aux boucles grises à continuer. Celle-ci sortit un mouchoir d'une poche de sa robe et s'essuya les yeux, prête à éclater en sanglots.

« C'est affreux, je vous le dit. Vous connaissez le fils ainé des Castelier, n'est-ce pas ?

-André ? Bien entendu. »

André. Le cœur d'Antoine rata un battement.

« Il devait se marier le mois prochain avec Ange-Aimée le Basil. Vous devez l'avoir rencontrée, je pense... »

Un reniflement peu gracieux résonna dans la pièce, et fut vite ignoré.

« Une méchante fille, et pourtant il l'aimait sincèrement. Coquette et facile avec les hommes, si vous me suivez... Elle a fini par le quitter pour un de ses amants. Oh, Dieu sait combien elle pouvait en avoir dans son dos, cette fille de rien ! »

Suzanne murmura quelques paroles indignées, qui se muèrent en réconforts quand son amie se mit à pleurer à chaudes larmes. Se rappelant le visage effronté de cette fille vêtue de couleurs trop voyantes, Antoine n'en fut pas étonné. Par contre, il fut sincèrement peiné pour André. Voilà qui expliquait les absences et les repas manqués. Richard n'en savait donc vraiment rien ? L'avait-il caché à tous jusqu'au bout ?
Il fit taire les pensées parasites qui ne faisaient que l'embrouiller pour suivre la conversation qui avait repris.

« Le pauvre, il était bien trop émotif. Dieu ne pourra pas le retenir contre lui, n'est-ce pas ? Ce n'est point sa faute. C'est celle de cette sorcière. Quand je pense à tout ce qu'il faisait pour elle...

-Johanna, que s'est-il passé ? Dites moi. »

Un goût amer dans la bouche, Antoine avait comme une désagréable sensation de déjà-vu qui lui tordait l'estomac.
Un soupir infiniment triste rompit l'attente.

« Suzanne, n'en parlez à personne. Mais ce pauvre homme était si triste qu'il a mis fin à ses jours. »

Il ne rata pas un battement, mais peut-être deux ou trois.

« Il s'est pendu la veille dans sa chambre. »



« Claraaaa... »

La jeune femme sursauta, baissant un regard surpris vers le petit garçon qui s'accrochait à sa robe. Il lui adressa une moue suppliante pour toute réponse.

« Que voulez-vous, Antoine ? »

Sa voix, légère et aiguë, était rythmée par le bruit inaudible d'une musique sur laquelle elle seule semblait danser. Elle se baissa vers lui pour se mettre à sa hauteur.

« Je voudrais que vous dansiez avec moi. »

C'était du temps où elle pouvait encore rire et s'amuser. Elle lui adressa un sourire plein de chaleur et secoua la tête, prenant immédiatement une expression contrite.

« Je suis désolée, mais vous êtes encore trop jeune. »

Voyant que son tout jeune cavalier semblait plus déçu que vexé, elle replia son bras droit, main contre le cœur. Il lui lança un regard curieux.

« Ne soyez pas triste, voyons. Dans quelques années, vous serez assez âgé pour m'inviter à danser. A ce moment-là, et si vous le voulez toujours, j'accepterais. »

Cette simple phrase suffit à faire rayonner le petit garçon.

« Vous le promettez ? »

Elle hocha la tête, faisant danser quelques boucles blondes.

« Croix de bois, croix de fer...

-Si je mens, je vais en enfer. » Compléta le plus jeune en imitant le geste de son ainée.

Clara sourit.




Une rose s'enfonce, engloutie par les flots gris, dispersant des pétales aussitôt noyés.
Elle aussi, c'était une menteuse.



Antoine était monté dans sa chambre quand sa mère s'était souvenue qu'il était là ; elle l'avait congédié sous le regard encore brouillé de larmes de Johanna, qui lui avait adressé un faible signe de tête. Le visage stoïque, les mots résonnant encore dans ses oreilles, il s'était assis à son bureau sans plus se soucier de la chaleur que remplaçait peu à peu la douceur du soir. La plume avait tapoté le résumé entamé pour un cours qui ne viendrait jamais. Quelques gouttes étaient tombées sur un coin de blanc qui avait échappé aux boucles calligraphiées, et Antoine les avait essuyées avec mesure avant de recommencer à aligner mécaniquement les lettres et les mots. Une phrase, deux phrases, trois phrases...
Puis c'était une perle transparente qui avait dilué l'encre.

« Elle a fini par le quitter pour un de ses amants. »
« Ce pauvre homme était si triste qu'il a mis fin à ses jours. »
« Il s'est pendu la veille dans sa chambre. »

« On dit qu'il l'a mise enceinte et que c'est pour cette raison qu'il l'a laissée tomber. »
« Elle n'avait plus goût à rien, ce n'était qu'une enfant. »
« Elle ne savait pas nager : c'était un suicide, voilà tout. »


Un sanglot douloureux lui broya la poitrine et l'empêcha de continuer à écrire. Il lâcha la plume et essuya rageusement ses larmes, pour s'être promis de ne plus pleurer sur rien ni personne. D'être fort, quoiqu'il arrive. Peine perdue. Il imagina le vieil homme se moquer de lui, et sa rage redoubla. Il l'étouffa entre ses mains crispées.

« Je ne vous supporte ni vous, ni ces murs. Ils me mettent les nerfs à vif. »

Une cascade de phrases fantômes lui fit fermer les yeux. Il était triste, il avait mal, et ça le mettait en colère. C'était injuste ; qu'André ne vienne plus, que sa fiancée l'ait quitté, que Clara se soit laissée aller, qu'elle n'ait pas tenu sa promesse, que ses parents se disputent constamment. Qu'il soit obligé d'entendre tout ça. D'écouter. De se tenir là, sans pouvoir rien faire. Que rien ne finisse bien, que les Pères trompent les Mères et fondent une famille sans s'en occuper. Que personne ne... Qu'ils soient tous...
Qu'il n'ait pas sa place là-dedans.
Les joues rougies, il attrapa la feuille sur laquelle il écrivait et la froissa.

L'amour, c'était une bêtise, c'était une illusion qui faisait pleurer les petits garçons dans leur lit et portait la corde aux cous des amoureux éconduits. C'était son espérance qui tuait, c'était son attente qui sacrifiait les années, c'était toute l'eau qu'on versait à cause de lui, l'eau des larmes, l'eau de pluie dans laquelle elles se confondaient, et l'eau de la Seine dans laquelle elles se noyaient...

D'un geste brusque, il l'envoya violemment à l'autre bout de la pièce.
S'il faut souffrir autant en retour, je préfère ne pas aimer. Mains sur sa poitrine qui le brûlait, il s'en fit la promesse. Croix de bois, croix de fer...

Plus jamais ça, mon seigneur qui êtes aux cieux, plus jamais ça.



Septembre 1783

« Est-ce que tu reviendras bientôt ? »

Marie s'était attachée à Richard tout autant qu'Antoine. Le départ précipité du jeune homme, officiellement car son père avait besoin de lui à Lyon, faisait directement écho à la mort de son cousin, et personne n'était dupe. Ils faisaient néanmoins tous semblant de croire ce mensonge, Antoine le premier. Son sourire était discret tandis que le jeune homme rassurait sa sœur avec sa jovialité coutumière.

« Je ne sais pas exactement quand, Marie, mais je reviendrai. Puisque les fiançailles ne sont pas rompues... (il hésita mais hocha la tête, confiant) je reviendrai, ne t'en fais pas. »

Timide, elle lui adressa une petite révérence et recula près de sa mère, qui s'entretenait avec Catherine et Jean.
Antoine sentit une main se poser sur ses cheveux mais n'eut pas la force de l'y ôter. Il lança un regard mécontent à Richard par dessous ses mèches blondes.

« Même maintenant, tu continues... »

Ce dernier éclata de rire.

« Je ne pourrai sans doute plus le faire avant longtemps, alors tu peux bien me le permettre. »

Antoine soupira, et Richard retira sa main. Il le laissa faire, l'air ailleurs.

« J'espère que tu n'oseras plus faire ceci dans quelques années.

-Tu me connais. »

Malheureusement.
Éric et Adélaïde offrirent des Adieux plus modestes que Jeanne, qui s'étouffa à demi dans le manteau du jeune homme. Il dut lui promettre quatre fois ce qu'il avait promis à Marie pour qu'elle daigne le laisser aller. Antoine pouvait imaginer combien ça avait dû être difficile de décrocher Rosalie de son fiancé. Même si ce n'était pas permanent, l'absence pesait toujours.

Il y avait entre eux une silhouette fantôme découpée à grands coups de ciseaux sur le fond grisâtre de Paris, et Antoine espérait que la distance la ferait disparaître. Il savait que sans ça, il ne pourrait plus jamais revoir Richard.

Finalement, les bagages entassées sur la diligence, Richard à la fenêtre, l'attelage s'ébranla sous la bruine matinale. Antoine fit un signe de sa main libre, l'autre tenant fermement celle de sa sœur. Il se mordit l'intérieur des joues pour se forcer à sourire.

Est-ce que je te manquerai ?

Richard disparut au coin de la rue.
Je suis désolé, mais je ne peux pas te laisser me manquer. Je t'oublierai.
C'est comme ça.


Acte 3 ; Coma des sentiments (1784-1788)



Juillet 1786

La pendule posée sur la table indiquait un quart d'heure après minuit ; la maison était calme et respirait au ralenti. Les maîtres étaient allés se coucher tôt et même Marie avait éteint sa bougie depuis longtemps. Seule restait allumé une petite flamme dans la chambre opposée à celle de la jeune fille, qu'un souffle discret avait fait vaciller jusqu'à la faire disparaître. La cape noire par dessus ses épaules, Antoine jeta un œil à la lune en forme de croissant qui couronnait le ciel par les carreaux clairs de la fenêtre : et puisque l'heure convenue approchait et qu'il ne pouvait prendre trop de précautions en se faufilant à l'extérieur, il décida de s'en aller sur le champ. Il retint son souffle en faisant pivoter la clenche, craignant qu'elle ne choisisse le mauvais moment pour grincer. Heureusement, la porte s'ouvrit en silence et se referma avec un cliquetis discret. Le couloir était désert et même le vent au dehors ne filtrait pas par les épais murs de pierre. Prudent et dans le noir, il décida de raser les murs pour ne pas trébucher.
A pas de loup et une main suivant la tapisserie, Antoine descendit doucement les deux étages qui le séparaient du hall. Hors de question de sortir par l'entrée principale ; il se dirigea vers les quartiers réservés à la domesticité, où il savait qu'on oubliait souvent de verrouiller la porte qui donnait sur l'extérieur. Il sourit en ne sentant aucune résistance de la part de la petite porte et se glissa par l'ouverture avec une discrétion habituée. Il n'eut pas le temps de faire deux pas qu'une silhouette encapuchonnée se saisit de son bras avec un rire typiquement féminin.

« Tu es en avance ! »

Antoine reconnu Blanche sous son lourd manteau et se pencha pour laisser un baiser sur ses lèvres. Celle-ci laissa s'échapper un nouveau gloussement ravi et désigna la rue du menton, des boucles de ses cheveux noirs s'échappant de sa capuche.

« Pierre nous attend au bout de l'allée. (sa voix aigüe n'était qu'un bruissement dans le silence uniquement rompu par le bruit du vent qui caressait les pierres) Il a préféré que je vienne te chercher.

-Il a peur que je me perde sur quelques mètres ? »

L'éclat fut difficilement contenu dans la gorge de l'adolescente, dont les talons claquèrent sur le pavé tandis qu'ils avançaient sans mot dire. Une fois qu'ils furent sortis de la ruelle et que la calèche de leur ami fut en vue, Blanche sauta au cou d'Antoine, qui dut la retenir par la taille pour qu'ils ne s'effondrent pas.

« Nous allons finir par terre si tu ne fais pas plus attention. »

Son ton était taquin ; Blanche lui donna un petit coup dans le bras, faussement vexée.

« Goujat, va ! Rouspéter alors que je te montre de l'affection... Tu mériterais que je te boude. »

Puisque ses yeux trahissaient sa bonne humeur, Antoine se permit de passer un bras autour de ses épaules pour la mener jusqu'à la diligence dont les chevaux raclaient leurs sabots contre le sol. Le conducteur leur adressa un signe de tête avant que la portière ne s'ouvre en grand, révélant un jeune homme de seize ans aux cheveux châtains et au sourire enjoué. En compagnie de ses amis, il n'avait pas à se soucier de toutes les convenances, et il claironna haut et fort à travers la rue vide :

« Blanche, je vois que tu as réussi à le trouver !

-Tu sais, je sais encore m'orienter, Pierre. »

Le garçon se décala pour laisser passer les deux autres, qui prirent place sur la banquette en face de la sienne. La voiture s'ébranla et fila à travers Paris, qui laissait complaisamment s'amuser en son sein les insomniaques en manque de divertissements.
Blanche enleva son manteau avec un soupir, révélant sa robe beige et la croix qu'elle portait au cou. Antoine jeta un regard étonné au bijou, qu'elle ne manqua pas d'intercepter. Elle mit sa main dessus par réflexe et fit la moue.

« Mes parents tiennent à ce que je le porte. Si je me fais pincer en rentrant, je pourrai toujours prétexter une messe nocturne... »

Son idée amusa Pierre, qui se mit à rire sous son regard vaguement réprobateur.

« Et puis ce collier me sied. » compléta-t-elle en lissant sa robe d'un air hautain. Tandis qu'Antoine masquait un fou rire naissant derrière sa main, Pierre haussa un sourcil et lança, sarcastique :

« Évidemment qu'il te sied: puisqu'il n'y a rien d'autre à voir sur ta poitrine. »

Le manteau vola avec une exclamation outrée jusqu'au visage de l'impoli, qui y dissimula son hilarité. Antoine dut empêcher Blanche de décrocher la tringle qui retenait le rideau pour lui asséner un coup à travers le tissu, qui ne masquait pas encore assez ses moqueries. Il attrapa le poignet dans sa main et le baissa, sans trop de mal considérant la carrure de la jeune fille. Blanche ne protesta que légèrement avant de se laisser faire.

« Antoine, Pierre est un monstre, il plaisante encore sur ma poitrine... »

Elle s'appuya contre l'épaule du blond pour souligner sa souffrance. Le temps que le concerné enlève le manteau de sa tête, Antoine avait sourit et passé une main dans les épais cheveux de son amie.

« Il dit des bêtises, ta poitrine est très bien comme elle est. »

Les lèvres de Pierre se courbèrent avec malice ; il appuya son coude contre le rebord de la fenêtre, le menton contre sa paume.

« J'aurais du mal à affirmer, elle a toujours refusé que je la vois. »

Blanche lui tira la langue, geste qui aurait sans aucun doute fait hurler ses parents. Antoine, de son côté, avait écarté le rideau et observait la rue qui défilait au rythme des sabots des chevaux contre le pavé. Il ne se retourna pas vers Pierre pour lui parler.

« Si tu veux qu'une femme te laisse voir sa poitrine, je te déconseille de la critiquer. »

Blanche acquiesça avec un sourire victorieux. Et ça crevait les yeux que Pierre mourrait d'envie de rajouter quelque chose ; cependant, peut-être poussé par une montée de maturité ou tout simplement par peur de se prendre la tringle dans l'œil pour de bon, il batailla courageusement pour ravaler son commentaire. A la place, il claqua des mains et élargit son sourire.

« Quoiqu'il en soit, nous devrions bientôt arriver ! »

Le changement de sujet fit frétiller Blanche et se retourner Antoine, qui le dévisageait avec une curiosité contenue.

« Où est-ce que nous allons, au fait ?

-Tu es certain que notre présence ne dérange personne ? »

Pierre balaya toutes ses inquiétudes d'un geste de la main, qu'il passa ensuite sur son costume brun pour en chasser une poussière invisible.

« Sûr et certain. Ils avaient envie de vous connaître et je suis certains qu'ils vous apprécieront. Et que vous les apprécierez également. »

Les amis de mes amis sont mes amis. Pierre avait l'air si sûr de lui qu'aucun des deux adolescents n'osa le contredire ; Blanche s'enferma dans une rêverie qui passait sur les traits délicats de son visage, et Antoine songea que de toute façon, il les apprécierait forcément.
Il ne pouvait pas en être autrement.

La maison où se tenait la petite « réception » était de bonne taille et possédait un jardin discret. C'est néanmoins par derrière qu'il rentrèrent, et à la porte des sous-sols qu'ils cognèrent. Antoine s'était attendu à ce qu'un domestique leur ouvre, mais ce fut une jeune fille aux cheveux châtains ramenés en un chignon complexe au sommet de sa tête et aux yeux verts rieurs qui les accueillit. Son visage, un rien trop triangulaire, s'illumina en les apercevant.

« Vous voilà ! Nous n'attendions plus que vous pour commencer. »

Elle fit une pause perplexe et ajouta, plus pour elle que pour eux :

« Enfin, si, il manque encore Georges, mais son retard est habituel. Oh, mais je ne me suis pas présentée. Caroline de Montferrat, enchantée. »

Il n'y avait aucune tension dans la voix d'Antoine quand il se présenta, juste un sourire naturel et charmant. Blanche, encore agrippée à son bras, déclina avec bonne humeur son identité, ce qui acheva de mettre leur interlocutrice à l'aise.
Antoine sentit son regard s'attarder sur lui mais fit mine de ne pas s'en être aperçu.

« Rentrez donc, moi et Pierre vous présenterons à tout le monde. »

Tandis que la fraicheur de la nuit était brutalement remplacée par la douceur de la pièce et le silence par les bruits de conversations, la dernière pensée qu'Antoine eut quand la porte claqua dans leur dos fut pour la clé qu'on avait oublié de tourner chez lui.

Pourvu qu'aucun des domestiques ne se réveille et ne se rappelle avoir oublié de la fermer.



Qu'est-ce qui marque la rupture de l'enfance à l'âge adulte ? Qu'est-ce qui achève définitivement de faire basculer quelqu'un dans cette deuxième catégorie, de l'autre côté du rideau, de l'autre côté du verre où l'on rêve, petit, de poser les lèvres pour boire ce liquide ambré si fascinant ?

Le regard des autres.

Antoine s'était vite rendu compte, au fil des années et des conversations, que les attentes avaient changées. Les amis de ses parents ne l'ignoraient plus et ne lui adressaient plus la parole par politesse ; l'avis qu'il avait rêvé de pouvoir donner, on le lui demandait avec un réel intérêt. On le jugeait assez âgé et suffisamment digne pour tenter d'apporter sa pierre à l'édifice, pour écouter son opinion sans l'interrompre. Antoine avait fait des efforts pour se montrer à la hauteur, efforts qui avaient payés et dont on ne cessait de le féliciter. Quand les amis de la famille vantaient ses qualités et son discours, il avait l'immense satisfaction de voir l'admiration briller dans leurs yeux et la fierté dans les siens. La danse qu'il avait entamée il y avait longtemps de ça n'avait connue ni accrochages ni chutes malheureuses, et il continuait de valser gracieusement sur la piste sans que la musique ne s'arrête. Un bras autour de la taille de ses partenaires, il savait quoi faire pour les éblouir et gagner leur confiance et leur considération.

Et si les sourires ne suffisaient pas, il attendait de sentir les regards glisser sur sa silhouette pour savoir sur quelle touche appuyer. Ce qu'il ne suscitait pas au premier abord, il pouvait le provoquer. Antoine voyait bien dans les œillades qu'on lui adressait qu'il n'était plus un enfant, et on ne se privait pas pour le lui prouver à l'ombre des tentures. Le monde avait accéléré, comme il l'avait toujours désiré.
Un verre à la main, Antoine riait. Des bras passés autour de son cou, il souriait.

C'était ce qu'il voulait depuis le début.
N'est-ce pas ?



Antoine fixait les lignes serrées d'un manuscrit qu'il avait dérangé de son étagère dans la bibliothèque. Assis à son bureau, dos à la porte, il n'avait pas été dire au revoir à Sophie, qui avait annoncé son départ quelques jours auparavant. Aucune raison n'avait été citée, juste un besoin de changer d'air ; le jeune garçon ne l'avait pas regardé et s'était réfugié à l'étage, avec la ferme intention de n'en descendre qu'une fois la servante partie. Mais elle était montée et sans frapper, elle avait ouvert sa porte.

Il n'avait pas besoin de se retourner pour la voir, il la devinait parfaitement. Comment oublier les traits d'une femme qu'il côtoyait depuis sa naissance ? Les moindres détails de son visage, moulés dans son esprit, avaient le même manque de chaleur que ceux de ses parents. Elle ne lui manquerait pas, il ne la pleurerait pas, il ne chercherait pas à la revoir, parce qu'il ne l'aimait pas et qu'il ne s'était pas attaché à elle. Présence fantôme et obligatoire, comme tout le monde dans cette maison.
Elle non plus ne le regretterait sûrement pas. Les pieds sur la ligne qui séparait le couloir de la chambre, les mains serrées sur le devant de sa robe simple, elle était seulement venue dissiper un malaise vieux de presque quatre ans.

Et lui, joues pincées, savait exactement pourquoi elle partait maintenant et pas dans dix ans.

« Je l'aime, vous savez. »

Il n'avait pas répondu. Qu'y avait-il à répondre ? Sophie avait attendu un moment avant de s'en retourner et fermer la porte, presque à contrecœur. Antoine avait relevé les yeux avec le cliquetis discret, scrutant sans le voir le ciel bleu qui cognait à sa fenêtre.
Non, il ne savait pas. Il ne voulait pas savoir. Ces trois mots avaient un goût amer et incompréhensible sur sa langue, un son désagréable à ses oreilles. Pourquoi est-ce qu'elle l'aimait alors que lui ne l'aimait assurément pas ? Alors qu'il avait la bague au doigt, alors qu'ils ne pourraient jamais vivre ensemble ? Pourquoi ?

Il n'y avait qu'une seule raison qui pouvait inciter une femme à quitter l'endroit où elle travaillait depuis toujours. Les doigts avaient effleuré le papier et quelques phrases mièvres, brûlants du désir de les rayer à coups de plume. Ça n'avait pas de sens, c'était douloureux pour elle, et il ne voulait pas savoir. Il aurait voulu ne pas savoir. D'une certaine façon, ça compliquait tout.

Sans un soupir ni un sourire, il avait refermé le livre.
Dans les histoires, tout se terminait toujours bien. Antoine les détestait pour ça.

Ici, il n'y en avait pas une qui ne soit pas vouée à se transformer en tragédie.




Octobre 1786

« Tu veux essayer ?

-Non merci. »

Pierre s'assit dans le fauteuil en face du sien, avec un haussement d'épaules qu'Antoine interpréta plus ou moins comme « tant pis pour toi, tu ne sais pas ce que tu rates ». Il posa l'étui et la boite qu'il avait ramenés sur la table basse, avec mille et une précautions pour ne pas abîmer ce qu'ils contenaient. Rester assis à discuter ne plaisait guère à Pierre, qui se sentait obligé de sortir une bêtise de son invention chaque fois qu'Antoine lui rendait visite. Cette fois-ci, la pipe fétiche de son père et l'attrait du tabac que ce dernier lui refusait l'avaient poussé à braver l'interdit et aller chercher les artefacts convoités dans les tiroirs du bureau. La perspective d'une punition était trop lointaine pour l'inquiéter et le ramener à de meilleures dispositions. Déjà il ouvrait l'étui et en inspectait la pipe claire, curieux et clairement ignorant de l'utilisation qu'il convenait d'en faire.

Antoine se préparait à devoir appeler les domestiques en cas d'étouffement dû à une utilisation hâtive et précipitée – du Pierre tout craché.

« Ça ne doit pas être si compliqué, j'ai vu mon père en fumer à plusieurs reprises.

-Ne compte pas sur moi pour t'éclairer, je ne sais pas du tout utiliser cette chose.

-Ton père ne fume pas ? »

A voir la manière dont il le regardait, un sourcil levé en signe d'incrédulité, une loi qu'Antoine ignorait devait stipuler que tous les pères de famille avaient l'obligation de fumer la pipe.

« Mon père n'aime pas le goût de la fumée et il pense qu'elle détériore la santé. Et avec la maladie de ma sœur, on ne prend jamais assez de précautions. »

Pierre hocha la tête, de nouveau concentré sur son trésor. Sous le coup d'une inquiétude soudaine, il releva néanmoins la tête vers lui quelques secondes plus tard.

« Rassure moi, tu n'es pas malade, n'est-ce pas ? Tu ne va pas t'évanouir à la première volute ? »

Antoine le rassura d'un mouvement du poignet.

« Ne t'en fais pas. Tant que tu ne me craches pas la fumée au visage, je ne devrais pas me sentir mal. »

Pierre avait beau sembler perplexe, sa curiosité était plus forte. Il ouvrit la boîte à tabac, avec une concentration qui fit sourire son vis-à-vis. De peur de briser ces gestes théâtraux qu'il posait sur des mécaniques du quotidien, il eut la décence de ne pas se mettre à rire et le regarda allumer le bâton dans la cheminée qui crépitait doucement en silence. On avait vu plus doué que Pierre, mais le jeune homme ne mit heureusement pas le feu à la moitié du salon en voulant allumer la pipe ; l'odeur âcre qui s'en échappa ne plut pas à Antoine. Trop étrangère, trop agressive.

Son père les avait toujours dédaigné, c'était vrai. Il ne se rappelait pas en avoir déjà senti les relents dans cette maison qui servait d'écho à des toux sifflantes et persistantes.

« Tout de même, fit Pierre tout en tassant son tabac, c'est vraiment dommage que les parents de Blanche aient décidé de l'envoyer chez sa tante. Elle va s'ennuyer, seule en campagne.

-J'ai comme dans l'idée que c'est ce qu'ils veulent, qu'elle s'ennuie. A jouer avec le feu, elle devait se douter qu'elle finirait par se brûler. »

Blanche n'avait pas ménagé ses plaintes en lui apprenant, le lendemain d'une soirée où elle ne s'était pas rendue avec eux comme convenu, que ses parents l'avaient surprise en train de sortir par l'arrière un peu avant minuit. Ni une ni deux, ils l'avaient envoyé chez sa tante qui habitait loin de Paris et vivait une vie aussi recluse que possible depuis la mort prématurée de son mari. Tandis qu'elle refusait de le lâcher et sanglotait contre lui, il avait cru comprendre que cette femme lui trouvait un mauvais genre et – mais Blanche exagérait tout – qu'elle essayerait certainement de lui ôter ces idées de la tête par la violence. Antoine et Pierre avaient été peinés de l'apprendre ; Blanche était leur amie et il manquait un sourire pétillant aux soirées. Même Caroline, qui s'était longtemps sentie en compétition avec elle, déplorait qu'elle ne puisse plus les visiter.

La mention de la jeune fille parut rappeler quelque chose d'important à Pierre. Il fronça les sourcils et ses lèvres se firent pensives. Il agita sa main libre, soudain agacé.

« Je me souviens avoir pensé à quelque chose d'important que je devais te dire, mais je ne m'en souviens plus... »

Antoine haussa les épaules.

« Tu finiras bien par t'en rappeler; fume donc avant qu'elle ne te brûle les mains. »

Après avoir poussé un « ah » sonore, Pierre tenta un premier essai sous l'œil attentif de son ami, qui ne put retenir un éclat de rire en le voyant devenir rouge et s'étouffer la seconde d'après.
La pipe fut délicatement posée sur la table : même au bord de l'asphyxie, le jeune homme était conscient que casser n'importe quel objet auquel son père tenait lui aurait valut un aller simple hors du testament. Les emprunter était une chose, les briser en mille morceaux en était une autre.
Antoine s'apprêtait à se lever pour aller chercher un des domestiques quand Pierre se saisit de sa manche avec une gravité digne d'un roman. Il le força à se rassoir, tentant de retrouver une contenance entre deux râles douloureux.

Il y parvint au bout d'efforts colossaux qui laissèrent quelques larmes perler à ses yeux. Il les essuya bien vite.

« Bon, j'ai peut-être été un peu trop vite, et... il faudra que je sache exactement comment faire la prochaine fois. »

Il assassina ensuite la pipe du regard, si fort qu'Antoine se sentit mal pour le pauvre objet.

« Je n'ai pas osé te le conseiller quand tu as décidé de tenter l'expérience en premier lieu. Tu avais l'air si sûr de toi... »

Pierre poussa un grognement de protestation.

« Je m'y suis mal pris, c'est tout... »

Dans un mouvement un peu trop ample du bras, alors qu'il voulait ramasser la pipe pour la vider, il fit basculer la boite à tabac, qui alla répandre la moitié de son contenu sur la table. Bouche ouverte et incrédule, il s'exclama bruyamment.

« Ce n'est pas ma journée, décidément ! Je t'interdis de rire.

-Je ne ris pas. »

Presque pas. Pour se faire pardonner, Antoine aida son ami à tout remettre en ordre, ne laissant que quelques traces brunes sur la table basse, qu'un domestique s'empresserait d'essuyer avant que le maître de maison ne les remarque. Pierre vidait la pipe dans la cheminée quand il se retourna vers lui, une main sur le front.

« Voilà, je me rappelle de ce que je voulais te dire ! »

Il se dépêcha de finir pour venir se rasseoir face à lui, frétillant comme chaque fois qu'il annonçait quelque chose. Antoine l'interrogea du regard, curieux.

« Oui ?

-Tu sais combien je suis doué pour apprendre les choses avant tout le monde, n'est-ce pas ?

-Je n'ai pas oublié... Tu as appris la grossesse catastrophique d'une amie et tu veux que je cherche avec toi qui en est le père ?

-Ahah ! J'aimerais, mais malheureusement non. Des amis de mes amis ont su par d'autres amis qui ont eux-mêmes des parents à Lyon queeeee... »

Ce « e » allongé énerva Antoine, qui sentit sa patience baisser d'un cran. Il prit bien garde à ne rien en laisser paraître. Il avait pris l'habitude : ses masques étaient aussi crédibles que naturels.
Les autres n'y voyaient que du feu. Même Pierre, pourtant observateur derrière ses bouffonneries, ne décelait pas les infimes craquelures qui le parcouraient de temps à autre comme d'ultimes sursauts d'une conscience depuis longtemps envolée.

« Queeeee... ?

-Tu te souviens de Richard, n'est-ce pas ? Je crois que tu le connaissais aussi, à l'époque. »

Les yeux verts et le grand sourire s'imposèrent immédiatement à Antoine, ainsi que le poids d'une main posée sur sa tête. Il aurait pu en grimacer. Comment l'oublier ?

« Bien sûr.

-Eh bien ce n'est pas encore officiel, je pense qu'ils veulent en faire la surprise à sa fiancée, mais il paraitrait qu'il y a beaucoup de remue-ménage chez lui... »

Pierre avait un don pour laisser ses interlocuteurs sur leur faim, et Antoine le soupçonnait d'aimer créer un suspens qui n'en finissait pas. Il décida de tirer lui-même la conclusion.

« Tu veux dire qu'il compte revenir bientôt sur Paris ? »

Le jeune homme aux cheveux châtains lui adressa un grand sourire.

« Tout juste. Et si mes sources sont fiables, peut-être dès le mois prochain. »

Antoine acquiesça, quelque peu étonné par l'information que son ami venait de laisser filtrer avec bonne humeur. Ça allait faire trois ans que Richard était reparti pour Lyon ; et malgré sa promesse, personne n'avait vraiment cru qu'il reposerait un jour le pied à la capitale. Encore moins que les fiançailles seraient toujours d'actualité après ce qui était arrivé à André. L'affaire avait beau avoir été étouffée, ce genre de marques ne partait jamais vraiment et pouvait détruire une famille. La sœur d'André avait pensé à partir loin de Paris et sa mère ne s'en était jamais tout à fait remise. Son père, qui maintenait tant bien que mal la cohésion, parlait toujours autant mais sans cette étincelle enjouée qu'il possédait auparavant.
Et pourtant, Richard revenait. C'était une surprise.

« Mais surtout ne le dit à personne ; on m'accuserait d'avoir gâché la surprise, si surprise il y a. »

Antoine le rassura, laissant la conversation dériver sur des choses plus légères et plus plaisantes – plus banales. La fraicheur des journées d'Octobre se diluait lentement dans l'ennuie silencieux du quotidien.

Le thé qu'ils partagèrent ensuite lui sembla à la fois glacial et brûlant sur sa langue. Richard revenait.
Il avait sincèrement pensé, le regardant s'éloigner sous la fine pluie, qu'il ne le reverrait plus et que c'était mieux ainsi ; il avait réussi à l'oublier.

Il reposa la tasse sur la table, provoquant un tintement délicat.
Il ne restait de l'odeur du tabac que quelques restes quasiment inodores lorsqu'ils se séparèrent.



Richard était rentré en Novembre, comme l'avait dit Pierre. Dans la confidence, les adultes n'avaient rien dit et gardé pour eux ce retour face auquel Antoine dut feindre la surprise. Rassemblés chez la famille de Rosalie pour l'occasion, la jeune fille avait offert un spectacle attendrissant en pleurant et sautant au cou de son fiancé. Jeanne ne l'avait pas moins étranglé que Rosalie, et tout le monde avait été heureux de le retrouver, grandi et en bonne santé. Tant et si bien que quand Antoine avait pu lui tendre la main, il avait déjà vu défiler beaucoup de visages. Pourtant, son regard s'était attardé sur lui, avec un étonnement que le jeune homme aux cheveux blonds avait perçu malgré le sourire vite affiché pour le masquer. Il lui avait souri en retour, laissant ses doigts glisser entre les siens, caresse imperceptible.

« C'est bon d'être de retour. »

Il n'avait pas eu le temps de lui en dire plus ; la tornade rousse s'était de nouveau emparé de son bras, exigeant attention et compte-rendu exact de ces trois dernières années. Antoine était retourné discuter avec Éric, Marie et Adélaïde, profitant des rires que faisait naître ce retour dans des gorges habituées au silence. Même Claude semblait apaisé par la présence de son neveu ; et son petit-fils dans les bras, il riait comme tout le monde.
Entre deux discussions, entre deux verres et deux connaissances, Antoine interceptait parfois le regard de Richard. Il pouvait presque deviner ce qu'il pensait quand il tournait brusquement la tête, pris sur le fait. Son sourire restait aussi doux et poli que de coutume, mais intérieurement, il s'élargissait de satisfaction.


Dernière édition par Antoine de Landerolt le Lun 12 Aoû 2013 - 1:31, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Lun 5 Aoû 2013 - 4:39

Histoire (suite)


Décembre 1786

« Ton oncle accepte-t-il vraiment de nous laisser la bibliothèque ?

-Bien sûr. Pour peu qu'on ne mette pas tous les livres par terre... Il n'aime plus y aller depuis qu'André n'est plus là, de toute façon. »

L'évocation du disparu fit passer une ombre sur le visage de Richard. Pour chasser la gêne, Antoine détourna le sien vers les étagères qui se tenaient au garde-à-vous à sa gauche, immobiles et couvertes d'une fine couche de poussière. Pendant que son ami débarrassait une table en bois des restes de bougies qui s'y trouvaient, le jeune homme s'autorisa une brève promenade à travers le dédale de livres, faisant passer ses doigts le long des vieilles tranches. De son vivant, André passait beaucoup de temps ici, et c'était là que son père lui avait donné ses premières leçons ; le sol et les murs respiraient la nostalgie. C'était justement pour en chasser l'air empesé qu'ils s'y trouvaient en ce moment-même. Pour donner un nouveau jour à cette pièce depuis trop longtemps inusitée : Antoine avait appris à travailler dans sa bibliothèque sans se laisser envahir par la tristesse et les remords. Ici, c'était plus facile, puisqu’aucun souvenir ne pouvait refaire surface sans crier gare. Enveloppé par cette atmosphère de fraiche indifférence, il lui semblait pourtant toujours voir cette silhouette grise et morne assise sur une chaise, une main sur le cou dans l'attente d'une paix qui ne venait pas.
Pour s'occuper l'esprit, Antoine se mit à lire les titres des livres. Richard, de son côté, avait assez fait voler la poussière pour se faire éternuer à plusieurs reprises et entreprenait à présent également de mettre la main sur un ouvrage intéressant. A l'opposé d'Antoine, il triait avec une fausse attention les titres qui passaient entre ses mains. Le blond reposa celui qu'il feuilletait avec un léger sourire.

Il y avait comme une distance entre eux depuis que Richard était revenu. Pas seulement à cause du décès d'André : le fantôme avait beau ne pas avoir complètement disparu, il ne le faisait plus autant souffrir. Il faisait de son mieux pour ignorer ce qu'il en restait. C'était autre chose, quelque chose qu'il avait aperçu dans son regard lorsqu'ils s'étaient revus et qui avait dissipé la complicité d'autrefois.

Il n'avait pas posé sa main sur sa tête.

« Un coup de plumeau n'aurait tout de même pas été de refus... »

Antoine tourna la tête mais ne parvint pas à distinguer Richard. Il entendit simplement des pages claquer dans le silence, sûrement pour en chasser un surplus de poussière. Lorsqu'il reposa son regard brun sur les tranches sombres , un titre particulier le fit hausser ses sourcils. Puis il se remit à sourire, tirant le recueil de son écrin jaloux. Tiens tiens.

Il savait exactement ce qui clochait et pourquoi Richard évitait de le regarder.

Antoine, son livre en mains, revint près de la table où Richard s'était déjà attablé, un gros volume devant lui. Au lieu de prendre le fauteuil en face, il choisit de s'asseoir près de son ami, à même la table. Richard lui lança un regard surpris mais ne s'attarda pas sur le sujet.

« Ça faisait longtemps que nous n'avions pas pu lire ensemble.

-En effet, tu étais un peu loin pour ça.

-Eh... Je n'avais pas le choix. »

Antoine hocha la tête, faisant danser quelques mèches dorées. Éloignement forcé mais bénéfique ; parfois, Antoine se demandait comment il l'avait vécu de son côté, ce qu'il avait fait à Lyon durant ces trois années. Soucieux de ne pas paraître trop curieux, il ne lui avait jamais demandé. Les questions lui brûlaient pourtant les lèvres. Mais le jeune homme avait appris à avoir un contrôle parfait dessus, comme pour le reste.

Richard jeta un bref coup d'œil au livre qu'Antoine tenait, lui épargnant quelques efforts. Il leva un sourcil interrogateur, son visage gardant toutefois sa bonne humeur coutumière.

« Et qu'est-ce que tu lis ? »

Antoine fit mine de sursauter et ramena le livre contre lui.

« Oh, je ne pense pas que tu veuilles savoir, ça ne t'intéressera pas... »

Richard rit, se demandant sûrement s'il valait mieux insister ou laisser tomber. Jugeant qu'ils étaient venus ici pour discuter de leurs lectures, il tendit le bras et chercha à voir la couverture.

« Allez, montre donc, tu devras m'en parler de toute façon ! »

Antoine lutta un court instant mais laissa finalement partir le livre, dont Richard ouvrit une page au hasard, un air triomphant sur la figure. Il déchanta bien vite une fois que ses yeux verts eurent avalés quelques lignes ; un rouge de confusion vint illuminer son teint pâle, accentué par le brun de ses cheveux.
Maintenant, c'était Antoine qui souriait.

« Tu... »

Il hésita avant de s'exclamer, refermant sèchement le livre:

« Tu ne devrais pas lire ce genre de choses. Ce n'est pas de ton âge. »

Son interlocuteur soupira presque avec lassitude. Dans un mouvement souple et calculé, Antoine se pencha pour récupérer son bien, effleurant au passage la main de Richard, qui s'empressa de la retirer. Il avait l'air subitement très mal à l'aise.

Je te l'avais dit.

« Et pourquoi donc ? Parce que ça me choquerait ? »

Il rouvrit le livre, laissant les pages défiler sans les regarder. Il avait promis de lui faire ravaler ses mots ; et il avait trouvé l'outil parfait pour ça. Il n'y aurait sans doute pas pensé, mais Richard le lui avait offert sur un plateau d'argent.

Les bruissements ressemblaient à s'y méprendre à des murmures lascifs, qui s'envolaient et résonnaient dans l'air comme une symphonie embarrassée.

« Je ne vois pas pourquoi je devrais m'offusquer de choses que j'ai déjà faites maintes fois. »

L'éclat carmin s'accentua, mécontentant celui qui l'arborait. Richard baissa les yeux vers son livre, seulement pour y trouver la main d'Antoine, qui le regardait avec un sourire qui n'avait rien d'innocent.

« On ne devrait pas avoir cette discussion.

-C'est ce que tu veux pourtant, n'est-ce pas ? »

Le jeune homme aux cheveux foncés se redressa, apparemment offensé. Il fit de grands gestes des bras, malheureusement peu crédibles aux yeux d'Antoine, qui le regarda s'agiter avec nonchalance.

« Je ne sais pas ce que tu essaies d'insinuer, mais je n'ai rien à me reprocher.

-Menteur. »

Richard recula, comme frappé par une paume invisible. Antoine poussa le livre que ce dernier lisait pour se rapprocher de lui.

« J'ai bien vu la façon dont tu me regarde et dont tu m'évites lorsque nous nous retrouvons seuls comme maintenant. Est-ce que tu as peur des contacts physiques ? Pourtant, avant... »

Richard eut un nouveau mouvement de recul quand Antoine étendit son bras; mais pas assez pour l'empêcher de frôler ses lèvres.
Il l'éloigna, nerveux.

« Tu ne sais pas ce que tu fais. »

Le plus jeune ricana.

« Au contraire, je sais exactement ce que je fais. »

Il passa habilement de la table aux genoux de Richard, qui écarquilla autant que possible les yeux. Ce n'était rien de plus qu'un jeu ; s'il voyait qu'il suscitait l'envie, il voulait aller jusqu'au bout. La récompense était là, dans son calice de plaisir coupable. Personne ne viendrait les déranger.
Même les domestiques ne prenaient plus la peine de venir passer le chiffon sur les rangées endormies.

Ses mains défirent le nœud qu'il avait au cou sans la moindre difficulté. Richard ne le repoussait qu'à peine, un manque de résistance trop flagrant dans les bras – et Antoine savait qu'il allait céder. Ça se voyait, ça se sentait. Il n'y avait pas que les étagères au garde-à-vous.

« Arrête, s'il te plaît.

-Soit tu me le demande en le pensant vraiment... »

Il jeta négligemment le ruban sur le côté, haussant un sourcil provocateur.

« Soit tu te tais et tu m'allonges sur cette table. »

Il n'eut pas besoin d'insister plus. Son dos heurta le bois poli et des lèvres couvrirent les siennes, étouffant un éclat amusé sous leur chaleur rassurante.

Personne ne se préoccupa des livres qui allèrent offrir au plafond leurs trésors manuscrits.

-18:
 



« Et maintenant, est-ce que je suis encore un enfant ? »



Février 1787

Antoine n'avait pas aimé les regards lancés par dessus la table, mais ils avaient eu le mérite de l'avertir de ce qui allait suivre ; la main qui se posa sur son épaule alors qu'il s'apprêtait à sortir ne le surprit pas. Déçu de ne pas s'être éclipsé à temps, il se tourna vers Alexandre, simulant l'émotion qui lui manquait. Celui-ci avait dix ans de plus et avait beau ne pas le dépasser de beaucoup, ses bras étaient bien plus forts que les siens. Triste constat qu'Antoine réalisa presque à regret ; il n'aimait que très moyennement qu'on l'entraine dans une danse sans lui demander son avis. Et Alexandre n'avait pas l'air disposé à entendre le moindre non.

Il ne cilla pas, plantant poliment son regard dans le sien, curieux mélange d'ocre et de marron.

« Vous avez quelque chose à me dire ? »

Inutile de préciser que son sourire, qui partait légèrement vers la droite, parlait de lui-même. La situation l'embêtait moins que ses causes. Alexandre n'était d'ordinaire pas quelqu'un qu'il fréquentait, et pas quelqu'un qu'il appréciait ou connaissait assez pour lui permettre d'entrer dans son cercle personnel. Comme le jeune homme faisait très attention à son image, il s'interdisait l'idée d'un geste ou d'une parole de travers. Ce qui se passait dans la sphère privée restait dans la sphère privée. C'était une règle tacite que personne n'aurait osé briser.
Alors...

« Richard m'a parlé de vous. »

Antoine eut une pensée désagréable pour son ami, qu'il avait vu le matin même. Il parlait trop. Qu'il veuille l'introduire à son entourage ne le dérangeait pas, Antoine aimait connaître du monde. Mais qu'il parle de lui dans ces termes... Il faillit lâcher une insulte à voix basse, et sa contrariété filtra un très court instant sur ses traits. Étonnement, Alexandre s'en aperçut. Il ne daigna néanmoins pas lâcher ce rictus qui lui donnait l'air tout sauf aimable.
Mais les murmures qui le concernaient, passés de souffle en souffle lors des soirées, n'étaient pas roses non plus.

« Formidable. Et qu'a-t-il bien pu dire sur moi qui vous pousse à me retenir céans ? »

Jouer les ignorants ne marchait pas toujours. De larges mains s'emparèrent de ses poignets, avec une force qui aurait dû le faire protester. Antoine cligna des yeux, ravalant quelques commentaires déplaisants qui lui laissèrent une large brûlure au fond de la gorge. Son interlocuteur avait plutôt l'air de s'amuser, de son côté. Tant mieux pour lui.

« Beaucoup d'anecdotes fort intéressantes. Vous me suivez ?

-J'en ai peur... Et j'ai aussi peur de devoir vous laisser. On m'attend ailleurs. »

Superbe sortie de scène ; dommage qu'Alexandre, resserrant son étreinte à lui en faire mal, ne partageait pas son avis.
Alexandre était connu pour son manque de délicatesse et ses passions violentes. Antoine se souvenait d'une discussion qu'il avait eu avec Blanche, tournant autour du soucis qu'elle se faisait pour une amie qui le voyait régulièrement. Elle lui avait montré des bleus énormes sur tous les endroits possibles du corps, et elle avait bien cru que son amie avait été cruellement battue. Ce n'était peut-être pas volontaire mais cet homme était brutal et il le sentait à l'étau désagréable qui comprimait douloureusement ses poignets d'adolescent. Mais tandis que son cerveau lui faisait savoir qu'afficher une grimace de douleur aurait pu inciter son interlocuteur à relâcher la pression, ses lèvres refusaient de s'étirer autrement qu'en un sourire maintenant arrogant.
Souris, Antoine, tu es tellement plus beau quand tu s o u r i s.

« Vous n'allez pas me lâcher ?

-Pas avant que vous m'ayez montré ce dont vous êtes capable. »

Antoine en aurait presque été tenté de lui proposer un duel amical au fil de l'épée. Ou de mots sur une feuille. Tout sauf ce qu'il entendait ; il chercha à tirer sur ses bras emprisonnés pour lui faire lâche prise.

« Écoutez, j'aimerais vraiment rentrer, à présent.

-De ce que j'ai ouï dire, vous ne vous faites pourtant pas prier. Ou bien faut-il vous payer pour que vous y consentiez ? »

Antoine se figea sur le champ. Mortifié par une telle insinuation, il laissa sa bouche former une ligne pincée. Coincé entre deux côtes, son cœur n'avait pas apprécié le compliment.

« Je n'ai rien à voir avec ces catins qui se laissent culbuter par n'importe qui pour de l'argent. Ce que je fais, je le fais car je le veux bien, c'est tout. »

Son rire donnait envie à Antoine de le frapper. Le coup serait peut-être parti si ses mains n'avaient pas été immobilisées.

« J'entends bien. Mais pourquoi me refuser ce que vous offrez à d'autres ?

Parce que vous me brisez complaisamment les poignets tout en l'exigeant ? Il se tut et préféra soutenir son regard, récupérant son habituelle expression.
C'était vrai, il refusait rarement une proposition et ne se gênait pas pour en faire de lui-même. C'était la seule alternative qu'il avait trouvé à une promesse qu'il s'était faite des années auparavant ; enlacer quelqu'un lui apportait un semblant de ce que ne pouvaient lui donner des relations qu'il s'acharnait à maintenir superficielles malgré les apparences. Pas de l'amour, il méprisait l'affection sous toute ses formes. Mais quelque chose qui y ressemblait et qui ne gravait rien de durable dans son cœur. L'éphémère ne pouvait pas nous faire pleurer.
Il n'aimait pas vraiment qu'on lui prenne les bras et le retienne de la sorte, peu importe la raison. Antoine détestait ne pas avoir le choix, et qu'Alexandre puisse lui imposer sa volonté sans qu'il puisse s'en dérober lui était amer. Cet homme n'avait pas mauvaise réputation et pouvait très bien ruiner la sienne. Antoine n'avait pas envie de devoir dissiper des malentendus : même s'il y parvenait, certaines traces ne partaient jamais. Il ne pouvait pas se permettre de laisser s'effondrer quelque chose qu'il avait mis tant de temps à construire. Jamais.
Il serra les dents derrière son sourire. Est-ce qu'il avait vraiment le choix ?

Voilà pourquoi on ne devait jamais déroger à une règle. Merci, Richard.

« Dans ce cas, vous feriez mieux de libérer mes mains, j'ai peur qu'elles ne finissent par en devenir inutilisables. »

Il sentait déjà des frissons glacés les parcourir. Alexandre n'obtempéra pas, et le poussa vers la porte contre laquelle il le cloua brusquement. Antoine n'eut pas le temps de penser à l'arrière de son crâne qui avait pris un coup dans le processus puisqu'une main le força à relever la tête. Il secoua le bras auquel son interlocuteur avait eu l'extrême bonté de rendre sa liberté.

« Tout va bien. Vous n'aurez pas besoin de vos mains, de toute façon. »

Antoine sourit et ne se débattit plus.

Cette fois, ça laissera des marques.


« Antoine, qu'as-tu aux mains ? »

Le jeune homme tira sur sa manche, dissimulant le bleu qui marbrait ses poignets.

« Rien du tout, j'ai seulement été un peu maladroit. »

Il étira les lèvres, adressant un sourire radieux à sa sœur avant de se replonger dans l'étude du livre posé sur ses genoux. Marie suivit un moment ses mouvements avant de faire de même, les sourcils discrètement froncés derrière sa frange blonde. Son inquiétude augmentait avec les minutes qui passaient en silence. Elle aurait aimé lui demander si quelque chose n'allait pas. Elle aurait aimé insister.

Ils terminèrent leur lecture sans un autre mot.



Avril 1787

Les rires de la jeune fille se fondaient dans la masse grondante autour d'eux ; chaque fois qu'ils se séparaient, ne tenant plus la danse que par le bout des doigts, elle revenait vers lui avec un sourire plus grand encore. Dans cet endroit où chacun était censé camoufler son identité, il n'avait pas cherché à la reconnaître. Mais les fossettes qui creusaient ses joues fardées l'avaient trahie, laissant à Antoine le loisir de superposer à ces perles qui s'agitaient un visage croisé de temps à autre. La musique entrainante, faite pour oublier et divertir, changea de rythme et les deux jeunes gens en profitèrent pour s'éclipser dans un couloir, à l'ombre d'un rideau. Essoufflés, il tournoyèrent sur le carrelage avant de se laisser aller contre la tapisserie, encore secoués de bruit.
Antoine avait bu un peu, trop parlé et beaucoup trop dansé. Ils n'avait pas revu ses amis éparpillés dans la salle depuis qu'ils étaient entrés, et seule la figure ronde de sa partenaire avait évoqué des traits connus de sa mémoire. Tous les autres n'étaient que d'illustres inconnus aux visages uniformes.

Mère, je suis encore sorti cette nuit...

« Vous m'avez reconnue, n'est-ce pas ? »

Elle essayait toujours de reprendre ce souffle que les sauts de la danse lui avaient ôté.

« En effet. »

Il ne trouvait pas utile de lui mentir. Ses mains dégagèrent doucement le masque, révélant un visage gracieux entouré de boucles cendrées. Heureuse de s'être débarrassée de cet artifice imposé, elle passa ses mains dans son épaisse chevelure, ses lèvres brillantes de maquillage.

Père, je rentrerai encore tard...

« J'imagine que la règle ne s'applique plus si l'identité est découverte. Ah, de toute façon, moi aussi je vous ai percé à jour. »

Antoine ferma les yeux quand la jeune fille lui enleva à son tour son masque, qui alla rejoindre son semblable à terre pour être aussitôt oublié.
Amusé, il la regarda claquer des mains.

« J'avais raison ! »

Difficile de se tromper. Ça allait faire quinze ans qu'ils se saluaient lorsqu'ils se rencontraient dans la rue ou babillaient sur un sofa quand leurs parents décidaient de rester à dîner. Marie avait beau la connaître plus que lui, ces discussions quotidiennes laissaient leur empreinte.

« Ce n'était pas difficile, Élisa. Quand bien même, je ne pensais pas vous croiser ici. »

Elle mit ses mains sur ses hanches dans une attitude proche de l'effronterie.

« Et vous donc ! Je vous croyais sage et bien élevé, comme ma mère m'en fait souvent la comparaison. Votre excuse ? »

Il haussa exagérément les épaules pour toute réponse.

« Même les plus sages ont parfois le droit de se détendre.

-Moi, je pense que vous en faites une habitude. »

Elle agita sa main immédiatement après avoir parlé, faisant cliqueter l'arc-en-ciel de bracelets qui y pendait. Elle recula assez pour que ses omoplates nus touchent le mur, mutine jusque dans ses expressions. C'était un jour sous laquelle il ne la connaissait pas ; qu'ils ne se connaissaient pas.
La situation avait néanmoins l'air de leur plaire.

« Mais ça ne me dérange pas. Vous voyez, je suis un peu dans le même cas. »

Elle jouait machinalement avec une dentelle de sa robe, ses yeux gris baissés, et Antoine aurait presque pu la croire timide.

« Et tant que nous y sommes, je vous préviens que ça ne me dérangerait pas non plus que vous m'embrassiez. »

Le jeune homme, qui n'attendait pas de remarque aussi directe, écarquilla les yeux, provoquant la joie de sa partenaire, qui se mit à glousser de contentement. Elle ne se tut que lorsqu'il s'approcha, ses lèvres à quelques centimètres des siennes.

« Vraiment ? »

Élisa ne répondit rien, le visage presque coupé en deux par ce sourire immense et taquin. Sur le rythme de la musique qui continuait de faire danser les couples de l'autre côté du mur, il combla la distance qui les séparaient. Coupés du monde, ils ne se sentirent pas coupables de s'égarer un peu trop.

Antoine, plongé dans ce coma qui apaisait toutes les brûlures, aurait catégoriquement refusé de penser qu'il pouvait y avoir un problème.



Au clair de la lune, mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume, pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte, je n'ai plus de feu ;
Ouvre-moi ta porte, pour l'amour de Dieu.


Ce fut un bruit léger mais persistant qui tira Marie de son sommeil. La tête appuyée contre l'oreiller, boucles dorées éparses sur le tissu, la jeune fille se redressa en papillonnant des yeux, encore troublée par le rêve qui s'acharnait à s'accrocher à son esprit embrumé. L'horloge plongée dans l'obscurité ne lui offrit aucune indication de l'heure, mais la lune qui brillait par le carreau et posait sur elle ses rayons clairs l'assura qu'il n'était en aucun cas le matin. Allongée sur un coude, elle tendit l'oreille pour tenter de percevoir ce qui l'avait sortie de ses songes. Le bruit se fit à nouveau entendre, un peu plus appuyé cette fois-ci. Elle tourna la tête vers la fenêtre, contre laquelle elle eut la surprise de voir ricocher un petit gravier. Sourcils froncés, aussi bien de peur que d'appréhension, elle tira les draps sur le côté et posa ses pieds sur le tapis qui recouvrait le sol. Le sol ne grinça qu'à peine sous son poids, mais le frisson qu'il envoya à travers tout le plancher l'effraya. Marie avait beau s'essayer au pragmatisme, elle craignait encore les fantômes qui rôdaient dans les couloirs après minuit. Songeant que personne ne pouvait entendre ce qu'elle racontait à l'abri de ses pensées, elle se jura de tirer les rideaux si ce qui l'avait dérangée ne ressemblait pas à un humain et d'allumer une mèche pour le reste de la nuit. Les fantômes n'étaient pas censés pouvoir jeter de cailloux contre les fenêtres, mais on était jamais trop prudent.

Elle colla le nez à la vitre, yeux plissés dans l'espoir de discerner quelque chose parmi les ombres des arbres du parc. Une silhouette se détacha finalement de la pelouse, et la demoiselle eut un haut le cœur en pensant reconnaître un voleur. Heureusement pour elle et la maison qu'elle s'apprêtait à réveiller, l'inconnu l'appela, assez fort pour qu'elle puisse l'entendre depuis l'intérieur.

« Marie, c'est moi ! »

Marie eut du mal à considérer comme réel ce qu'elle entendait. Puisque son frère dormait en ce moment-même dans la chambre en face de la sienne, il était impossible qu'il soit aussi dans le jardin. Il lui fallut pourtant se rendre à l'évidence ; elle ouvrit la fenêtre le plus discrètement possible pour se pencher vers le jeune homme qui attendait en bas, un manteau noir sur les épaules.

« Antoine, mais que fais-tu en bas ? Je te pensais dans ta chambre à dormir ! »

Le fautif rit, embarrassé. Il fit de vagues gestes avec ses mains avant de reprendre la parole, pressé.

« Je t'expliquerai mais s'il te plaît, peux-tu me laisser rentrer par ta chambre ? Françoise a fermé la porte de derrière. »

Marie ne pouvait pas refuser. Elle donna son accord, regardant son frère disparaître sur la seconde pour revenir quelques instants plus tard avec l'échelle du jardinier en mains. Elle songeait à toutes les questions que ce dernier allait se poser en la retrouvant au milieu de l'herbe demain tandis qu'Antoine gravissait les échelons à pas souples pour passer ses jambes du bon côté de la vitre. Il repoussa l'échelle, qui alla s'écraser dans l'herbe avec un bruit sourd, à peine perceptible. Il soupira de soulagement, laissant Marie fermer la fenêtre d'une main nerveuse.

Quand elle se tourna vers lui pour exiger des explications, elle distingua son sourire dans la pénombre.

« Merci, je pensais devoir passer la nuit dehors ! J'ai cru un instant que tu ne te réveillerais pas. »

La jeune fille croisa les bras, le regard fuyant. Il s'en rendit compte et parut surpris de la trouver si distante.

« Quelque chose ne va pas ?

-Que faisais-tu dehors à une heure pareille ? »

La question était sortie comme une accusation à laquelle il ouvrit des lèvres intriguées. Il se remit cependant bien vite à sourire, et se permit même de rire un peu.

« Rien de grave... Richard m'a simplement invité à une soirée quelconque. »

Cette réponse ne satisfit évidemment pas sa sœur. Elle crispa ses doigts sur sa peau au risque de se blesser et laisser des marques.

« Pourquoi ne pas avoir averti nos parents plutôt que sortir par derrière comme un voleur, en ce cas ?

-Marie, tu les connais ; ils se souviennent qu'ils ont des enfants uniquement dans ce genre de situation. Et j'avais promis à Richard que je l'accompagnerais... Je ne pouvais pas courir le risque de me laisser enfermer. »

Il parlait doucement et sans s'emporter, comme toujours avec Marie. Peut-être aurait-elle laissé tomber si le souvenir des bleus sur ses poignets n'avait pas été aussi vivace.
Elle avait envie de lui tirer le bras pour vérifier mais se retint. Il faisait trop noir pour voir quoi que ce soit.

« Une simple soirée, réellement ? Tu me le jure ?

-Une simple soirée, Marie. Promis. »

Elle était pétrifiée de réaliser qu'il avait beau le jurer, elle ne le croyait pas entièrement. Agitée, elle tordit ses mains sans savoir quoi faire d'autre.

« Richard, finit-elle par dire à son frère qui avait respecté son silence, a beau être quelqu'un d'agréable, il n'en a pas moins des fréquentations douteuses. Je ne sais pas si tu devrais encore accepter ses invitations. »

Malgré le baiser qu'Antoine posa sur sa joue pour la rassurer, Marie restait tendue. Elle essayait vainement de faire la part des choses et d'apaiser ses craintes, et là où la voix tranquille et assuré d'Antoine aurait dû l'y aider, elle ne faisait qu'augmenter sa détresse.

« Les amis de Richard sont des gens biens. Et puis il va se marier dans trois mois... Laisse le s'amuser un peu.

-Je sais... Tu as probablement raison, je ne devrais pas me montrer aussi inquiète. »

Elle n'en pensait pas un mot.

« Nous devrions aller nous coucher. »

Antoine approuva, comme libéré d'un poids. Sur le seuil, un pied dans le couloir, il se retourna vers elle.

« Tu n'en parlera pas à nos parents, j'espère ? Ils me disputeraient. »

Marie y avait songé, mais face à la mine suppliante d'Antoine, elle se serait sentie trop coupable pour le supporter. Elle se contenta de hocher la tête, incapable de faire autre chose. Il lui adressa un dernier sourire avant de quitter la pièce. Le bruit du loquet fut étouffé par celui plus léger des draps sur lesquels elle se laissa tomber avec une lassitude plus qu'apparente. Ses yeux bleus voyageant le long des plis des tentures du lit, elle s'autorisa à pousser un long soupir tremblant. L'air était frais et le Printemps doux ; dans moins d'un mois, ils allaient avoir seize ans.

Deux mains blanches défirent les cordons qui retenaient les tissus pour plonger le lit et son occupante dans la plus totale obscurité. Les reflets de la lune lui semblaient à présent trop agressifs pour ses yeux dont le sommeil avait été entièrement chassé. Elle avait beau être à l'aise et au chaud sous les couvertures, elle ne parvenait pas à se replonger dans les visions agréables qui l'avaient accompagnées jusque là. Ses pensées tournaient en rond et se mordaient la queue sans trouver de sortie. La poitrine serrée, elle ne put retrouver le repos qu'après deux bonnes heures à fixer le noir.

Antoine, de son côté, s'était endormi à peine la tête posée sur l'oreiller ; et c'était vers lui que se dirigeaient toutes les peurs inavouées de Marie.



Sophie sortit de la pièce en grommelant, une boîte dans les mains ; Marie en profita pour s'y glisser sans se faire remarquer. Tout doucement, sa robe blanche nouée à la taille par un énorme ruban bleu, elle se mit sur la pointe des pieds afin d'apercevoir la silhouette assise sur le fauteuil au fond de la pièce. A force de courir d'un bout à l'autre du couloir et de se cacher derrière un mur quand un domestique ou un de ses parents passait, une de ses tresses s'était détachée et pendait sur son épaule comme un rayon de soleil. Elle vérifia que personne d'autre ne se trouvait dans la salle avant de filer près de son frère.

« Antoine ! »

Le petit garçon tourna sa tête vers elle, poussant une exclamation ravie.

« Marie, tu es là ! »

Elle lui fit signe de se taire, l'index sur les lèvres. Elle contourna la chaise pour se trouver face à lui, et retint un cri en voyant dans quel état il se trouvait.

« Mais qu'est-ce qui a bien pu t'arriver ? »

Pour justifier sa curiosité, elle ajouta, toute dépitée :

« Père et mère n'ont rien voulu me dire. »

Antoine haussa les épaules. Pour lui, le sujet n'avait apparemment pas assez de gravité pour être tu.
De sa main gauche, il pressait contre sa tempe une compresse que lui avait donné Sophie tandis qu'elle se désolait bruyamment de son comportement. Sa lèvre était gonflée et il avait plusieurs égratignures, au visage et aux genoux. Quand il leva la main, elle vit que cette dernière n'était pas en meilleur état. Elle s'était attendu à ce qu'il débite son histoire d'un air déconfit ou contrit, mais il n'en fut rien : son visage passait d'une expression courroucée à fière selon les mots qui sortaient de sa bouche abimée.

« Père était occupé à parler avec Jean et je m'ennuyais. Éric et moi nous sommes donc un peu éloignés et nous avons croisé Thibault et son frère Georges. Ils ont commencé à nous chercher alors nous ne nous sommes pas laissés faire, tu penses bien ! Je ne voulais pas me battre mais Thibault a a été grossier envers toi. Je l'ai frappé et ça a dégénéré. »

Il battit des pieds dans le vide, désignant la plaie qu'il pansait.

« C'est Georges qui m'a fait ça, c'est une véritable brute. Mais je lui ai mis un coup dans l'œil et je ne pense pas qu'il recommencera. Pour le reste, nous avons glissé sur la route. Je pense que c'est ça qui a fâché mère. »

Il tapota sa joue droite où une rougeur persistait.

« Elle m'a giflé très fort. Mais je n'ai pas pleuré, et Éric non plus. Thibault si. »

Antoine semblait tirer une énorme fierté de ses pommettes sèches. Son sourire disparut lorsqu'il vit que Marie le regardait et que des larmes coulaient bien sur ses joues à elle.

« Marie, tu n'as pas mal quelque part j'espère ?

-Non, ce n'est pas ça. »

Elle s'accrocha à sa main libre dans son chagrin.

« Ça aurait pu très mal finir, pourquoi est-ce que tu as fait ça ? »

Antoine resta silencieux, perplexe.

« Si tu étais tombé alors qu'une voiture passait...

-Si je l'avais laissé faire, il aurait continué de dire du mal de toi. Je ne voulais pas. »

Comme une mère plus affectueuse que la leur pouvait le faire à son enfant, il dégagea la main de son étreinte et lui tapota la tête, toute la chaleur du monde dans son sourire.
Antoine aimait sa sœur.

« Ne t'en fais pas, je ne peux pas mourir parce que je dois rester là pour te protéger, et Éric aussi. Si vous avez des problèmes ou si quelqu'un parle mal de vous, je m'en occuperai toujours. »

Il s'agita un peu trop, effrayant Marie qui craignait que sa blessure ne se remette à saigner abondamment.

« Tu peux faire entièrement confiance à ton grand frère. »

Marie y vit un moyen de détendre l'atmosphère et chasser sa tristesse; elle passa ses mains sur son visage tout en murmurant :

« Ce n'est même pas toi l'ainé, tu sais. »

Comme prévu, Antoine rougit et fit la moue, mettant soudain plus d'application à appuyer la compresse sur sa plaie.

« Ce n'est qu'un détail. »

Sans qu'elle s'y attende, il se pencha pour décrocher l'épingle qui retenait sa deuxième tresse. Il lança ensuite en guise de représailles :

« Voilà, tu es un peu moins laide ainsi. »

Sa protestation se transforma bien vite en éclats de rire. Ils n'étaient jamais fâchés l'un contre l'autre, ou pas plus d'une demi-journée ; il savaient ce que l'autre pensait, ils n'avaient pas besoin de mots pour se comprendre et passaient la plupart du temps l'un avec l'autre. Ils étaient deux dans cette grande maison : leurs parents étaient trop absents pour compter et Sophie ne leur était jamais d'une présence agréable, tout comme les autres domestiques. Ils se connaissaient par cœur. Ils s'étaient consolés de tous les pleurs et de tous les cauchemars à tour de rôle. La vivacité d'Antoine suppléait à la timidité de Marie et son caractère posé calmait les ardeurs trop brusques de son jumeau. Ils avaient été élevés seuls dans ce milieu clôt où ils avaient eu la chance de naître à deux.

Antoine aimait Marie ; Marie aimait Antoine. Reprenant sa main entre les siennes, elle souhaitait pouvoir faire autant pour lui.

Ils étaient si jeunes.




« Tu as tellement changé. »



Août 1787

« Est-ce qu'ils sont arrivés ?

-Pas encore.

-Est-ce qu'ils arriveront bientôt ?

-Anne, tu commences sérieusement à m'agacer. »

La fillette poussa une plainte sonore qui fit sursauter Camille, sagement assise dans son fauteuil. Le tabouret sur lequel elle se reposait en eut pour son compte, privé d'une partie de son verni par quelques coups de bottines brunes bien placés. Adélaïde lança un regard noir à sa plus jeune sœur, qui eut beaucoup de peine à retenir une nouvelle exclamation.

« Ça va faire trois heures qu'on attend et je m'ennuie !

-Une heure à peine. Je te conseille de prendre ton mal en patience, car gémir ne les fera pas arriver plus vite.

-Mais...

-Par contre, je peux très bien t'envoyer dans ta chambre et t'interdire de les voir si tu m'ennuies trop. »

Les lèvres de la gamine tremblèrent mais elle savait sa sœur capable d'une telle cruauté, aussi se rassit-elle sans une protestation de plus. A sa droite, Zéphyrine avait le front baissé et boudait depuis que sa mère lui avait défendu de mettre sa robe de soirée ; elle craignait – à juste titre – qu'elle ne la salisse en cavalant dans le parc et qu'elle n'ait plus rien à porter pour la réception. Plus loin, les mains croisées sur sa robe et les boucles parfaitement ordonnées, Camille attendait dans un mutisme et une patience complets, comme à son habitude. Plus poupée de cire que de chair, seuls ses battements de cils trahissaient la vie. Jeanne babillait seule tout en jouant aux cartes contre Éric, qui ne sortait de sa concentration que pour lancer des coups d'œils réguliers à la fenêtre contre laquelle Adélaïde était appuyée en silence. Cette dernière, enfin, avait reçu pour ordre de surveiller son frère et ses sœurs le temps que leurs parents règlent les derniers détails et que les premiers invités arrivent. Si Camille supportait bien l'attente, trop réservée pour se plaindre de toute façon, Anne était aussi incapable de garder sa langue pour elle que Jeanne.

Elle lorgnait Adélaïde avec impatience, débattant une nouvelle question pour combler le silence. Une question qui, de préférence, n'inciterait pas sa grande sœur à la punir.

« Est-ce qu'Isabelle et Honoré viendront aussi ?

-Monsieur Hauteclaire nous a assuré que toute sa famille serait présente. A moins qu'il ne considère pas ses cadets comme faisant parti de la famille, oui, ils seront là. »

Anne s'assagit, réjouie.

« Tant mieux, alors. Nous nous amuserons bien. »

Ce fut au tour d’Éric de se tourner vers Adélaïde, laissant Jeanne préparer à voix haute une stratégie qui n'avait pas lieu d'être.

« Richard et Rosalie ne viendront pas ? »

La brune lui offrit une brève négation.

« N'en demande pas trop à des jeunes mariés. Il me semble avoir entendu qu'ils nous rendront visite dès que possible, cela dit. »

Un attelage arriva avec fracas dans la cour, coupant Éric au milieu de sa réponse. Les deux ainés se mirent immédiatement à la fenêtre, poussés par les plus petites qui réclamaient leur part du spectacle.

« Éric, laisse-moi voir, s'il te plaît !

-Éric, Adélaïde, qui est arrivé en premier ? »

Adélaïde se chargea de repousser tout ce beau monde vers la porte avec de grands gestes des bras. Malgré sa petite taille et sa carrure de brindille, elle était assez autoritaire pour se faire entendre et obéir à travers ce tintamarre.

« Tout le monde dehors, nous verrons bien ! Et personne ne court dans les couloirs ! »



L'herbe tendre du parc offrait un support à la fois frais et délicieux aux promeneurs ; abrités sous quelques feuillages, ils discutaient de tout et de rien avec bonne humeur. Il ne manquait plus grand monde à présent, et Zéphyrine et Anne se mirent à sauter sur place en apercevant une jeune fille se diriger vers le petit groupe, deux enfants aux bras. Marguerite avait un sourire jusqu'aux oreilles, et elle laissa s'échapper son frère et sa sœur en leur recommandant d'être prudents et de ne pas trop se salir. Isabelle et Honoré eurent vite rejoint leurs deux amies, et ils partirent entre les arbres sans demander leur reste, chahutant et se bousculant.

« Désolée, nous sommes en retard, s'excusa-t-elle, Les préparatifs ont pris plus de temps que prévu... Pierre n'est pas loin derrière, il devrait arriver sous peu.

-Jules n'est pas avec toi ? »

La question la prit de court et elle renvoya un regard surpris à Éric, puis gêné. Elle secoua la tête, lissant sa robe pour s'occuper les mains.

« Il a préféré rester avec nos parents, quelques petites choses à régler. »

Antoine et Éric haussèrent les épaules mais ne firent aucun commentaire. Il faisait beau et il n'était pas temps de se quereller en ce jour de fête. Rassurée qu'ils ne lui demandent pas plus de précisions, elle joignit les mains avec soupir d'aise.

« Alors, quel âge est-ce que tu vas avoir déjà, Éric ? »

Tous les regards se dirigèrent vers le jeune homme, qui répondit avec son indolence coutumière.

« Seize ans.

-Déjà ! Comme le temps passe vite... J'ai du mal à croire que j'en aurai autant l'année prochaine. Je nous vois encore comme de petits enfants. »

Les rires des gamins turbulents vinrent donner du poids à ses paroles. Puis sans que personne s'en soit aperçu, Pierre surgit derrière Marguerite, lançant un cri destiné à effrayer l'assistance. Marie et Camille sursautèrent largement, et Marguerite s'écarta avec un cri et un bond qui ressemblait à s'y méprendre à celui d'une biche effrayée. Elle trouva refuge derrière Antoine, d'où elle fusilla l'insolent.

« Pierre, ce n'était vraiment pas gentil !

-J'ai cru que mon cœur allait s'arrêter, renchérit Marie qui avait la main sur sa poitrine et tapotait l'épaule d'une Camille terrorisée de l'autre.

-Ahah, c'était le but ! Je voulais voir si je pouvais faire naître la surprise sur tous les visages et... »

Ses yeux s'arrêtèrent sur Adélaïde, qui l'autopsiait littéralement sur place. Il déglutit.

« Et voir si je pouvais faire une entrée unique ! Oh, mais Antoine et Éric sont là ! Vous tombez bien, je devais justement vous parler. (à ces mots, il s'avança et les prit par l'épaule, les trainant presque sous le couvert de gros arbres plus loin) Ne nous attendez pas, mesdemoiselles, amusez vous comme bon vous semble ! »

Adélaïde leva les yeux au ciel, mais Camille dut retenir Jeanne qui menaçait de partir à leur suite.

« Mais enfin, s'ils se retirent c'est qu'ils ont sûrement des secrets ! Vous ne voulez pas savoir de quoi ils vont parler ? »

Camille hochait frénétiquement la tête de gauche à droite, paniquée à la pensée que sa sœur puisse mettre ses impulsions à exécution et s'attirer les foudres de leurs amis. Il fallut que Marguerite et Marie la raisonne pour qu'elle laisse tomber. Comme elle ne voulait pas rester assise sous un arbre à ne rien faire, elle s'assit au milieu des fleurs et demanda à Camille d'en faire de même. Elle entreprit de les décapiter avec enthousiasme pour en faire un collier, laissant aux trois autres jeunes filles l'ombre bienvenue de grosses branches noueuses à quelques mètres de là.



« Pierre, qu'est-ce que tu fais exactement ?

-Où est-ce que tu comptes t'arrêter ?

-Attendez un peu ; voilà, là, c'est très bien. »

Ils avaient bien dû traverser la moitié du parc à grandes foulées avant que Pierre ne juge l'endroit convenable. Celui-ci lançait constamment des coups d'œils inquiets par dessus son épaule, comme s'il craignait de voir un monstre surgir entre les épais fourrés. Quand il prit la parole, Antoine et Éric constatèrent que c'était plus ou moins le cas.

« Pourquoi est-ce que tu ne m'a pas prévenu qu'Adélaïde serait présente ? Elle me fait froid dans le dos, j'ai cru qu'elle allait me planter un poignard en pleine poitrine il y a quelques instants !

-C'est ma sœur, je pensais que ça allait de soi.

-Certes, mais... »

Il enchaina quelques expressions destinées à prouver son déplaisir. Éric en profita pour s'appuyer contre un tronc et Antoine pour s'asseoir sur une vieille souche. Une fois qu'il eut fini de maudire la jeune femme, le sujet qu'il voulait aborder revint le hanter. Il souffla comme une âme en peine, dos courbé.

« Ce n'est pas le sujet. Je dois vous entretenir de quelque chose de plus important. »

Ses deux amis attendirent qu'il parle, attentifs et intrigués de sa subite immobilité.

« Je n'osais pas vous en parler, surtout à toi, Éric. Mais ce secret me ronge, et je ne peux plus le garder pour moi. C'est trop pénible. »

Cette fois, il avait réussi à les alarmer. Antoine hésita même à se redresser.

« De quoi est-ce que tu parles ? Tu as un problème, il t'es arrivé quelque chose ? »

Pierre secoua la tête.

« Rien sinon que mes nuits ne sont plus les mêmes. Je ne sais pas quand exactement cela a pu m'arriver mais... Aujourd'hui est aussi bien qu'un autre jour après tout... »

Peut-être que les visages tracassés de ses compagnons l'incitèrent à couper court et aller au cœur du problème. Il inspira bruyamment l'air sucré du parc et déclara :

« Je suis follement épris de Jeanne, voilà ce qui m'arrive. »

Un oiseau passa quelque part au dessus d'eux, en profitant pour combler leur blanc d'un sifflement strident. Antoine s'était tourné vers Éric et ne le lâchait plus des yeux, songeant sans doute que si quelqu'un devait réagir à cette confession, c'était surtout lui. Celui-ci cherchait l'inspiration dans une ligne d'horizon imaginaire qu'il ne quitta que pour poser sur Pierre deux orbes noisettes incrédules.

« Tu es épris de Jeanne... de ma sœur ? »

Pierre passait d'un pied à l'autre, dans l'attente d'un accord ou d'une désapprobation qui se laissait désirer.

« Jeanne ta sœur, oui. Qui d'autre ?

-Comment est-ce que tu pourrais... »

Antoine avait parlé sans réfléchir ; il fut même surpris d'avoir prononcé ce début de phrase à voix haute. Il s'en repentit mais resta partagé. Jeanne était loin d'être le genre de femme à qui les hommes faisaient les yeux doux. Elle était vive, brusque même, à la fois dans ses mots que formulaient une langue en constante activité et dans ses gestes larges et violents. Jeanne était aussi et avant tout une amie indissociable des innombrables bêtises de son enfance et qu'il n'arrivait pas à voir sous un jour autre que celui d'une gamine décoiffée et débraillée, des poussières plein les mains d'avoir trop rampé sous les meubles.
Pierre, à voir l'air inspiré que venait de prendre son visage, en avait une toute autre conception.

« Je sais que cela peut paraître étonnant, je m'en suis surpris moi-même, mais c'est la stricte vérité. Quand je m'endors, je pense à elle. Elle est partout dans mes songes, elle hante le moindre de mes rêves et je ne...

-Oh, oh, doucement, protesta Éric en agitant ses mains devant lui, je te rappelle que tu parles tout de même de ma sœur ! »

Le jeune homme amoureux en devint rouge de honte.

« Pardonne moi, j'ai tendance à m'emporter lorsque je pense à elle. C'est si... »

Le sentiment était vraisemblablement si indescriptible qu'il méritait un long soupir plutôt que des mots.
Antoine se décida à reprendre la parole, mesurant cette fois ce qui s'échappait de sa gorge.

« Mais n'as-tu pas toujours été à l'aise avec les femmes ? Pourquoi cette soudaine inquiétude ?

-Je ne suis effectivement pas mauvais à ce niveau, mais ça ne dure jamais. Je sais charmer une femme pour une nuit, pas pour la vie. »

Pour la vie.
Le sourire d'Antoine se tendit sur la droite, où il resta bloqué. Personne n'y fit attention, Éric s'étant décollé de son tronc pour aller rassurer Pierre. Voir le jeune homme si peu confiant était une nouveauté qui ne plaisait guère au blond, mais il ne pouvait pas le montrer. La forme voulait qu'il le conseille et l'aide – quand bien même il aurait aimé vivement l'en dissuader. C'était peut-être Jeanne ; ça ne changeait rien pour autant.

Pour la vie, tu as dit ?

« Écoute, il faut que tu lui parles. Je refuse de servir d'entremetteur d'une quelconque façon que ce soit, gronda Éric, une autorité étonnante dans la voix.

-Je sais bien, j'avais deviné que tu ne voudrais pas, et Antoine aussi. J'ai malgré tout besoin de vos conseils. Vous la connaissez bien, n'est-ce pas ? C'est ta sœur et c'est ton amie. »

Antoine hocha la tête, se leva à son tour. Il ne s'était pas assis longtemps, pourtant l'impression d'avoir des fourmis dans les jambes l'engourdissait. Il la connaissait peut-être trop pour pouvoir dire quoi que ce soit d'utile.

Il tenta de saisir des rires, autres que ceux des enfants qui continuaient à cavaler. Si elles jouaient, les filles étaient trop loin pour qu'ils puissent les entendre.

« Devrais-je lui offrir des fleurs ? Être plus agréable que maintenant ?

-Des fleurs... »

La perplexité se lisait tant sur le visage d'Éric qu'Antoine en fut amusé.

« Pas de fleurs, Pierre. Jeanne n'est pas... Enfin, elle comprend rarement ce qu'on ne lui dit pas en face, c'est une fille simple. »

Ce qu'il lui suggérait sembla lui faire horreur.

« Je ne pourrai jamais lui dire en face !

-Il va pourtant falloir, et laisser ta timidité de côté.

-Ce n'est pas tant ma timidité qui m'embête mais le manque de délicatesse dont cette démarche fait preuve. Peut-être une lettre ?

-Mets y les choses à plat, alors : sinon, elle ne servira pas plus que des fleurs. »

Les sourcils arqués du jeune homme promettaient de longues minutes de discussion à n'en plus finir. Toutefois, comme il leur avait demandé leur avis et nageait dans un océan d'incompréhension, il les écouta sans trop broncher – ou pas plus que nécessaire, comme il y croyait fermement.



A l'autre bout du parc, les jeunes filles ne soupçonnaient pas la teneur d'une conversation secrète qu'elles avaient déjà oublié. Jeanne et Camille toujours assises à débattre de la meilleure manière de faire un collier de fleurs, Adélaïde et Marie se félicitaient d'avoir emporté un ouvrage à lire tranquillement à l'ombre de l'arbre. Allongée sur les coudes, Marguerite effeuillait une fleur éponyme avec des réflexions personnelles qui amenaient parfois un sourire sur son visage. Au bout d'un quart d'heure, elle finit par se lasser de cette activité et roula sur le dos, les yeux levés vers Marie qui, concentrée, ne lui prêta pas attention. Elle ne la remarqua que lorsque deux doigts vinrent tirer doucement une de ses boucles, qui reprit sa forme tel un ressort une fois libre.
Elle porta la main à ses cheveux et un regard intrigué sur Marguerite. Celle-ci la contemplait avec un sourire.

« Tu as de beaux cheveux, Marie, tu as de la chance. Blonds et bouclés... Je t'envie. »

Marie était complaisante et la laissa recommencer son petit jeu sans la chasser.

« C'est parce qu'ils sont coiffés. Si tu les voyais le matin, tu ne dirais plus la même chose. »

La demoiselle rit, un peu de soleil dans ses yeux pâles.

« Même ! Si seulement j'avais ta couleur, ou celle d'Adélaïde, je serais heureuse. »

Elle coula une œillade à son autre amie, dont les rayons jouaient sur les cheveux très sombres. Elle en soupira de désappointement.

« Brune ou blonde, mais au lieu de ça, j'ai cette couleur entre les deux... (elle se rassit prestement et secoua la tête, agitant sa chevelure très sommairement coiffée) Vous ne trouvez pas qu'on dirait de la paille séchée ? »

Marie protesta énergiquement, et Adélaïde resta indifférente à la conversation. Marguerite avait la candeur d'une petite fille quand elle admirait les toilettes et les visages : elle pouvait se plaindre autant qu'elle le voulait, chez elle l'envie n'était jamais hideuse. Juste tendre et innocente.
Parlant de visage, elle passa les mains sur ses joues avec un air entendu.

« Et vous êtes très belles en plus de ça. Oh, la vie n'est vraiment pas juste ! Je n'ai rien pour rattraper ce que je n'ai pas. Dites... »

Sa mine coquine ne rassura pas Marie, qui redressa le dos, un peu tendue. Enfin, Adélaïde daigna leur accorder un regard.

« Jolies comme vous êtes, vous devez avoir des prétendants ! Dites moi, dites moi ! »

Elle s'accrocha à la robe de Marie, qui plongea un visage cramoisi dans son livre. Sans pitié, la curieuse insistait pour avoir une réponse, et la pauvre crut bien exploser d'embarras. Adélaïde la sauva en répondant la première, une pointe d'orgueil savamment mêlée à une nonchalance qu'elle tenait de son père et qu'Éric et elle avaient en commun :

« Quelques uns, en effet. Mais n'espère pas le nombre exact, les hommes s'en vont et viennent avec une fréquence étonnante. »

Un « oh » prolongé filtra à travers les doigts dont Marguerite avait couvert sa bouche. Un rien suffisait à choquer et exciter la jeune fille. Ses parents n'étaient pas sévères mais ne tenaient pas en haute estime les filles qui se laissaient courtiser facilement. S'ajoutait à cela la réserve dont Marguerite faisait preuve en présence d'inconnus et son physique banal ; elle n'avait pas l'habitude des hommes et entretenait à l'égard des grandes dames une fascination qui remontait à l'enfance. Adélaïde était réputée pour sa beauté, et aussi plus âgée qu'elle. Elle la couvait souvent du regard comme une idole à la fois superbe et scandaleuse. Marie avait aussi toute sa considération, et elle l'approchait plus facilement puisque leurs mères se connaissaient depuis qu'elles étaient petites. Raphaëlle avait raconté une fois à sa fille combien Suzanne avait eu du succès dans sa jeunesse, et combien Marie et Antoine lui ressemblaient. En leur présence, Marguerite se sentait comme entourée de fées.

« C'est fantastique ! Et toi, Marie ? Ne me dis pas que tu n'en a pas, je ne te croirai pas ! »

La blonde avait vainement cru passer inaperçu. Elle redressa un peu le regard et le fixa sur un arbre, l'envie de disparaître sous terre se faisant plus prononcée de secondes en secondes. Finalement, elle balbutia un début de réponse.

« Eh bien, non, pas que je sache, mais tu vois, enfin...

-Marie aime beaucoup Éric. Elle ne voit pas l'intérêt de prétendants qu'elle ne compte pas épouser. »

Les cris des deux demoiselles se mêlèrent l'un à l'autre, rasant définitivement la quiétude.

« Adélaïde, tu avais promis de ne rien dire !

-Marie, tu aimes Éric ? C'est formidable ! Est-ce que tu le lui... »

La concernée plaça sa main sur la bouche de Marguerite pour l'empêcher de continuer. Après lui avoir intimé le silence, elle la relâcha et ferma le livre, qu'elle posa sur ses genoux. La contrariété suintait à travers les orbes bleus qu'elle posait sur Adélaïde.

« Tu m'avais dit de ne pas le lui dire, pas de ne pas le dire aux autres.

-Tu joues sur les mots. J'ai honte, à présent.

-Mais tu n'as pas, intervint Marguerite en ouvrant grand les yeux, c'est très bien ! Il faut le lui dire !

-Non, sûrement pas ! Ou pas tant que je ne jugerai pas le moment approprié. »

Elle serra ses doigts sur la couverture, expira lentement. Pour quelqu'un qui détestait être le centre d'attention, c'était une véritable torture. Elle savait qu'Adélaïde ne voulait jamais mal et qu'elle n'avait pas laissé passer l'information par pure méchanceté, mais de là à ne pas lui en vouloir, il y avait un fossé.
L'incident n'avait néanmoins pas entamé la bonne humeur de Marguerite, qui s'était remise à parler, fascinée par le nouveau sujet de discussion.

« J'espère que tu n'attendras pas trop ! On ne sait jamais... une autre fille pourrait le charmer entre temps ! »

Peut-être que l'image délassa Adélaïde, puisque la jeune femme se mit à sourire.

« Ne t'en fais pas trop pour ça. Mon frère est aussi réceptif aux avances que le serait une commode. Elle n'a guère à se méfier que de sa propre maladresse. »

Marie grogna peu élégamment, tentant de se replonger dans cette lecture qu'elle avait trouvé passionnante quelques minutes auparavant. Son esprit revenait trop souvent sur les mots prononcés pour qu'elle puisse se concentrer suffisamment. Au final, elle se tourna vers Marguerite, anxieuse.

« S'il te plaît, ne le répète à personne. Je ne désire pas que tout le monde soit au courant. C'est important pour moi. »

La jeune fille aux cheveux châtains hocha la tête, agrippant son bras pour appuyer sa sincérité.

« Je ne le dirai pas, je le jure ! Tu peux compter sur moi. »

Marie lui sourit pour lui montrer qu'elle n'en doutait pas. Elle se força à continuer pour définitivement changer de conversation.

« Enfin. Ce petit incident mis à part, je n'ai rien à dire sur le sujet. Tu devrais demander à Pierre, lui qui se vante régulièrement d'avoir un harem à sa disposition.

-Je devrais ! (elle s'esclaffa) Ce serait sans doute intéressant. Et... »

La suite resta en suspend le temps qu'elle se décide à continuer.

« Et ton frère, Marie ? Il s'intéresse à quelqu'un ? »

Tournée vers son interlocutrice, Marie ne vit pas Adélaïde froncer des sourcils réprobateurs. Et Marguerite, trop occupée à dévisager son amie avec crainte et excitation, ne la regardait pas plus. La demoiselle aux cheveux bouclés ouvrit la bouche, chercha une quelconque réponse dans l'herbe qui caressait le tissu de sa robe et se remit à sourire.

« Je ne crois pas. Il ne m'en a pas parlé, en tous les cas. »

Marguerite laissa s'échapper un souffle un peu trop satisfait pour être honnête.

« Ah, tant mieux ! Je veux dire... J'avais entendu dire qu'il fréquentait cette fille, là... Qui a l'air d'une Espagnole.

-Blanche ?

-Blanche du Chesnaye, voilà ! Et j'aurais été bien triste pour lui si ça avait été le cas. Elle lui aurait sûrement brisé le cœur.

-Pourquoi donc ? »

Marguerite s'installa plus confortablement pour raconter son histoire, enchantée de pouvoir partager son opinion. Une fille restait une fille ; Jules lui aurait dit que les femmes passaient trop de temps à bavasser sur des sujets sans la moindre utilité. Jules était toujours amer dans ses jugements.
L'air de rien, elle haussa de fines épaules.

« Ma mère m'a dit que c'était une fille de rien. Qu'elle s'allongeait pour absolument n'importe qui. Et vu son genre, ça ne m'étonnerait pas... Elle a l'air tellement vulgaire ! Vous avez vu sa peau et ses cheveux ? Je n'aimerais pas la connaître.

-Marguerite, ne sois pas si dure... Mon frère l'a simplement vu à quelques reprises, il n'avait pas de liaison avec elle. Ne t'inquiète donc pas.

-Blanche est loin d'ici. (Adélaïde ferma le livre à son tour, les yeux levés vers les feuillages au dessus d'elle) Si vous pouviez éviter de parler dans le dos des autres... »

Marguerite baissa la tête en signe d'excuse.

« Je suis désolée. Je voulais juste m'assurer qu'Antoine n'avait pas de si mauvaises fréquentations. »

Le rictus d'Adélaïde criait qu'elle savait. Les brins d'herbe que la plus jeune arrachait nerveusement la trahissaient. Marie, au milieu, ressassait des pensées qu'elle ne formulait jamais. Les femmes parlaient peut-être beaucoup, mais elles taisaient aussi l'essentiel.
Le silence tendu fut cavalièrement rompu quand Jeanne arriva en hurlant devant elles, battant des bras à l'image d'un poisson jeté sur la pierre d'un port.

« Diiiiites, Camille et moi avons pensé à quelque chose ! Au lieu de rester assises à ne rien faire et attendre que le temps passe, pourquoi ne pas jouer à un jeu, comme Colin-Maillard par exemple ? »

Jeanne plutôt que Camille avait eu cette idée en regardant passer les quatre enfants près d'elle. L'inactivité devait sérieusement lui peser pour qu'elle trépigne ainsi. Et puisque Jeanne était Jeanne, elle ne fit pas les choses à moitié.
Elle prit leur manque de réaction pour une réponse positive. Adélaïde tendit bien le bras pour retenir sa cadette, mais celle-ci avait déjà fui avec une explosion de joie, portant deux doigts à sa bouche pour siffler le chien de la famille.

« Montesquieu, viens, mon chien ! Retrouve Éric ! »

L'énorme animal sauta de sous un buisson, ébrouant son pelage fauve avec un aboiement joyeux. Il alla se frotter aux jupes de sa maîtresse, qui rit et le caressa avant de s'élancer avec lui dans les fourrés tout proches, plus Amazone que Princesse.

Camille rejoignit les trois filles éberluées à petits pas. Passé la tempête, Marguerite pencha la tête sur le côté, ses yeux ronds comme des plats.

« Qu'est-ce qui vient de se passer, au juste ? »



Les trois garçons avaient rejoint le petit groupe après une entrée en scène spectaculaire de Jeanne et Montesquieu, lequel avait trouvé bon de gentiment plaquer Pierre au sol pour lui montrer toute son affection. Quelques bleus et cris plus tard, la jeune fille avait ramené leurs amis par la manche – mais, s'acharna-t-elle un long moment durant, ils auraient fini par venir de bon gré – et, faute d'une autre idée, les adolescents avaient sorti un foulard blanc pour jouer au jeu proposé par Jeanne. La demoiselle s'était portée volontaire pour le premier tour et avait vite attrapé Marguerite, qu'elle avait reconnue en lui pinçant la poitrine par espièglerie. Et même s'ils avaient tous fini par en rire, il avait été convenu que les joueurs se limiteraient au visage pour reconnaître celui ou celle qu'ils parviendraient à saisir. Marguerite avait mis le bandeau, Jeanne l'avait fait tourner trois fois sur elle-même, puis le jeu avait repris.

Moins assurée que Jeanne, qui était immédiatement partie à droite et à gauche en enchainant les longues enjambées, Marguerite avançait prudemment et tendait l'oreille pour repérer les rires étouffés et le bruit des pas qui glissaient sur l'herbe. Plusieurs fois elle passa à côté de Camille sans réussir à l'atteindre puisque, fine et agile comme une anguille, la petite jeune fille se soustrayait à son toucher en une fraction de seconde seulement. Ses doigts effleuraient tantôt un tissu, tantôt une chevelure, et ce ne fut qu'au bout de longues minutes qu'elle parvint à saisir le bras de quelqu'un. La cible s'immobilisa pour lui laisser le temps de porter ses mains à son visage. Ce n'était guère difficile de déterminer le genre selon la hauteur à laquelle l'on devait lever ses mains ; pour le reste, il fallait avoir une confiance aveugle en sa mémoire. Déterminée à gagner, Marguerite pensait bien laisser sa timidité de côté.

Jusqu'à ce que ses doigts inquisiteurs ne révèlent une identité qui la fit rougir et retirer vivement ses mains ; elle balbutia une réponse pressée.

« An-Antoine ? »

Le rire clair du jeune homme lui donna sa réponse. Elle retira le bandeau et baissa les yeux après s'être assurée qu'elle avait raison. Il souriait. Elle n'eut pas le temps d'ouvrir à nouveau la bouche, puisque les autres s'étaient rapprochés et que Jeanne lui avait attrapé les épaules. Elle la secoua un peu sous un accès de joie.

« Bravo Marguerite, bien joué ! Allez Antoine, à toi ! »

Le bandeau passa dans les mains du garçon, dont le regard s'attarda sur Marguerite avant d'être complètement voilé. Elle était toujours rouge, toujours confuse.

Il n'était pas stupide. Peut-être aurait-il mieux valu. Il eut une pensée amère et brusque pour toutes les promesses et les mots d'amour, qui lui plombaient la poitrine et embrasaient ses poumons à l'en faire suffoquer. Qu'importe ce qu'il pouvait faire et dire, il avait toujours mal.

Ça n'existe pas, pour la vie. Il vaut mieux que tu le saches dès maintenant – avant d'être déçue, n'est-ce pas ?



A mesure que les ombres s'allongeaient et que le soleil déclinait dans le ciel, les jeunes gens avaient cessé leur jeu et s'étaient dirigés un à un vers le manoir afin de se préparer pour la fête. Jeanne et Camille étaient parties devant, suivies de près par Pierre, Éric et Marie. Antoine et Marguerite fermaient la marche. Adélaïde leur avait dit de ne pas se soucier d'elle : elle devait rassembler les petits avant de rentrer à son tour. Elle était partie à pas fermes vers le fond du parc où devaient se terrer les enfants, tout sauf décidés à rentrer.
Le ciel avait inondé le parc de magnifiques nuances d'orange. Les conversations, presque susurrées, contribuaient à renforcer l'ambiance ouatée qui était tombée avec le crépuscule. Marguerite marchait lentement, ses yeux dirigés vers la bâtisse qui émergeait de la verdure, un peu plus stressée qu'elle n'aurait dû l'être.

Antoine, en bon ami, s'en souciait évidemment.

« Quelque chose ne va pas ? »

Elle sortir de sa rêverie et posa ses yeux bleus sur lui, décontenancée. Elle hocha vite la tête de gauche à droite, soit pour le rassurer, soit pour chasser quelque pensée indésirable.

« Je suis un peu fatiguée d'avoir tant joué, c'est tout. »

Elle se replongea dans un silence réflexif. Elle avait voulu rajouter quelque chose mais comme elle n'avait pas eu le courage d'aller au bout de son idée, Antoine pensa qu'il était de son devoir de faire le premier pas.

Les femmes, les femmes...

« J'ai cru remarquer que tu m'aimais bien. »

Qu'elle scrute ceux qui avançaient devant eux, le souffle coupé, ne lui échappa pas. Elle s'accorda une pause, et lâcha sa réponse d'une voix basse et mal affirmée.

« Bien sûr, je tiens à toi... tu es mon ami. »

Antoine n'en fut pas surpris ; si elle avait avoué ses inclinations sur le champ et la bouche en cœur, il aurait pu hausser les sourcils. Il se demanda si ce qu'il comptait faire n'était pas trop osé, mais il laissa tomber ses scrupules au souvenir d'une caresse volée il y avait des années de ça.
Œil pour œil, il se pencha pour poser un baiser sur sa joue. Marguerite s'écarta en trébuchant, mains sur la bouche et yeux écarquillés. Elle vérifia que personne ne les regardait avant de se retourner vers lui, de nouveau rouge comme une tomate.

« Qu'est-ce que...

-Moi aussi, je t'aime bien. »

La jeune fille referma la bouche et se prit d'admiration pour le sol qui avait cessé de défiler sous ses pieds. Elle sembla s'en rendre compte et remit une jambe devant l'autre, adoptant une marche sensiblement plus rapide que la précédente. Antoine la suivait sans un mot, un mètre derrière. Quand il la vit le chercher à son côté, un cri de victoire résonna silencieusement au fond de sa gorge.
Marguerite ne se retourna pas vers lui pour parler, mais l'émotion et la peur d'être ridicule étaient si présentes dans sa voix aiguë qu'il aurait pu les tracer sur son visage à l'aveuglette. Les inflexions jouaient autant que les expressions.

Marguerite était aussi simple à lire qu'un ouvrage dont le vent tournait lentement les pages.

« J'ai bien aimé. »

Sans attendre sa réaction, elle prit la poudre d'escampette. Antoine la regarda s'éloigner le plus vite possible et monter les marches quatre à quatre, manquant de se prendre les pieds dans sa robe une fois sur le perron. Il vit Éric agiter un bras dans sa direction pour le prier de se dépêcher, puis lancer un regarde étonné à Marguerite qui l'avait bousculé en trouvant refuge à l'intérieur. Il crut reconnaître la silhouette menue de Jules par la porte ouverte.

Adélaïde le dépassa et lui tendit les mains d'Isabelle et Honoré sans douceur. Ils gigotaient comme des vers pris au piège dans le bec de l'oiseau, prêts à être jetés dans le nid où hurlaient les bébés affamés.

« Tiens, rends toi utile et amène les jusqu'à l'intérieur. Je n'en peux plus, ils se débattent comme des diables ! »

Son ton ne souffrait aucun refus. La poigne dérisoire des gamins dans la sienne, bien plus forte, il traina les deux retardataires jusqu'à l'entrée, où ils réussirent encore à s'accrocher à la chambranle et où Éric dut l'aider pour les en détacher.



Dernière édition par Antoine de Landerolt le Dim 22 Déc 2013 - 5:33, édité 6 fois
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Lun 12 Aoû 2013 - 1:26

Histoire (suite)


« Je vais partir. »

Le jeune homme lui renvoya un regard interdit, à demi caché sous le drap.

« Je sais bien. Rosalie répète trop souvent la date pour que j'oublie. Elle a tellement hâte de voir Lyon que je pense qu'elle en a parlé à la moitié de Paris. »

Richard reposa sa tête sur l'oreiller avec ce qui semblait être de la déception ou de l'amertume. Antoine se redressa légèrement pour mieux voir le visage de son ami et en déceler les secrets. Il était fermé.

« Pourquoi est-ce que tu fais la tête ? Le mariage ne te conviens plus ?

-Ce n'est pas ça. »

Antoine se mordit la joue mais préféra le silence aux mille et une questions qui n'auraient pas manqué d'importuner son interlocuteur. Quand il jugea bon de reprendre la parole, Richard se tourna vers lui et accrocha son regard.

« Parfois, je ne me sens pas prêt, et je répugne à laisser certaines choses derrière moi. »

Certaines choses ?
Antoine avait presque envie de se dérober à la caresse de son amant. Seul le refus catégorique de se laisser aller à la lâcheté l'en empêcha.

« Quoi donc ? Tu pourras toujours revenir ici, et tes amis seront toujours les mêmes. »

Il se demanda si jouer les idiots de façon aussi éhontée n'était pas plus lâche encore ; il évinça cette pensée de son esprit aussi vite qu'elle y était apparue.
Le bruit des draps froissés accompagna l'étreinte des deux jeunes hommes, dont les lèvres cherchèrent un peu de réconfort dans la lueur claire du matin. Bien décidé à se laisser sombrer, Antoine ouvrit les yeux, surpris, quand Richard brisa leur baiser et posa son front contre le sien.

Il le vit peindre un sourire sur son visage, avec des couleurs fades et tristes.

« Est-ce que je te manquerai ? »

Ce n'était pas la première fois qu'il lui posait la question, mais cette fois-ci, les choses étaient différentes. L'air, presque palpable, les compressait dans un étau de doute et de pensées confuses. Antoine se demanda, agacé, pourquoi il pesait aussi sur sa poitrine.

« Tu ne pars pas si loin. »

La réponse fit rire son vis-à-vis, qui s'écarta avec un mouvement de dénégation.

« C'est vrai. Désolé, c'était stupide. »

Sans rien ajouter de plus, ils continuèrent ce qu'ils avaient commencé. Mais les mensonges et les non-dits tournaient dans sa tête, refusaient de le laisser tranquille alors qu'il n'aspirait qu'à l'oubli. Il dû se répéter que c'était prévu, qu'il savait tout ça depuis longtemps et insister sur le fait que ça ne lui faisait rien du tout pour que, comme tout le reste, ses ennuis se dissolvent dans le délice des ébats.

Alors oui, peut-être que le nectar qui coulait le long de sa gorge avait un arrière-goût désagréable et âpre ; mais à force de s'être anesthésié la gorge, Antoine ne le sentait plus.




« On ne se reverra plus, on finira par s'oublier. »

Loin des yeux, loin du cœur.

« Ça t'arranges, pas vrai ? »

Le regard courroucé que son reflet lui renvoya était le sien, et celui de personne d'autre.



Octobre 1787

La pluie s'abattait en trombes bruyantes sur les toits, noyant les rues et les passants qui avaient le malheur de s'y attarder. Au milieu de cette cacophonie, une jeune fille courait le long du pavé, une veste au dessus de ses boucles à demi défaites pour la garder de la cargaison que continuaient à vider des nuages grisâtres. Elle ne courut pas longtemps avant de trouver refuge dans une petite allée propre, juste derrière un portail qu'elle referma précipitamment ; et le auvent ne lui avait jamais paru aussi accueillant que lorsqu'elle y déboucha, humide malgré sa protection. Elle passa le manteau trempé à son bras, s'apprêta à frapper, et recula quand un visage à l'expression ombrageuse darda une foule de reproches muets sur elle.

« Je t'ai vue a-arriver par la fenêtre. »

Marguerite sourit maladroitement et passa à côté de son frère, lequel s'était écarté pour lui en laisser la place. La résidence des Hauteclaire était moins grande que celle des Loines ou des Landerolt, mais n'en restait pas moins joliment décorée et chaleureuse. Ce fut d'ailleurs vers le feu du salon que la jeune fille se précipita, trop pressée de se réchauffer après cette cavalcade solitaire. Elle tira une chaise près de l'âtre et déposa la veste sur le dossier afin qu'elle puisse sécher. Ensuite, et puisque la confrontation était inévitable (elle savait que quand Jules ne quittait pas la pièce et croisait les bras, c'était mauvais signe), elle se retourna vers le jeune homme qui tapait du pied contre le sol.

Impatient, comme toujours. De mauvaise humeur, comme toujours. Mais Marguerite savait qu'il avait des raisons de l'être.

Elle intercepta le regard qu'il lança au vêtement et songea qu'elle pouvait tout aussi bien répondre avant qu'il ne formule sa question.

« Il s'est mis à pleuvoir inopinément. Je n'avais rien sur moi, et un ami a été assez aimable pour me prêter sa veste afin que je ne rentre pas complètement trempée. »

Ses lèvres s'étirèrent sensiblement au souvenir du cadeau qui avait accompagné le prêt ; pas assez discrète, elle fit froncer encore plus les sourcils de Jules. Loin de le rassurer, Marguerite plantait les graines du doute un peu plus profondément.

« Q-quel ami ?

-Jules, ce n'est pas la question...

-Q-quel ami, Ma-marguerite ? »

L'accusée fit la moue et refusa de céder. Elle garda un silence compassé et se rapprocha de la cheminée, au point de courir le risque que des étincelles viennent se loger entre les dentelles de sa robe. Si ça n'avait pas été elle, Jules aurait certainement insisté jusqu'à avoir sa réponse : mais Marguerite était sa sœur préférée, le membre de sa famille auquel il tenait le plus. Avec elle, ses manières s'adoucissaient et il parvenait parfois à laisser de côté la mélancolie teintée de colère qui agaçait la plupart de ses connaissances.

Parce qu'ils n'avaient qu'un an d'écart et qu'ils avaient été collés l'un à l'autre durant leur enfance, qu'ils avaient dû se consoler de la perte d'un cadet et de nombreux autres problèmes, elle savait qu'il n'avait pas mauvais fond et qu'il était surtout timide et mal dans sa peau.

« É-écoute, je ne veux p-pas t'ennuyer, tu le sais bien. Mais je m'inquiète p-pour toi.

-Ce n'est pas utile, rétorqua Marguerite sans brusquerie, je vais très bien. Et si j'avais quelque chose sur le cœur, tu penses bien que je t'en ferais part sur le champ ! »

Elle s'était retournée vers lui, avec un sourire sincère dont il ne doutait pas. Il savait qu'elle lui confiait tout et ne l'aurait jamais laissé de côté si un quelconque litige l'avait troublée. Ce n'était toutefois pas la tristesse qu'il guettait chez sa sœur, mais un bonheur un peu trop voyant et qu'il craignait. Il était perspicace et observateur ; il n'y avait pas mille garçon dont elle ait parlé – que ce soit à lui, à leurs parents, ou à leurs frères et sœurs. Depuis la fête d'anniversaire d’Éric (à laquelle il ne s'était rendu que par pure politesse, et pour ne pas froisser les parents de ce dernier, qu'il appréciait), elle se plaisait à rêvasser plus que de coutume et souriait dans le vide à des pensées ou des souvenirs qu'elle seule pouvait se remémorer. Il serra les poings sous une contrariété affolée.

Si c'était bel et bien le cas, alors...

« M-mais si quelque chose ne va p-pas à l'avenir... Q-quoi que ce soit, il faut q-que tu m'en p-parles. Tu c-comprends ? »

Elle avait beau papillonner des yeux, il vit qu'elle avait compris de quoi il parlait. Assurée qu'elle était, elle s'en moqua gentiment et ouvrit un des tiroirs pour en sortir un plateau. Elle le posa sur une petite table non loin du feu, enjoignant à son frère de prendre place face à elle.

« Tu n'as vraiment pas à t'inquiéter. Pourquoi les choses iraient mal ? Je vais très bien. (le temps de laisser un petit sourire distrait planer sur ses lèvres, elle leva les yeux vers l'étage) Où sont donc tous les autres ?

-Nos p-parents sont sortis avec Honoré et j'ai cru c-comprendre qu'Isabelle voulait ranger ses p-poupées. »

Marguerite hocha la tête, ravie que tout soit en ordre. Tout ce que Jules put saisir de sa sœur à mesure que la soirée avançait fut sa jovialité et sa douceur habituelles. Rien d'anormal, aucune peine dans ses yeux.

Il avait pourtant un mauvais pressentiment.

Dans la nuit, il se leva et se saisit de la veste qui avait séché près du feu pour s'assurer d'une toute petite chose. Ses yeux avaient l'éclat de l'acier, léchés par les lueurs oranges qui crépitaient et rongeaient le bois. Il serra le tissu entre ses doigts tremblants, une épine dans un cœur perclus de moqueries qui ne s'effaçaient pas.

« Eh, le bègue ! »

Il jeta plus qu'il ne reposa la veste en travers du dossier.
Cette fois, il ne le laisserait pas s'en tirer à si bon compte si quoi que ce soit se produisait.



Janvier 1788

« Tu vas trébucher si tu marches aussi vite. »

Marguerite n'écouta pas son compagnon et accéléra même la marche, au mépris de ses talons qui s'enfonçaient dans la terre et de sa robe qui balayait les restes d'une pluie encore récente. Antoine ne l'interpella plus et se contenta de la suivre, tiré par une main à la fois nerveuse et impatiente ; ils trouvèrent refuge derrière le tronc d'un gros arbre, par lequel la jeune fille vérifia à plusieurs reprise que personne ne les avait suivis.
De là, même les fenêtres qui perçaient la façade ne pouvaient pas les trahir.

« Est-ce que nous jouons à cache-cache à mon insu ? »

Marguerite sursauta comme si elle venait de se souvenir de sa présence. Ses joues se colorèrent et ses mains vinrent secouer l'air pour évacuer le stress qui l'étreignait.

« Non, c'est juste... personne ne peut nous voir ?

-Je ne crois pas. »

Elle acquiesça, apaisée. Antoine se demanda s'il devait lui laisser le temps de parler, ou si la questionner un peu plus pouvait l'aider à trouver ses mots.
Elle ne lui laissa pas le choix en s'exclamant soudain :

« C'est juste que... tu vois, je voulais... Non, je me disais... »

Antoine avait la curieuse impression d'avoir un Pierre prêt à demander Jeanne en mariage face à lui.

« Je vais avoir seize ans dans deux mois. Et il y a cet homme qui me fait des avances persistantes... »

Son visage s'assombrit. Antoine connaissait l'histoire ; Michel de Sommest était une vieille connaissance du père de Marguerite, un homme riche et qui n'avait pas mauvaise réputation, mais de quinze ans son ainé et d'un naturel austère, peu chaleureux. Pour l'esprit romantique de la demoiselle, il n'y avait rien de pire qu'un mari souvent absent qui ne lui ferait en plus de ça montre d'aucune affection. Malheureusement, ses parents étudiaient sérieusement la demande, et ce n'étaient pas ses protestations de petite fille qui allaient y changer quoi que ce soit. Jules militait pour sa cause, mais son avis était loin d'être impartial et Monsieur et Madame Hauteclaire s'en rendaient bien compte.
Marguerite espérait donc un miracle, puisqu'elle n'était pas dotée d'un caractère qui pouvait la pousser à aller chercher meilleur parti ailleurs.

« Je ne veux pas l'épouser, mais si je n'ai pas le choix, je n'y pourrai rien... Alors... »

Elle tordait ses mains, en proie aux pires hésitations. Enfin, elle dut se dire que les gestes valaient mieux que de bêtes explications bredouillées, et fixa Antoine dans les yeux.

« Tends ta main, s'il te plaît. »

Le garçon obéit et ouvrit sa paume dans laquelle, après avoir fouillé dans une poche de sa robe, Marguerite y déposa un petit objet froid. Elle referma ses doigts sur les siens un instant avant de le laisser retirer sa main.

Un éclat doré y reposait maintenant. Antoine le considéra, étonné.

« Une clé ?

-C'est la clé de ma chambre. »

Le jeune homme écarquilla les yeux, provoquant une vague de panique chez son interlocutrice, qui se remit à gigoter.

« Ce n'est pas ce que tu crois ! Enfin... si, c'est sûrement ce que tu crois. »

Elle secoua la tête, désordonnant ses cheveux. Elle se mordit tant la lèvre qu'Antoine craignit qu'elle ne la fasse saigner.

« Il y a des choses que je veux choisir de donner car elles sont importantes pour moi. Je ne peux pas les laisser à n'importe qui, n'est-ce pas ? (elle afficha un petit sourire) Bien sûr, tu peux refuser... Je dois avouer que c'est brutal de ma part. Je comprendrais. »

Elle attendit ensuite sa réponse, trop timorée pour continuer à le regarder en face. Antoine laissa filer les secondes, caressant les motifs de fer qui pesaient étonnamment lourd au bout de son bras. La mécanique, bien huilée, tournait sans qu'il ait besoin de la remonter et ne paraissait plus en être une.

Pourtant, il faisait toujours semblant.

« Tu es sûre ? Ce n'est pas quelque chose que tu seras en mesure de reprendre, et j'ai peur que tu le regrettes. »

Marguerite parut presque enchantée qu'il n'ait pas dit non ; elle devait tenir à sa proposition, et en bonne jeune fille amoureuse, malgré la peur qui imprégnait ses mots, elle se précipita pour dissiper tout malentendu.

« Non, je t'assures ! J'y ai bien pensé et je ne regretterai rien. Je le veux vraiment. Parce que je t'aime. »

Cette confession, pourtant mille fois répétée, la fit rougir. Antoine glissa la clé dans la poche de sa veste. Toujours tendre et prévenant avec Marguerite, il la prit doucement dans ses bras et lui murmura :

« Je t'aime aussi. Tu veux bien me laisser la journée pour réfléchir ?

-D'accord. »

Elle se serra un peu plus contre lui, et ils restèrent un moment enlacés derrière l'arbre, à baigner dans la fraicheur du matin, parfois réchauffés par les premiers rayons qui perçaient la voûte céleste et se réverbéraient sur la rosée. Ils se quittèrent avec un dernier baiser, la promesse d'une caresse prochaine sur leurs lèvres.



La brosse avait déjà été passée plusieurs fois dans ses longs cheveux ; ses mains martyrisaient sa chemise de nuit blanche, trouvaient mille défauts à sa silhouette à laquelle elle n'avait jusque là jamais prêté tant d'attention. La griserie de la demande et des discussions de la soirée s'était évaporée, et elle se sentait à présent seule et démunie, presque nue avec pour seul rempart les dentelles qui recouvraient sa poitrine. Elle avait plusieurs fois pensé à faire marche-arrière mais s'était reprise : il avait la clé et elle avait promis. De plus, il ne viendrait peut-être pas. Partagée entre l'envie de rire et de pleurer, elle balançait ses jambes sous sa coiffeuse. Avait-elle fait une erreur ? Elle savait qu'elle en avait envie. Elle ne voulait pas donner quelque chose d'aussi précieux à quelqu'un qui ne représentait rien pour elle. Qui savait quand ses parents pouvaient décider de la marier ! Elle ne voulait pas déplorer son manque d'audace dans un futur plus ou moins proche. Pour rattraper son attitude inconvenante et pour laquelle sa mère aurait eu droit de la fustiger, elle jura à Dieu que tout ce qu'elle faisait, elle le faisait par amour, et sans aucun autre motif.
A l'exact moment où elle se rejeta en arrière, le bois de la chaise contre son dos, une clé tourna dans la serrure. Son cœur fit un bond avant de s'immobiliser.

Ses yeux sondèrent la pénombre. La joie se profila sur sa bouche la première.
Elle sut alors qu'elle avait pris la bonne décision.



Au clair de la lune, on n'y voit qu'un peu.
On chercha la plume, on chercha le feu.
En cherchant de la sorte, je ne sais ce qu'on trouva ;
Mais je sais que la porte sur eux se ferma...



L'aube était grise, humide, à peine assez lumineuse pour y voir clair. Il faisait chaud sous les draps dont Marguerite s'extirpa avec un gémissement, et elle hésita à s'y replonger à la seconde où l'air froid embrassa sa peau pâle. Ses mains trouvèrent ses bras dans une vaine tentative pour se réchauffer, s'écartèrent quand elles s'aperçurent que le tissu léger qui recouvrait habituellement son corps était introuvable. Si elle s'était endormie nue, quelle idiote elle pouvait faire ! Le feu n'était pas allumé, elle risquait d'attraper une vilaine maladie... Ce fut en voulant bouger les jambes pour se lever qu'elle se rendit compte qu'elle n'était pas seule dans le lit. Immédiatement, elle couvrit sa poitrine et étouffa le cri qui menaçait de briser le calme de la matinée.
Réveillé par les ondulations involontaires du matelas, Antoine ouvrit les yeux et lui lança un regard intrigué, trop abruti par le sommeil pour faire plus que ça. Il n'en fallut pas plus à Marguerite pour que les images de la nuit lui reviennent en mémoire ; elle sentit le rouge lui monter aux joues à une vitesse affolante. Certaine de ressembler à la plus belle des fraises d'un jardin, elle tourna la tête dans la direction opposée, décidée à faire la conversation au cadre près de la porte.

« Bonjour... Je m'excuse de t'avoir réveillé... »

Elle voulut s'assommer pour son manque d'éloquence. Cette subite pulsion resta bien heureusement du domaine de l'envie.
Antoine se redressa sur un coude en entendant la voix de son amie, et laissa un sourire s'épanouir sur son visage. Il traça une ligne du bout du doigt dans son dos, lui arrachant un cri étranglé.

« Bonjour. Ai-je une tête si effrayante au matin pour que tu me tournes le dos ? »

Marguerite, qui avait ramené les couvertures contre elle, tenta sans succès de le regarder plus de quelques secondes. Comme irrésistiblement frappés par la gravité, ses yeux retombaient sur le drap sans qu'elle puisse rien y faire. La gène l'anéantissait.

« Ce n'est pas ça... »

Le lit grinça tandis que deux bras vinrent s'enrouler autour de sa taille et des lèvres se presser contre son épaule. Si Marguerite frissonna, ce ne fut pas à cause du froid.

« C'était trop tôt ? »

La chaleur de leur étreinte nocturne se superposa à celle qui envahissait son corps, déliant sa langue.

« Non. Je ne regrette rien de ce qui s'est passé. Il faut simplement... que je m'habitue. »

Elle le sentit sourire contre son cou et se laissa aller contre lui avec un soupir fébrile. Chacune de ses caresses n'était que tendresse contre sa peau, et la sensation de sa main qui enlaçait la sienne ne s'était pas estompée de toute la nuit. Elle savait que tous les mots d'amour, chuchotés ou déclamés, resteraient logés dans un coin de sa poitrine à attendre le moment opportun pour venir résonner à ses oreilles. Calée dans les bras de l'homme qu'elle aimait, Marguerite n'avait jamais été aussi heureuse. Elle ne voyait pas le mal à se donner puisque ses sentiments étaient sincères – et qu'il ne lui serait jamais venu à l'esprit que ceux de son amant puissent n'être que feints.

La naïveté n'a jamais eu que des bons côtés ; encore moins la malice qui, mise au service des desseins soulevés par d'innombrables cicatrices, l'exploite sans remords.

Les baisers descendirent, les effleurements se firent plus appuyés. Une question parvint néanmoins à se glisser entre deux rires ou soupirs.

« Il me reste une heure avant que je doive m'éclipser. Qu'est-ce que tu préfères faire ? »

Marguerite se sentit un peu honteuse de devoir donner une réponse à voix haute. Elle s'accrocha bien fort à lui et fit mine de remonter les draps sur eux.

« Fais-moi voyager encore un peu. »

La formulation fit remonter un éclat jusqu'à leurs lèvres, qu'ils n'ouvrirent que pour les donner à l'autre.



Il fait noir ici. N'y a-t-il personne pour allumer la lumière ?
J'ai froid.

Une petite voix l'avait tiré d'un sommeil lourd dans lequel il s'était englué par accident. La joue collée à la page, Antoine jura que les écrits avaient pu s'y imprimer, et passa un bras engourdi sur son visage. Les étagères ressortaient à peine dans les ténèbres, voilant leurs formes de telle sorte qu'un enfant aurait pu en être effrayé s'il y avait imaginé le corps trapu d'un monstre. A droite ou à gauche, il n'y avait personne. La bougie, posée à son côté, était éteinte depuis longtemps. Il pouvait le voir à la cire qui avait coulé le long du bâton et y avait séché pour y former des larmes opaques. Le plafond était invisible, le ciel n'était qu'un immense tapis d'ébène à peine taché de deux ou trois étoiles. Il faisait plus sombre que dans un four.

Il avait dû rêver qu'on l'appelait ; il n'y avait que lui dans cette pièce muette.

Envahi par un abattement trop familier à son goût, il reposa la tête contre la table et fixa ses deux perles acajous sur le vide indistinct qui l'entourait. Il s'était endormi sur un livre, et personne ne l'avait trouvé. Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait, et ce ne serait sans doute pas la dernière. Depuis toujours, la bibliothèque lui avait servi de refuge, que ce soit contre les cris de ses parents ou quand il voulait chasser un chagrin. Pour se cacher, pour chercher du soutien dans les livres dont le parfum capiteux le renvoyait des années et des années en arrière, à une période où il n'était pas né et de laquelle il pouvait contempler des faits et gestes oubliés. C'était mieux que broyer du noir à n'en plus finir, du sel plein la figure à force d'avoir pleuré. Les yeux secs, Antoine ouvrit ses doigts, les referma sur de l'air, et recommença plusieurs fois.

Il avait mal au ventre, mal à la tête. Il cherchait à en saisir la raison de peur qu'elle ne l'avale tout entier un jour.

Il avait tout bien fait. Depuis qu'il s'était fait cette promesse, accroché à sa sœur mais déjà loin de son enfance, il avait observé ce qui l'entourait dans l'espoir que ce monde lui donne les réponses dont il avait besoin pour devenir quelqu'un dont on ne se moquerait pas et dont on ne se détournerait pas. C'était un besoin ardent, à l'époque, pas pour son propre bien mais pour clouer le bec de cet homme qu'il détestait plus que tout et qui n'avait pas eu la décence de mourir pour le laisser en paix. S'il avait pu l'enterrer, les choses auraient sans doute été différentes. Mais Antoine n'avait que faire des « si », ils n'étaient pas sa réalité et ne le seraient jamais. Regretter était un mot qu'il se refusait à conjuguer à quelque temps que ce soit.
Et voilà où il en était à présent : il était apprécié, on l'admirait, les compliments pleuvaient, et jamais plus personne ne l'avait critiqué. Il avait travaillé si dur pour se rapprocher de cette perfection qu'il ne pouvait qu'admirer étant enfant. Alors pourquoi est-ce que ça n'allait pas ?

Pourquoi et-ce que ça faisait encore plus mal ? Dans ces moments où ses poumons semblaient tomber en poussière et ne laisser que des restes brûlants dans sa poitrine, il n'avait pas la force de nier ou de se détourner. Les mots pouvaient sortir naturellement de sa bouche, il pouvait enchainer les gestes sans avoir l'air d'y réfléchir, il n'empêchait que l'habitude n'avait étalé son verni qu'en surface. A l'intérieur, ça n'allait pas, quelqu'un criait et le suppliait sans qu'il réussisse à interpréter les mots, à moins qu'il ne veuille pas les comprendre. On lui arrachait les côtes, les écartait impitoyablement. Son sourire vacillait trop, et il n'avait pas mille façon de le remettre en place.

« Tu as fait une erreur, le raillait un petit garçon au détour d'une étagère, tu as étouffé tout ce que tu n'aimais pas, tu l'as enfermé, tu l'as torturé. Tu es faux. C'est moi qui aurait dû être à ta place. Tu es un imposteur. »

L'apparition s'étouffait lentement dans le noir pour y disparaître complètement. Même en portant ses mains à ses oreilles, il l'entendait toujours. Jouer les sourds, ça ne marchait jamais.

Il prit une respiration asthmatique.

« C'est ton reflet qu'ils aiment. Toi, ils ne t'aimeront jamais pour ce que tu es. »

C'était pire que se réveiller après avoir bu. L'alcool, au moins, faisait taire les voix.

« Parce que tu es un monstre qui trompe, qui ment, qui se joue des autres. Tu n'es personne. »

C'était le cadavre de sa conscience penché sur son épaule, qui lui soufflait un air putride dans le cou.

« Tu as tout sacrifié et au final, tu n'as rien gagné. »

Les spasmes se comptaient par centaine, peut-être plus encore.

« Et moi j'ai froid. »

La chaise grinça quand il se redressa brusquement. Elle racla le sol comme un rire d'enfant qui rebondit entre les murs pour s'évanouir définitivement. Il avait mal, il ne se sentait pas bien, le monde tournait autour de lui. Mais il n'avait pas fait d'erreur, il était sur le bon chemin. Il ne pouvait pas tout remettre en cause car il avait fait trop d'efforts pour en arriver là.

Il prit le livre, le serra brièvement contre lui. Demain, tout irait mieux. Tout allait toujours mieux quand le soleil se levait à nouveau. La lumière chassait les illusions et les peurs : le gamin qui sanglotait et qui n'était pas réel se tairait une fois à la lueur du jour.

Il eut un moment d'hésitation avant de sortir. Il chercha des yeux quelque chose qu'il ne trouva pas entre ces quatre murs silencieux et finit par fermer la porte, le bruit de ses pas atténués par la moquette qui serpentait le long du couloir.

Blesse pour oublier que c'est toi qui est blessé. Cet enfant avait bel et bien existé, autrefois. Il l'avait tué. Il continuait de crier sans que ses hurlement trouvent un écho.

Il se désolait de ce qu'il était devenu.



Avril 1788

« Mariée, dites vous ?

-A Monsieur de Sommest, ni plus ni moins. »

Jules n'en pouvait plus de ce sujet de conversation qui voyageait sur toutes les bouches depuis quelques jours. Les mains crispées sur la commode contre laquelle il se tenait, il avait cessé de prier pour un mauvais rêve. Tout était bien vrai, du visage fermé de Marguerite à la demande officielle. Il avait eu beau demander « pourquoi », s'attarder près d'elle pour qu'elle lui explique ce qui lui était passé par la tête, elle n'avait plus voulu lui ouvrir sa porte et s'était murée dans une obstination désabusée. Il aurait aimé la confirmation de ses doutes, mais les larmes qu'elle retenait derrière ses paupières lui étaient trop pénibles. Qu'elle le défende si elle le voulait ; lui, il ne lui pardonnerait pas. Quoiqu'il ait pu lui faire, il ne lui pardonnerait pas. Il était allé trop loin.

Les deux dames à sa droite continuaient d'échanger leurs ragots avec un plaisir évident. Stupides créatures, toujours à dire du mal des autres quand elles ne parlaient pas chiffons toute la journée. Elles n'étaient guère bonnes qu'à ça.

Il aurait vraiment aimé qu'elles se taisent.

« Mariage surprise, d'ailleurs, ça ne m'étonnerait pas qu'il y ait quelque chose là-dessous. »

Ses phalanges blanchirent à force de s'agripper aux rebords qui le soutenaient.

« Elle qui disait ne pas vouloir de lui, elle lui tombe maintenant dans les bras !

-Peut-être pour cacher un scandale naissant ?

-Ah, au final, ses airs innocents dissimulaient une toute autre créature. »

C'était plus qu'il ne pouvait en supporter.
Jules se tourna vers elles, frappant le meuble du plat de la main. Plusieurs visages se braquèrent dans sa direction, curieux masques tirés de leurs conversations. La colère l'enflammait, durcissant des traits déjà peu aimables au repos ; il les détestait.
Tous.

« Ma s-sœur n'est p-pas ce que vous d-dites ! Je v-vous interdis de parler d'elle dans ces t-termes, elle n'a... »

Il fut coupé au milieu de sa plainte par une main posée sur son épaule. Il pivota et tomba nez à nez avec son père. Ce dernier le toisait avec sévérité, le dos droit et le front soucieux.
Jules détourna la tête, quelques mèches d'un blond vénitien devant les yeux. L'autorité de son père passait outre sa carrure fluette dont il avait hérité, et il avait l'impression de n'être qu'un petit garçon chaque fois qu'il baissait ce regard vers lui.

« Dé-désolé. »

C'était tout ce qu'il pouvait dire à cet homme qui comprenait son ressentiment. Il y avait des normes et des conventions à respecter en société qu'il ne pouvait pas ignorer, et crier sur les invités n'en faisait pas parti. Du plomb dans les jambes, il rejoignit sa mère et sa sœur à l'autre bout de la pièce, une trainée de remarques à sa suite. Ses chaussures se vengeaient sur un plancher ciré dont il rêvait d'arracher les lattes une à une. Sa mère n'avait pas l'air bien, Isabelle lui tenait les mains. Il sentit son cœur s'émietter un peu plus.

Il allait le lui payer.



« Regarde Jules, j'ai une nouvelle robe ! »

La fillette cessa de secouer ses volants. Elle avait remarqué que son frère avait le dos courbé et les yeux dans la vague.

« Juuules ? »

Son ainé fut obligé de lui prêter attention quand elle s'échoua gracieusement en travers de ses genoux, à plat ventre.

« Q-qu'est-ce que t-tu fais ?

-Je voulais te montrer ma nouvelle robe, mais tu m'as ignorée. Tu sais, elle est tellement belle qu'elle pourrait te remonter le moral ! »

Jules fronça les sourcils.

« D-désolé, je ne t'avais p-pas entendue.

-J'ai parlé un peu trop fort pourtant. (elle battit des pieds, puis se saisit d'une des joues de son frère, qu'elle tira avec la délicatesse d'une enfant de neuf ans) Pourquoi est-ce que tu as une mine aussi morne ? »

L'intéressé se saisit de sa sœur pour l'asseoir convenablement sur ses genoux. Il lança un vague coup d'œil à la fenêtre, contre laquelle ruisselait une eau sale.

« P-parce qu'on s'est enc-encore moqué de moi.

-Pourquoi ? »

La grimace fut éloquente, même pour Marguerite. Elle perdit un peu de sa joie.

« Ils ne pensent pas vraiment ce qu'ils disent, j'en suis persuadée. »

Les traits de Jules refusaient de s'égayer, obstinément déprimés. La gamine ne possédait pas encore le mot « défaite » dans son vocabulaire, et elle recommença à lui tirer les joues, plus largement et en s'y prenant à deux mains. La mimique, qui se voulait être un sourire sur la bouche de Jules, la fit rire toute seule.

« Regarde, comme tu as l'air plus joyeux maintenant ! Je te préviens, si tu recommences à être triste quand je te lâche, je te fais la tête. »

La peau fut libérée des petits doigts volontaires, et se maintint cahin-caha pour ne pas vexer la gentille assaillante. Marguerite étouffa presque son frère en le serrant contre elle.

« Tu vois, ce n'est pas compliqué ! Et même si les autres se moquent, tu n'as pas à les écouter. Moi je t'aime. »

Jules lui rendit à peine son étreinte, comme s'il avait peur de la briser.

« J-je sais. M-merci. »

Il était discret et avare de mots parce qu'il ne savait pas souvent quoi dire et qu'il était gauche à l'expression de ses sentiments. Il aimait malgré tout énormément sa sœur, qui n'hésitait jamais à le rassurer et le consoler quand elle se rendait compte que quelque chose n'allait pas.

Elle était la seule dans cette grande ville à ne jamais, jamais lui faire de peine.




Françoise était une brave femme, pas forcément très maligne mais toujours souriante et désireuse de faire bonne impression. Joseph était dans son bureau avec un collègue et, travail obligeait, ne voulait pas être dérangé « à moins que la maison ne prenne feu ». Suzanne avait fait comme de coutume, et s'était éclipsée chez Johanna pour voir ses nouvelles compositions florales (un hobby du moment auquel, à voir le panier fleuri dans lequel elle semblait vivre, elle se donnait à cœur joie), entrainant Marie à sa suite puisqu'Élisa avait exprimé le désir de la voir. En l'absence de ses maîtres, la servante rondelette s'était promis de tenir un service irréprochable – et la réception des visiteurs était incluse dans le lot. Elle ne travaillait pas chez les Landerolt depuis assez longtemps pour savoir, à l'image de Sophie, quels visages il valait mieux éviter de faire rentrer entre les murs tapissés. Alors quand elle déboucha dans une des pièces, occupée par deux adolescents penchés sur un clavecin et une partition récalcitrante, elle ne pensa pas à demander une permission qu'elle s'était octroyée par un soucis de civilité.

« Monsieur, quelqu'un qui désire vous voir vous attend au salon. »

Antoine releva la tête vers la domestique, son expression trahissant l'étonnement.

« C'est curieux, je n'attendais pas de visite. De qui s'agit-il ?

-Un certain Jules Hauteclaire, Monsieur. »

Le manque de réaction des deux garçons finit par inquiéter Françoise, et la pauvre femme en devint livide.

« Ais-je fait quelque chose qu'il ne fallait pas ? »

Elle faisait peur à voir et Antoine pensa qu'il était plus raisonnable de ne pas lui causer plus de frayeur.

« Non, Françoise, tout va bien. Disons que je ne pensais pas le voir ici. Dites lui que j'arrive. »

Françoise hocha rapidement la tête et s'éloigna en se dandinant sur ses jambes courtaudes. La feuille qu'il tenait dans ses mains dansa un moment avant qu'Éric n'ose hausser la voix.

« Est-ce que tu veux que je vienne avec toi ? »

Il hocha la tête. Que son « ami » daigne se déplacer jusqu'à cette maison qu'il avait tant de fois refusé de visiter par le passé ne pouvait pas être le désir d'une simple visite de courtoisie. Le regard bleu où se confondaient frustration et colère le lui confirma quand, après les avoir introduits, Françoise les laissa seuls avec l'invité.

Mâchoire crispée, lignes du visage tendues à en donner l'impression de pouvoir éclater à tout moment, ce faciès trop étroit rendait la tension compacte. Solide. Antoine et Éric le saluèrent néanmoins comme n'importe lequel de leurs amis.

Il dédaigna les politesses, condescendant, ainsi que le siège qu'ils lui offrirent. Des gouttes de pluie roulaient sur le tissu sombre de son manteau, reflet de la pluie qui tambourinait à la porte et aux fenêtres.

Jules fit claquer sa langue contre son palet avant de prendre la parole.

« Je ne suis p-pas venu pour di-discuter gentiment avec v-vous. J'ai b-besoin de m'expliquer avec t-toi. (il foudroya Antoine du regard) Et s-seuls, de p-préférence. »

Éric ne s'attendait pas à rester, mais interrogea malgré tout Antoine d'un mouvement de tête. Celui-ci lui répondit de la même façon, et le brun se retira non sans appréhension. Trop respectueux pour rester écouter à la porte ce qui se disait, il se réinstalla au clavecin, attentif aux moindres éclats de voix.

Antoine, resté avec Jules, entama la discussion.

« Quel sujet nécessite que tu me rendes visite pour m'en parler ? Et sans prévenir, en plus de ça. »

Le ton restait formel : sa comédie n'avait jamais marché avec son vis-à-vis, qu'il soupçonnait assez buté pour ne pas avoir abandonné l'image qu'il lui avait donné de lui, enfants. Les années n'étaient pas parvenues à effacer les incessantes persécutions. Qu'à cela ne tienne ; Antoine s'en moquait, tant qu'il n'avait rien à se reprocher aux yeux des autres.

Jules était seul dans son petit monde où tout le monde lui voulait du mal.

« J-je dois te p-parler de Marguerite. »

Le blond mima la surprise.

« De Marguerite ? Si c'est pour me prévenir qu'elle a décidé de se marier, sache que je suis déjà au courant.

-Ne fait p-pas l'imb-bécile, je t'en p-prie. »

Un observateur extérieur aurait pu s'amuser à prendre les paris. Les poings du second tremblaient tellement qu'il y avait matière à se demander quand ils ne pourraient plus tenir en place.

« Je te hais » ; c'était une des répliques acerbes qu'il avait envie de lui imprimer sur la figure pour qu'il ne l'oublie jamais, et qu'il retenait parce qu'il y avait plus urgent à éclaircir qu'une haine latente.

« Je ne fais pas l'imbécile. Au lieu de m'accuser dans le vide, tu pourrais en venir aux faits, que je comprenne ce que tu me reproches.

-C'est b-bien ça q-que je te reproche ! T-tu joues les innocents a-alors q-que tu es loin de l'être. Dis-m-moi ce q-que tu as fait à ma s-sœur pour la mettre d-dans cet état.

-Dans cet état ? Serais-tu vexé qu'elle t'ait laissé seul pour se marier ? Je n'ai rien à voir là-dedans. »

Si le vase à sa gauche avait été le sien, il l'aurait envoyé étaler sa porcelaine et ses courbes peintes sur le sol.

« Ne m-mens p-pas, je sais qu-qu'elle te fréquentait. S-sa décision a été t-trop rapide et t-trop brusque pour être na-naturelle. Elle le... elle le d-détestait. P-pourquoi aurait-elle choisit d-de l'épouser main-maintenant ? »

Je la connais trop bien pour me tromper. Elle a pleuré.
Antoine profita d'une pause de son interlocuteur pour afficher un mauvais sourire sur ses lèvres. Immédiatement après, il lui lança, du ton que prennent les commères pour livrer les derniers secrets arrachés à l'abri des salons :

« Comment, tu n'as pas entendu ce qui se raconte ? »

Jules le fixa, impassible, et se contenta de secouer la tête.

« Tout le monde en parle, pourtant. On dit que si Marguerite a épousé Monsieur de Sommest, c'est à cause d'une aventure qui ne serait pas restée sans suites. »

Pour faire durer le plaisir, il laissa la pendule compter quatre longues secondes.

« Ils disent qu'elle est enceinte. »

Jules ouvrit la bouche sur une note silencieuse. Abasourdi, il dévisagea Antoine tandis que les implications se frayaient lentement un chemin jusqu'à son esprit en ébullition. Incapable de parler ou de poser un mot sur les sentiments qui lui lacéraient le cœur et lui trituraient l'estomac, il mit un moment avant de pouvoir formuler une réponse intelligible.

« Q-que... enceinte ? N-non, c'est imp-possible.

-N'est-ce pas toi qui a dit qu'elle fréquentait un homme ? C'est une raison plausible, pourtant. »

Ni une ni deux, la rage était revenue déformer le visage de Jules. Ses poings. Lui faisaient mal.

« M-ma sœur n'est p-pas c-comme ça !

-Il y a beaucoup de choses qu'une femme peut s'abaisser à faire par amour. »

Les doigts serrés étaient finalement partis en avant, visant la tempe. Cruelle avait été la nature envers Jules pour l'avoir affublé de bras si fins ; une main plus grande et plus forte s'enroula autour de son poignet avant qu'il n'atteigne sa cible, et le tordit pour l'envoyer trébucher plus loin.
Il tomba à terre avec un cri assourdi. Il avait mal partout, mais cette douleur n'était rien à côté de celle que lui causait le regard d'Antoine. Il était froid, toujours ravi de voir les autres souffrir.

Cet homme était un monstre.

Le jeune homme se pencha pour se mettre à hauteur de son agresseur. Les nuances de son sourire caustique, il ne voulait même pas les discerner – si toutefois elles existaient.

« Pourquoi me frapper ? Je te l'ai dit, je n'ai rien à voir là-dedans.

-M-menteur.

-Mais si tu veux, je peux essayer de deviner. Ta sœur était sûrement amoureuse d'un homme. Elle était trop naïve, ça devait arriver.

-T-tais-toi.

-Mais à qui revient la faute ? Peut-on juger coupable quelqu'un qui a pris le plaisir qu'on lui proposait si généreusement ?

-M-marguerite est une fille b-bien. »

Il avait de plus en plus de mal à retenir les hoquets qui menaçaient d'envahir sa poitrine.

« Oh, je n'en doute pas. Mais même les filles biens peuvent parfois se laisser tenter par...

-T-tais toi, je ne v-veux p-plus t'entendre !

-Tu me demandais des explications, et maintenant tu ne veux plus rien entendre ?

-T-tais-toi, t-tais-toi...

-Cet homme n'a rien dû lui faire qu'elle n'ait redemandé par la suite.

-TAIS-TOI ! »

Jules repoussa violemment Antoine, qui dû se rattraper pour ne pas tomber à son tour au sol. Une main sur le parquet pour garder l'équilibre, il redressa la tête. Bras devant les yeux, Jules sanglotait lourdement.
Une larme s'était glissée à travers la barrière de tissu et descendait jusqu'à son menton, laissant derrière elle un sillon brillant.

Pour une raison ou une autre, Antoine arrêta de respirer. Il pleure. Tu l'as fait pleurer.

« T-tu n'as au-aucun sentiments, balbutia-t-il, la voix plus saccadée encore que de coutume, elle t'aimait v-vraiment et v-voilà co-comment tu l'as re-remerciée. Elle... elle... elle p-parlait tou-toujours de t-toi et elle t'as d-défendu q-quand... »

Il s'arrêta, incapable de continuer. Pour une minute ou deux, les pleures régnèrent en rois sur le salon, accompagnés par le tic-tac de l'horloge. Antoine était incapable de se détourner du garçon qui laissait filer son désespoir comme une pluie acide.
Ce fut l'éploré qui rompit le silence.

« Je v-voudrais q-que tu m-meurs. T-tu ne mérites... q-que ça. »

Va-t-en, Jules. Ce que tu dis me contrarie beaucoup. Ne l'insulte plus devant moi et surtout, si tu ne peux pas respecter mes choix, ne me reparle plus.

La porte s'ouvrit à la volée, laissant paraître la haute silhouette d’Éric.

« J'ai entendu des cris, qu'est-ce qu'il se passe ici ? »

Jules profita de cette intrusion pour se relever et quitter la pièce, bousculant le brun qui le regarda partir avec un mélange de consternation et de curiosité. La porte d'entrée claqua suite à un salut hâtif de Françoise, et les deux amis se retrouvèrent à nouveau seuls. Remarquant qu'Antoine ne s'était pas redressé, il se dirigea vers lui et lui serra l'épaule.

« Est-ce que tu vas bien ? »

Le jeune homme sursauta, sorti d'un drôle de songe. Il pencha sa tête sur le côté pour voir Éric, déglutit difficilement.

« Je vais bien. La conversation a juste été... un peu agitée. »

Il se releva sans aide, passa une main sur les poussières qui s'étaient accrochées à son costume. Il pouvait sentir les yeux de son meilleur ami dans son dos, pareils à un fer chauffé à blanc. C'était désagréable, c'était dérangeant. Il aurait aimé qu'il lui dise quelque chose, qu'il le dispute et le prenne par le col, lui crie que ce qu'il avait fait était mal ; il avait besoin d'une grande claque pour se réveiller. Pour l'aider à s'en vouloir, à regretter.

Mais Éric ne dit rien et continua de le fixer avec une infinie tristesse. Antoine serra les lèvres. Les pleurs de Jules s'attardaient dans la pièce, collés aux murs et à ses lèvres cuisantes d'où ne pendaient que des horreurs.

Monstre, monstre, monstre.
Tu mérites de mourir.



« Jules ? »

Jules eut à peine à bouger la tête pour apercevoir la jeune fille qui s'était approché de lui. Il pensa à ne pas lui répondre et s'enfuir, mais opta à la dernière seconde pour un vague rictus censé faire montre d'un semblant d'amabilité.

Toutes ses tentatives pour avoir l'air moins écœuré restaient lettre morte. Relativiser n'était pas son fort, et après ce qui s'était passé chez les Landerolt, il se sentait si faible que sortir de son lit tenait de l'exploit. Puisque Marie n'était pas son frère, il accepta malgré tout de lui laisser sa chance.

« Tu n'as pas l'air d'aller très bien... Marguerite reviendra sûrement voir sa famille sur Paris, tu n'as pas à t'en faire. Elle n'abandonnerait jamais ceux qui lui sont chers. »

Sa prévenance était dure à supporter. Le souffle rouillé, il prit une grande inspiration.

« Je sais b-bien. Tu ne devrais p-pas faire attention à m-moi ; j-je suis ain-ainsi fait. »

Pas fait pour être optimiste ni agréable. Il se sentit presque coupable que sa remarque semble la préoccuper.
Tout ce qu'il voyait en elle quand il la croisait, c'était Antoine. C'était plus fort que lui, il n'y pouvait rien. Ils avaient beau ne pas être identiques, Marie avait beau avoir des yeux bleus, un visage plus rond et plus ouvert, une silhouette plus corpulente, une personnalité en total contraste avec celle de son frère, les ressemblances lui retiraient toute sympathie. Il voyait sa peau claire et ses boucles dorées, la fillette souffreteuse de son enfance que personne n'avait le droit de toucher sous peine de passer par les poings de son frère, qu'il avait incroyablement faciles à l'époque. Marie n'était pas quelqu'un à part entière, c'était avant tout la sœur d'Antoine. Sa sœur adorée, sa grande sœur chérie.

Sa précieuse sœur. Souvent, Jules se demandait s'il avait de la place pour quelqu'un d'autre que Marie et Éric dans son cœur.

« Je t'offrirai mon soutien si je savais comment t'aider et si je pensais que tu ne le refuserais pas. »

Parfois il se trouvait horrible de penser de la sorte, parce que la jeune fille qui tentait de l'aider était aussi gentille et désintéressée que Marguerite. Si seulement il avait pu lui dire qu'il souhaitait mille morts pour le monstre qui lui servait de famille...

« T'entendre d-dire ça su-suffit. J'apprécie t-ton geste, s-sincèrement. »

Elle dut le croire car elle se remit à sourire, un petit sourire discret et humble. Ils ne parlèrent plus, ce qui n'empêcha pas Marie de rester près de lui à la façon d'une mère inquiète. Jules ne trouvait pas ça plus mal ; lui-même se demandait s'il ne finirait pas par passer sous les roues d'une calèche avant d'avoir atteint l'âge adulte.

Il regarda la voiture qui emportait sa sœur et son beau-frère sans un mot. Ils s'étaient dit au revoir plus tôt sans émotions, à peine une bise sur la joue en guise de dernier présent. Elle reviendrait, oui. Ne serait-ce que pour leur présenter l'enfant qu'elle mettrait bientôt au monde. A cette pensée, il rejeta la tête en arrière, les yeux levés au ciel d'un blanc bien trop neutre.
Mais plus jamais les choses ne seraient les mêmes. Il avait perdu Marguerite, il le savait.

Sous le regard emplit de détresse de Marie, il se remit à pleurer.

Tout ce temps il avait retenu ses larmes. Il n'avait jamais pleuré devant Antoine et Éric, jamais. Même à leurs piques les plus mesquines, même à leurs coups les plus douloureux, il avait refusé d'offrir l'expression physique de son mal-être. Cette fois-ci, il n'en pouvait plus.
Je veux juste que tu souffres un jour comme je souffre.



« J'ai fait une grave erreur, mon père. »

Le silence mêlé à l'odeur du confessionnal lui faisait tourner la tête. Mains jointes, contractées à l'extrême du corps humain, un homme aux airs d'ange se penchait sur sa faute. Combien d'âmes en peine étaient-elles passées par là, dirigées vers cette mince grille dans l'attente de la rédemption ?

Il lui manquait quelque chose pour tout se faire pardonner.

« J'ai... »




Juin 1788

« Marie ! »

On ne pouvait pas dire que les mises en garde de Françoise avaient servies à quoi que ce soit. Antoine avait poussé la porte sans l'écouter, la laissant discourir sur la nécessité d'être discret et compréhensif dans le couloir. Son exclamation colérique, il l'envoya aux orties sans s'en soucier. La jeune fille allongée dans le lit lui adressa une moue réprobatrice.

« Antoine, tu ne devrais pas te conduire aussi grossièrement avec Françoise. Elle fait son travail.

-Et je devrais attendre dehors, à l'écouter brasser l'air ? Je suis trop inquiet pour ça. »

Il prit place sur une chaise près du lit tout en scrutant le visage de sa sœur, que cet examen gêna.

« Je vais bien.

-Tu es pâle.

-Comme toujours lorsque je fais une crise. Écoute, ce ne serait pas la première fois, demain j'irai bien mieux. »

Antoine ne prit pas la peine de cacher son scepticisme. Depuis toute petite, Marie souffrait de crises d'asthme plus ou moins sévères, et avait plus d'une fois jeté la maison dans un chaos complet avec ses toux et ses crises d'angoisse. Son souffle était encore un peu court et sifflant, mais elle disait vrai en prétendant aller mieux. Si les choses se passaient bien, elle serait autorisée à se lever dès le lendemain. Antoine se rassit convenablement et permit à son corps de chasser la tension qu'il avait accumulée sur le chemin du retour.

« Tu nous as effrayés.

-J'en suis désolée. Je serai plus prudente, à l'avenir. »

A force de mettre le nez dans les innombrables variétés de fleurs qu'Élisa lui présentait quand elle se rendait chez elle, il était évident que l'une d'elles allait créer l'allergie de l'année. Vu la mine paniquée d'Élisa, qui allait sûrement mettre des jours à s'en remettre, plus aucun pétale n'approcherait Marie de trop près lors de ses futures visites.
Mitigé mais comprenant qu'il était inutile d'insister, cela n'aurait fait qu'importuner Marie, le jeune homme quitta le velours de son support pour se diriger vers la porte.

« Je te laisse te reposer, alors. Est-ce que je peux faire monter Élisa, si elle désire s'assurer qu'elle ne t'as pas tuée ? »

Marie gloussa.

« Bien sûr. »

Antoine se dépêcha de sortir pour faire passer le message. Et au final, cette scène était si banale que l'inquiétude et les vœux de rétablissements en étaient devenus superflus. Marie était malade mais s'en remettait toujours. Comme pour l'oiseau, comme pour les fleurs, comme pour la poussière ; les sifflements disparaissaient et elle pouvait rire et s'exclamer. A part Élisa, qui se précipita à son chevet en pleurant presque et se reprochant sa maladresse, personne ne se rongeait plus les sangs.

L'assurance de l'habitude s'était emparée d'eux. Marie ne faisait pas exception.
Tout comme son frère qui le disait avec une fermeté imposée, et son père qui le murmurait sans y croire, elle déclarait « tout ira mieux demain ».



« C'est trop bête. »



Sauf que rien n'alla mieux.
Si la jeune fille fut en effet autorisée à se lever et sortir au bout de quelques jours, les malaises reprirent de plus belle, accompagnés d'une forte fièvre. Confinée au lit, Marie n'avait plus d'appétit et dormait mal, les mauvais rêves la réveillant bien souvent au milieu de la nuit sans qu'elle parvienne à se rendormir. Elle n'avait plus de force et avait maigri au point d'en inquiéter son entourage. Les médecins ne s'aventuraient pas à se prononcer mais laissaient penser à une phtisie ; ils avaient interdit à quiconque de rester trop longtemps près de la malade, et les amis n'avaient pas le droit de la visiter. Plusieurs infections de la sorte avaient emporté quelques arrière grands-parents, et Joseph lui-même avait failli ne pas en réchapper durant son enfance. Par précaution, Marie était presque toujours seule.

Antoine profitait des moments de calme durant lesquels personne ne regardait pour se faufiler dans la chambre et rester près d'elle. Marie avait beau le repousser, prétextant qu'il allait attraper la maladie et se retrouver cloué entre deux draps comme elle, il refusait de partir. Et plus son état empirait, plus il répugnait à passer la porte en sens inverse. A mesure que la fatigue l'emportait et que sa respiration se faisait plus difficile, la maison s'assombrissait tout en se refusant à considérer la plus funeste des conclusions. La mort ne frappait que les voisins, c'était un adage bien connu : lorsqu'il était question d'occulter, l'homme n'avait pas son pareil.

Antoine n'aimait pas laisser aux domestiques ce qu'il pouvait faire de lui-même pour sa sœur. On le retrouvait souvent endormi près d'elle, et si sa mère n'avait pas été occupée à s'inquiéter à longueur de temps derrière ses livres ou ses broderies, elle le lui aurait reproché. Éric passait surtout pour changer les idées de son ami, qui se faisait bien trop de soucis pour rien. Quand elle en avait la force, les jours où tout le monde était absent et que l'effervescence diminuait, Marie attrapait l'encrier, la plume et son journal pour écrire un peu. Et quand dans ses moments de doute, la plume tremblotait entre ses doigts, elle s'en rendait compte.

Elle était plus consciente de son état que n'importe qui d'autre dans cette maison.



Août 1788

« De toutes mes peurs vient en deuxième place celle de laisser ceux que j'aime dans la détresse après mon départ ; celle qui la supplante est la peur de mourir.

Mon seigneur qui êtes aux cieux... »


Il faisait déjà nuit et on y voyait goutte. Même la chandelle placée sur la table près du lit n'avait pas la force d'éclairer entièrement la chambre enténébrée. Marie tapota la plume contre le papier blanc, les yeux posés sur un texte qu'elle ne voyait pas. Le sommeil l'épiait sans daigner l'enlacer et elle en avait assez d'attendre des songes qui la torturaient plus qu'ils ne la reposaient. Ses poumons abimés se débattirent pour chercher un souffle profond, qui résonna pitoyablement. Si elle l'avait pu, elle en aurait ri à gorge déployée. Ce n'était pas l'asthme qui lui coupait la respiration, c'était quelque chose de plus vicieux et de plus dangereux, une maladie dont elle ne se remettrait pas. Les médecins n'arrivaient pas à mentir et elle sentait bien son corps frissonner de fièvre, demander un répit qui, s'il venait, serait éternel. Elle hésitait à lui donner – non, elle ne voulait pas lui donner. Si elle avait eu le choix, elle l'aurait chassée sans autre forme de procès ! Mais à sa mère qui faisait plus attention à elle ces deux derniers mois qu'elle ne l'avait fait en dix-sept ans d'existence, à son père qui veillait discrètement et sans en avoir l'air, à son frère qui lui tenait la main chaque fois qu'il venait la voir, elle ne pouvait donner qu'un masque de sérénité emprunt de résignation. Elle devait partir le cœur léger, au moins à leurs yeux. Le poids qui pesait gros sur sa poitrine ne devait pas l'amener à ces pensées égoïstes et désagréables... Ni à des gestes qui la feraient se retourner une fois dans la tombe.

Marie ravala un sanglot. C'était dur de se savoir condamné, encore plus quand on se sentait peu à peu faiblir. Ses bras étaient devenus si minces... Presque autant que ceux de sa mère ou Adélaïde. Elle se rappelait avec nostalgie (il avait suffit de si peu de temps pour tout reléguer au passé !) les plaisanteries de Jean sur la différence de carrure entre elle et sa mère et Adélaïde et Catherine. On aurait presque dit qu'elles avaient été échangées à la naissance. Il n'aurait plus l'occasion d'en rire, dans quelques temps. La mort laissait rarement autre chose que des voiles noirs derrière elle.
Une goutte d'encre s'échappa de la plume, tachant sa chemise de nuit. Son soupir se perdit entre deux quintes de toux.

Elle aurait aimé pouvoir s'accrocher à ses proches, les prier de lui maintenir la tête hors de l'eau quoiqu'il arrive. Mais elle savait que si elle laissait paraître son chagrin, elle les entrainerait à sa suite. Ça avait beau être la dernière chose qu'elle voulait, elle avait peur et avait des craintes à confier. Le papier n'était pas son allié, il ne pouvait que recevoir son injuste frustration. Antoine avait beau dire le contraire, elle n'était définitivement pas un ange.

« Mon seigneur qui êtes aux cieux, mes rêves ne sont-ils pas à votre hauteur pour que vous me les enleviez de la sorte ? Qu'ai-je fait pour mériter un tel châtiment ? »

Marie ne voulait pas garder toute cette bile amère au fond de la gorge jusqu'au dernier instant. Elle avait besoin d'un testament qui puisse lui faire miroiter le pardon, même éphémère. C'était suffisant. La rassurer, encore une fois.

Pas sa mère, pas son père. Surtout pas Antoine. Ils ne devaient rien savoir. Elle voulait entretenir cette illusion pour eux.

« Vous êtes bien cruel, Seigneur. »

La jeune fille tira sur une de ses mèches torsadées pour remplacer la douleur par une autre.
Elle avait besoin de parler à Éric.



« Vous êtes maladroits, vous auriez pu vous noyer ! »

Le temps qu'Éric ait aidé Antoine à remonter sur la berge, Marie avait presque pu mourir de panique. Cheveux et vêtements mouillés, les deux garçons se tournèrent vers elle, glorieux du haut de leurs neufs ans fraichement atteints. Beau résultat pour un baptême tardif.

« Il n'y a pas assez d'eau pour ça... Et je pensais qu'on pourrait passer par dessus. »

Au moins, Éric avait l'air de regretter sa bêtise, contrairement à Antoine qui exhiba une coupure gagnée contre un des cailloux qui tapissaient le fond de la rivière.

« C'est en tentant des choses qu'on grandit ! Et un homme se compte au nombre de ses cicatrices. »

Marie lui lança un regard de travers, laissant Éric pouffer dans sa manche trempée et dont les dentelles avaient triste mine après ce bain matinal. Il reçut une petite tape sur la tête au prix de son hilarité, ce qui eut pour conséquence de le faire se redresser sur le champ.
Antoine subit le même sort une seconde plus tard.

« Vous êtres vraiment idiots. Tu ne veux pas aller à la guerre pour en revenir couvert de blessures, aussi ? »

La fillette si discrète était prompte à faire la morale à ceux qu'elle connaissait bien. Elle jeta un regard circulaire autour d'elle ; ne rien avoir pour les essuyer l'ennuya, du moins jusqu'à ce que son frère fasse un pas vers elle et tende les bras.

« Marie, tu me prends dans tes bras ? »

Elle recula, agitant les mains.

« Non merci, j'accepterai quand tu te seras changé. »

Le sourire diabolique continuait d'étirer les lèvres du petit garçon dont les cheveux, plus foncés sous l'effet de l'eau, lui collaient au front.

« Juste un peu !

-Ne m'approche pas !

-Moi, je veux bien ! »

Éric agrippa Antoine, qui s'effondra à terre, envoyant une exclamation sonore qui fit écho dans la campagne. Elle porta assez loin pour attirer Sophie qui préparait la nappe du pique-nique et les retrouva tous trois allongés à terre, se chatouillant et riant à n'en plus finir.

Les meilleurs amis du monde.




Le calme n'expiait jamais et ne parlait pas. Marie avait pourtant l'impression qu'il lui aurait suffi de rester à ses côtés dans le silence le plus complet pour se faire comprendre. Elle ne savait pas s'il en allait de même pour lui, ne lui aurait de toute façon pas demandé. Sa tête glissa contre le tissu pour lui permettre de poser ses yeux sur le jeune homme qui attendait près d'elle. Il avait l'air si sérieux ; un peu timide malgré la bonne tête qu'il prenait à la majorité des gens. Son esprit savait s'accorder aux sentiments qu'elle entretenait à son égard et la seule chose qui l'avait empêché de se confier, c'était les liens qui les unissaient et qu'elle avait peur de détruire.
Elle se sentait coupable de l'affubler d'un pareil rôle. Mais elle avait besoin de quelqu'un, et il était le seul qui pouvait la soulager.

Il devait lire ses pensées, ou peut-être ce qui passait dans ses yeux et qu'il savait discerner, puisqu'il posa sa main sur la sienne.

« Si tu ne veux pas parler, ne te force pas.

-J'aimerais. »

Si elle avait pu faire autrement, elle l'aurait fait. Si elle avait pu partir sans aide, si seulement... Marie se reprochait de ne pas être assez forte et déterminée. C'était l'apanage des gens exceptionnels de pouvoir mourir avec un sourire et rien d'autre.
Et elle, elle n'était pas exceptionnelle.

« J'ai peur. »

Ce simple aveu lui soutirait déjà des remords qu'elle avait bien du mal à étouffer derrière son visage blafard.

« J'ai peur de mourir. J'ai peur de ce qu'il y après, ou de ce qu'il peut ne pas y avoir. J'ai beau m'être bien conduite tout au long de ma vie, je me dis parfois que ce n'était peut-être pas assez... Et que si je tremble, c'est qu'il y a une raison. J'aimerais tellement vivre encore de longues années, me marier et avoir des enfants, les voir grandir. M'éteindre sans le regretter, sans causer de peine. »

Éric l'écoutait sans l'interrompre, plus attentif qu'il ne l'avait jamais été. Et si l'envie de baisser les yeux lui prenait, il la combattait. Marie ne savait pas s'il existait un mot dans cette langue qu'elle parlait qui puisse exprimer toute sa gratitude.

« C'était un idéal. Maintenant que je sais que je ne l'atteindrai jamais, j'ai peur et je suis en colère. Je sais que je ne le devrais pas, que chacun meurt un jour selon la volonté du Seigneur. C'est pour ça que je me sens si mal, je n'arrive pas à l'accepter. Je veux vivre. »

La litanie des mourants qui laissaient trop de choses derrière eux, qui avaient trop de chaines accrochées à leurs chevilles devait ressembler à celle que récitait la jeune fille. Et quelque part, elle enviait aussi ceux qui étaient assez courageux pour tout garder en eux et ainsi épargner des soucis à ceux qu'ils aimaient...

« J'ai honte, et je ne peux pas le dire à ma famille. Ils se sentiraient coupables. Ce serait leur donner la permission de continuer à me tenir la main à travers la tombe, et je ne peux pas leur faire ça. Tu comprends ?

-Je comprends. »

Sa voix était blanche. Marie aurait voulu pleurer.

« Je suis désolée que tu doives entendre tout cela, je ne voulais pas, mais je... »

Une pression la fit s'arrêter. Éric avait consolidé l'embrassade malhabile de leurs doigts. Et de la part de ce jeune homme naturellement introverti qui ne prenait jamais d'initiatives, c'était trop criant pour ne pas l'émouvoir. Sa gorge se noua.

« Tout ça, je veux l'entendre.

-Merci.

-C'est moi qui te remercies. »

La vie jouait un drôle de jeu avec eux ; un jeu mauvais, pénible, désenchanté. Il fallait le suivre jusqu'au bout.
La main libre de Marie se crispa sur les draps éparses.

« Quand je serai partie, vous serez tristes. Mes parents et Antoine le seront particulièrement. Il faudra les soutenir, même si tu as mal... J'ai peur de ce qui peut passer par la tête de mon frère. Il tient beaucoup à moi, et je sais que s'il était dans ce lit à ma place, je... »

Elle se tut. Éric dut la secouer légèrement pour qu'elle reprenne, avec plus d'empressement :

« J'ai pensé et écrit des choses horribles, mon Dieu ! Je ne mérite la pitié de personne, mais si tu acceptes de me donner la tienne, je t'en conjure, veille sur eux. Qu'ils puissent continuer à vivre sans regrets et se dire que quelque part je suis heureuse. Il le faut... »

Elle se redressa, dos courbé et paume contre la bouche, assaillie par une toux violente. Éric se leva puis, mains sur ses épaules, fit de son mieux pour la calmer. La tâche de salive rosâtre qu'elle dut essuyer à l'aide d'un mouchoir ne lui était que trop familière. C'était l'image d'un compte à rebours qui défilait en permanence dans sa tête – rendant chaque seconde plus terrible que la précédente.

« Je vais bien... autant que possible, en tout cas. »

Le jeune homme aida son amie à se rallonger, arrangeant les boucles blondes qui couraient sur l'oreiller lavande. Il s'attarda au dessus d'elle, un éclat mélancolique dans ses iris noisettes.

« Je ferai tout mon possible, je te le promets.

-Je sais que tu le feras. »

Marie avait beau s'être calmée et sa toux s'être envolée, Éric refusait de se rassoir. Une minute, peut-être deux plus tard, il lui demanda, la surprenant tant qu'elle ne sut au début pas quoi lui répondre :

« Est-ce que tu me laisseras t'embrasser ? »

Elle crut s'être endormie et être plongée en plein rêve. Elle cligna des yeux, incertaine, les joues nimbées de réserve.

« Tu pourrais attraper la maladie, ce ne serait pas raisonnable.

-Pour une fois, je n'ai pas très envie d'être raisonnable. »

Il le fit sans attendre son consentement. Ses lèvres étaient chaudes, sèches, avec un goût salé lorsqu'il s'en détacha doucement. La conscience de s'en aller bientôt déchirait la joie qu'elle pouvait ressentir, résultant en un masque douloureusement partagé. Elle le serra contre elle, refusant de le lâcher, le corps secoué tandis qu'elle sanglotait contre lui.

« Je ne veux pas mourir.

-Personne n'en a envie.

-Je veux rester avec vous.

-Tout le monde le souhaite.

-Je vous aime.

-Nous aussi. »

Marie pleurait, pleurait encore, et Éric avait envie de l'imiter. Il ne pouvait rien faire pour elle, à part recueillir des confessions et faire des promesses qu'il se jurait de tenir. S'il avait existé un remède miracle, cela faisait longtemps que lui et Antoine l'auraient obtenu, et ce à n'importe quel prix. En un autre temps, dans un autre monde, ailleurs, elle s'en serait peut-être sortie. Mais ils vivaient dans une réalité qui n'avait pas de clé à cette souffrance.

Il fallait rester droit, dans la vie et la mort, parce que ceux qui restaient devaient réapprendre à marcher, à avancer. Éric aurait frappé le premier qui aurait osé prétendre que ceux qui partaient avaient plus de chance.

Marie dans les bras, il ne pouvait que témoigner de son malheur. Ce n'était jamais facile de dire adieu, peu importe le côté du miroir derrière lequel on se trouvait.
Jamais.
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Mer 14 Aoû 2013 - 2:44

Histoire (fin)


Septembre 1788

« Si je le pouvais, je prendrais ta place. Si c'est pour toi, je me fiche de mourir ou de disparaître. Si ça peut te rendre heureuse, je ferais n'importe quoi. »

N'importe quoi.


Marie se réveilla avec l'impression trop réelle d'avoir inhalé de l'eau. La respiration sifflante à laquelle elle s'accrocha comme une noyée faillit la faire s'étouffer. Son crâne brûlant était encore plein du cauchemar de la nuit, et elle eut envie de crier pour qu'on vienne la rassurer. Elle s'était sentie glisser, si sûrement qu'elle en éprouvait encore une vive panique. Sa main tâtonna à la recherche de quoi que ce soit à quoi se raccrocher, et ses doigts effleurèrent un pan de tissu qu'elle agrippa sans y penser. Relevant ses yeux cerclés de violet, elle vit une tête blonde qui reposait sur le bord du lit, un bras passé autour du visage dans un sommeil fragile. Aussitôt elle ne fit plus un geste, de peur d'éveiller la figure endormie.
Antoine.

Son souffle régulier indiquait qu'il était assoupi. Un regard à la pendule pour une fois convenablement éclairée lui indiqua l'heure ; deux heures après minuit. Depuis combien de temps n'avait-elle pas dormi d'une traite ? La fatigue revint la hanter, chaussée de ses lourdes bottes de fer. C'était comme si les objets et les murs se fondaient entre eux lorsqu'elle déplaçait son regard, et Marie sut que c'était la faute d'une fièvre trop forte. Elle avait froid et chaud à la fois, et pourquoi lui semblait-il voir les étoiles danser par la fenêtre ? Les restes de la bougie, placée là au soir dernier, lui chantonnèrent qu'elle n'aurait pas la chance de voir un nouveau lever de soleil.
C'était donc aujourd'hui que tout ça se terminait ? La partie d'elle qui en avait assez de mener une bataille perdue d'avance contre la maladie s'en réjouit. Pas assez fort, hélas, pour couvrir le cri de celle qui s'accrochait à la vie, à ce lit tangible et au jeune homme qui dormait à ses côtés.

Elle lui avait demandé de partir. De toute évidence, il avait refusé et avait veillé au point de se laisser tomber là. Antoine était têtu, encore plus quand il s'agissait d'elle. Elle l'aurait secoué si elle en avait eu la force, mais préféra passer une main dans ses cheveux. Elle était jalouse de lui, l'avait toujours été, de ce frère si déterminé et qui n'avait jamais peur de rien. Marie pensait que si elle avait eu sa force et sa volonté, elle serait partie sans mentir et sans jouer la comédie. Maintenant, elle ne ressentait plus que cette affection qui les liaient, l'envie de le voir réussir là où elle ne pouvait prétendre qu'à un sommeil glacé. C'était une drôle de chose, la famille, c'était sûr... Ses parents s'occuperaient bien de lui après elle, Éric aussi. Ils trouveraient un moyen de lui faire perdre ses mauvaises habitudes. Elle leur faisait confiance. Ils réussiraient là où elle avait échoué.

Sa main passa de ces mèches qui reflétaient si joliment le soleil à une main laissée ouverte. Elle y posa délicatement la sienne, sans le réveiller, et serra les doigts.

Pardonne-moi si je te quitte sans prévenir.

Quelques rires d'enfants hantèrent ses oreilles, résonnèrent sous son crâne pour apaiser un peu la douleur. Marie n'avait jamais aimé dire « au revoir », et si ça n'avait tenu qu'à elle, personne au monde n'aurait eu à prononcer ce mot. Se dire qu'il y avait une fin à tout ne la consolait pas.

Les paupières lourdes d'avoir veillé des nuits entières à fixer le plafond tout en se posant des questions sans réponses, elle ferma les yeux, glissant cette fois volontairement dans une eau étonnamment claire. A mesure qu'elle l'engloutissait, le froid, la chaleur, les frissons, tout perdait son sens et se mélangeait dans une plénitude qui lui servit jusqu'au dernier moment de sarcophage.



Le sommeil l'avait quitté brutalement ; Antoine ouvrit les yeux sur une nuit encore sombre et une sensation désagréable d'oppression en travers de la poitrine, comme si on avait profité de son court repos pour y enfoncer une épée. Le silence le frappa sans qu'il soit en mesure d'expliquer pourquoi. Encore affaissé sur les couvertures, il releva les épaules et se redressa, prêt à chasser l'immobilité de ses membres gourds. Personne n'avait fait de feu dans la cheminée de peur d'indisposer la malade qui se disait tour à tour gelée puis brûlante : Antoine remarqua en voulant lever les bras que les doigts de la malade en question reposaient sur sa main. Il les étreignit dans un réflexe tout à fait naturel, seulement pour se rendre compte de leur rigidité et de leur fraicheur. Il réalisa en même temps ce qui manquait à ce décor d'hôpital :

Il n'y avait aucune toux, aucun sifflement pour parer l'air un peu trop vide qu'il respirait. Ce qui aurait pu être une bonne nouvelle inquiéta le frère, qui se pencha sur l'endormie.

« Marie ? »

Le visage plus blanc que pâle ne lui offrit aucun signe d'éveil, aucune grimace pour le tranquilliser. C'était une Belle aux Bois Dormants immaculée manquant cruellement de vie. Le teint fantomatique, les traits figés ; Antoine les contempla, absent, avant de se rassoir.

Non.

« Marie ? »

Encore une fois, les murmures lointains de la ville se moquèrent de lui.

Non, non, non.

« Marie, s'il te plaît, dis-moi quelque chose... »

J'ai trop prié pour que ça se finisse ainsi.
Il avait l'impression de nager en plein cauchemar. Il voulut amener la main à son visage mais celle-ci lui échappa, retombant sur le lit avec la légèreté d'une pierre. La secousse qui agita le corps ne le réveilla pas. Antoine, au contraire, en fut électrifié de la tête au pied.

« Ah... »

Il porta ses mains à sa bouche. La douleur qui suivit fut si terrible qu'elle lui ôta le cri des lèvres et les larmes des yeux. Il voulait hurler, pourtant ; prévenir quelqu'un, réveiller ses parents. Pleurer jusqu'à ne plus être capable de verser une larme.
Il n'y parvint pas. Muet, il dansait sur sa langue et s'y accrochait, rentrait dans sa gorge pour mieux le blesser. Il le sentit même tomber dans son estomac et le faire se courber en deux. Il sentit nettement quelque chose craquer.

Le reste, il ne s'en souvint pas, car le noir lui voila le regard aussi brusquement qu'il s'en était évaporé un peu plus tôt.



Éric n'avait pas attendu que ses parents finissent de préparer ses plus jeunes sœurs pour sortir de chez lui. Il n'avait d'ailleurs pas pris le temps d'enfiler plus que le nécessaire, il ne se rendait pas à une réception ou à une fête quelconque ; Françoise lui ouvrit la porte au premier coup frappé contre le bois. Elle ne pleurait pas, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir l'air bouleversée.

« Monsieur et Madame sont dans le salon... »

Éric passa aussitôt à l'intérieur, tournant la tête à droite et à gauche, à la recherche de Joseph et Suzanne. Il trouva la maîtresse assise sur un canapé du salon, tremblante et le visage enfoui dans ses mains. Françoise revint bien vite à son chevet. Quant à Joseph, ce fut lui qui le trouva : il apparut derrière lui, emprunt de fermeté. Cet homme, porté sur la mélancolie, prenait la situation en mains avec une sévérité qu'on lui ignorait.

« Antoine est dans sa chambre. Tu devrais aller le trouver immédiatement. »

Éric, que l'atmosphère étourdissait, acquiesça. Il n'arrivait pas à s'arracher à cette scène.

« Cela n'a pas été chose aisée de la calmer, expliqua Joseph, et elle pleure toujours.

-Et vous, ne pleurez-vous pas ? »

Lorsqu'il sourit, le jeune homme se demanda s'il l'avait en réalité jamais vu heureux.

« Il faut bien quelqu'un pour s'occuper de tout. Où irions nous si tout le monde se laissait aller ? Mais ne t'en fais pas, je suis plus solide que j'en ai l'air. Va, il a besoin de toi. »

Éric obéit sans demander son reste, montant quatre à quatre les marches qui menaient aux étages. Trouver la chambre de son ami ne fut pas difficile, il connaissait le chemin par cœur : passer devant celle de Marie fut en revanche plus dur qu'il ne l'avait pensé. Se dire qu'elle n'y dormirait plus jamais lui donnait l'impression de porter le poids du monde sur ses épaules.
Il entra sans frapper. Une jeune femme tendait une tasse à Antoine, assis sur une chaise. Ils se tournèrent vers lui dans un bel ensemble, et la domestique surprise par cette intrusion s'inclina avant de disparaître par une porte sur le côté afin de les laisser seuls.

Ils ne surent pas quoi se dire. Ils se contentèrent de rester face à face, jusqu'à ce qu'Antoine manque de faire tomber sa tasse par la faute des sursauts qui s'emparaient impitoyablement de ses bras. Éric la lui pris pour éviter toute catastrophe. Il la posa sur une commode et quand il se retourna vers lui, ses yeux étaient tellement brillants qu'il crut qu'il allait se mettre à pleurer.

Mais rien ne sortit, pas le plus petit sanglot. Juste une affirmation d'une banalité d'autant plus cruelle qu'elle était réelle.

« Marie est morte. »

Personne n'avait encore eu le temps de saisir la pleine portée de cette tragédie. Éric le voyait à ses mouvements lents, ralentis, et à ses yeux qui fixaient le vague plus qu'ils ne se posaient sur le mobilier. Aux airs de mausolée de la maison. Il n'avait nullement envie de le voir pleurer ; mais il fallait en passer par là pour accepter la vérité.

Il n'existait aucun moyen de ramener les morts à la vie.

« J'aurais dû partir à sa place. (ses yeux s'étaient agrandis, comme subjugués par la lucidité) Elle ne méritait pas de mourir. Si on m'avait laissé...

-Arrête, ne dis pas ça. »

Il passa ses bras autour de ses épaules. Serra avec l'intention de ne pas le laisser se dérober s'il lui prenait l'idée de fuir.

« Marie n'aurait certainement pas voulu que tu dise des choses pareilles. Elle est morte, oui, mais ça ne veut pas dire que tu dois t'en vouloir. »

Le brun sentit son ami hésiter. Il n'attendait pas de lui une attitude posée et raisonnable, pas après ce qui venait de lui arriver. Il aurait toutefois préféré qu'il crie et qu'il pleure plutôt qu'il garde ce silence songeur qui ne pouvait mener à rien de bon. Marie redoutait les idées qui germaient dans la tête des malheureux, Éric tout autant.
A ne pas exprimer ce qui nous faisait mal, on ne pouvait que nourrir son désarroi.

« Je sais. Mais elle ne reviendra pas. C'est terminé. »

Antoine serra les bras de son ami contre lui ; il ne s'était jamais senti aussi mal de sa vie. Assommé par la triste réalité, ses peines d'enfants lui paraissaient bien futiles.
Éric n'était pas un grand orateur. Alors au lieu de répliquer quelques phrases de consolation creuses et inutiles, il raffermit son étreinte.

« Tu ne vas pas t'en aller toi aussi, n'est-ce pas ? »

Éric secoua la tête, un maigre sourire au bout des lèvres.

« Non. Ne t'en fais pas, je ne partirai pas. »

Ils n'avaient pas de liens de sang mais avaient été élevés comme des frères, aussi souvent accrochés l'un à l'autre que s'ils avaient vécu sous le même toit. Marie n'avait pas besoin de lui faire promettre quelque chose qu'il aurait fait spontanément dans tous les cas. Il ne voulait plus être juste bon à s'inquiéter. Il voulait l'aider.
La pression se fit plus grande, jusqu'à éclater en milliers de larmes qui dévalèrent le long des joues d'Antoine, bercées par une suite de hoquets maladroitement étouffés dans le tissu carmin de la veste d’Éric.



Antoine détestait le noir, il détestait les fleurs ; il ne supportait plus les condoléances, qu'elles soient polies ou sincères. Il haïssait tout ce monde qui se pressait au salon, tous les amis qui serraient les mains, le deuil qui suintait des murs et les visages qui accusaient dix années de plus sous le drame. Il avait beau s'isoler et paraître le moins possible, il ne parvenait pas à échapper aux regards mouillés – sa tante, sa mère, ses cousins, ses amis, et toute une famille et une foule de connaissances qu'il ne se rappelait pas posséder jusque là. Tout le monde déplorait la disparue (si jeune !), personne n'échappait aux souvenirs qui s'invitaient aux réunions pour les désespérer un peu plus. Il en avait entendu quelques uns dire que c'était ainsi, que la vie comportait son lot de plaisirs et de déplaisirs, qu'une jeune fille aussi bonne devait reposer en paix... Quand il imaginait Marie, au fond de son cercueil, seule et la peau marbrée de froid, il ne désirait rien de plus que prendre sa place. Elle qui avait été si gentille tout au long de sa vie, pourquoi fallait-il que la maladie l'emporte ? Pourquoi pas les voisins, ou n'importe qui dans cette satanée France ? Pourquoi avait-il fallu qu'on emmène sa sœur ? Ses questions ne trouvaient pas de réponse, et éclataient dans sa solitude en petites bulles de savon fragiles. Sur les deux êtres qu'il aimait le plus au monde, on lui en avait enlevé un ; l'incompréhension et la colère suivaient irrémédiablement après le choc.

Le jeune homme refusait quiconque ne soit pas Éric à ses côtés. Beaucoup s'étaient pourtant déplacés ; sa mère avait tenté en vain de nouer un semblant de conversation, et il en allait de même pour son père. Élisa avait essayé de le sortir de son apathie, sans plus de succès. Pierre, Jeanne, un nombre incalculable de visages inquiets s'étaient penchés sur lui. Il ne voulait pas les voir. La société lui était devenue insupportable. Il aimait être seul et touiller des pensées noires comme la mort. Marie lui manquait affreusement. Le sentiment qui dominait par dessus tout était la culpabilité.

Il n'était pas bon, il n'était pas pieux, il avait commis plus d'erreurs ces dernières années que Marie en toute une vie. S'il y avait bien un âme à faucher, c'était la sienne. Alors pourquoi ? Quand il élevait les mains, il ne se rappelait plus comment faire pour les joindre et prier. Avant que sa sœur ne tombe malade, sa croyance s'était bornée à une messe obligatoire dont il ne se souciait presque plus... Comment Dieu aurait-il pu l'écouter et lui pardonner ? Ses prières n'étaient peut-être pas sorties de cette chambre, au final.

Antoine avait le cœur en morceaux. Descendre dans l'après-midi et entendre sa mère user ses larmes ne l'aidait pas à aller mieux. Ils étaient tous en train de se morfondre, ils étaient tous comme lui.
Épaule calée contre le mur près de l'escalier, le jeune homme se demandait quelques fois si les marches auraient eu raison de son crâne ou s'il serait arrivé agonisant au bas de la longue rampe qui les bordaient...



« Marie ne méritait pas ça.

-Marguerite non plus. »

Même encapuchonné par la peine, Jules n'oubliait pas.

« C'est toi qui aurait dû mourir. Pas elle. »

C'était la première fois qu'Antoine baissait la tête et approuvait sans rien ajouter. C'était lui qui aurait dû partir.

C'était lui.



« J'ai fait une grave erreur, mon père. »

Antoine se sentait étranger à cette structure de pierre et de bois. Il avait trop longtemps négligé de venir soulager sa conscience et demander le pardon. Aujourd'hui encore, la rancune l'agitait... Mais il devait se confesser. Ne serait-ce que pour Marie.

Pas de contrition pour les pécheurs.

« J'ai oublié de prier Dieu. Et maintenant, je ne m'en sens plus la force car je lui en veux.

-Pourquoi lui en voulez-vous ? »

Ses ongles s'enfoncèrent dans sa peau et ses dents dans sa lèvre.

« Je lui en veux car... il m'a pris ma sœur. »

Il lui reprochait ce choix arbitraire – le lui reprocherait toujours. Il ne pensait pas qu'il y avait un moyen au monde qui puisse l'amener à remettre sa confiance entre les mains de ce créateurs qui frappait ses plus parfaites créations. Il doutait de la justice qu'il dispensait à travers ses vassaux, il doutait de sa miséricorde si souvent louée. Dieu existait, son éducation ne lui permettait pas de remettre cette certitude en cause : mais il n'était pas bon, il était cruel. Il se réjouissait du malheur qu'il créait et ne vivait que pour les perles qu'il forçait le commun des mortels à verser sur ses psaumes rédigés au sang.

Dieu était un tyran, sans cœur et sans âme.

« Notre Seigneur rappelle à lui ceux pour qui le temps s'est écoulé ; votre sœur ne souffre plus et repose à ses côtés. N'êtes vous pas heureux qu'elle ait trouvé l'éternelle félicité ? »

Dieu ne lui avait jamais rien accordé ; de l'entente de ses parents à la guérison de sa sœur, il avait tout rejeté. Sa main était restée tendue – et vide.

« Je doute tellement. Elle ne le méritait pas, elle était trop jeune.

-Ne doutez plus. Souhaitez son bonheur si vous l'aimiez de son vivant et ne regrettez pas. Dieu ne punit pas injustement. Si vraiment votre sœur était méritante, il n'y a pas à se désoler pour elle. »

Il prit son silence pour un assentiment. Antoine ne comprenait pas. On ne laissait pas partir quelqu'un qui avait été un modèle de vertu. Si Marie n'avait pas été enlevée en réparation de ses péchés, alors...

« Avez-vous autre chose à confesser ? »

Sa langue le brûlait et ses genoux le faisaient souffrir.

« Non.

-Dieu vous pardonne. Croyez en lui comme il croit en vous et laissez mourir cette colère. »

Mon père, si vous saviez...
Le jour était clair, presque aveuglant, et le froid mordant. Antoine descendit les marches tout en resserrant contre lui les pans de son manteau. Il ne voulait pas rentrer chez lui, mais avait-il le choix ? Paris lui était aussi étrangère que l'Église sans sa sœur près de lui.

Il ne pouvait pas tout avouer. S'il le faisait, cet homme derrière la grille, aussi saint soit-il, le jugerait. Il lui ferait la morale, déclamerait des passages entiers appris par cœur, lui dépeindrait un monde de souffrances avant de faire miroiter la rédemption au bout du chemin. C'était ce qu'ils auraient tous fait. Le prêtre, ses parents, cette femme qui marchait à sa gauche, ce groupe d'hommes devant lui, même les enfants qui jouaient. Ils l'auraient jugés, tous autant qu'ils étaient, du haut de leurs différences. Il le refusait.

Tout ce qu'il avait fait, il l'avait pour être quelqu'un de bien. Il le jurait. Était-ce sa faute si le monde ne savait pas ce qu'il désirait ? Trop insolent pour être apprécié : mais si l'on découvrait qu'il jouait la comédie, on le mettrait immédiatement au rebut. Être soi-même pour être détesté, mentir pour être apprécié ? Qu'est-ce qu'ils voulaient, à la fin ? Qu'est-ce qui était mieux ? Il les détestait. Les autres, ceux qui grouillaient, anonymes, dans les rues. Il ne les avait jamais aimés. Ils auraient pu tous mourir au son de la prochaine cloche, il ne s'en serait pas plus préoccupé qu'un cadavre d'animal au milieu de la chaussée. Ils ne valaient pas plus.

Si quelque chose était allé de travers, si malgré tout il n'arrivait pas à avoir de remords sincères en tournant la tête vers ses erreurs... Pouvait-on lui en imputer la faute ? Il avait simplement voulu être quelqu'un de bien, d'apprécié. Il y avait mis tellement d'efforts, ça ne pouvait pas être mal, ça ne pouvait pas être répréhensible... !

Il essuya du revers de la manche ses larmes. Marie, Marie...

Ils ne savaient pas, même celui d'en haut ne savait pas. Pourtant, il la lui avait prise.

Et moi j'ai froid.



On ne pouvait pas demander d'un homme plus que ce qu'il pouvait tenir entre ses mains, plus que ce qu'il pouvait être. Chacun avait sur le dos un fardeau à hauteur de ses capacités. On vivait un cauchemar personnel, et le malheur ne se mesurait pas au nombre d'hommes tombés ou de larmes versées, mais à ce qu'on pouvait endurer avant de craquer.

C'était une punition soigneusement, individuellement façonnée. Et qui aurait osé prétendre connaitre assez les faiblesses de l'autre pour s'en faire juge ? Serre les dents, Antoine.

Personne ne peut te dire si tu iras au Paradis. Les Saints ont toujours été les plus hypocrites du lot.




« Père, mère, j'ai... »

La suite de la phrase resta coincée dans sa gorge et se mua en une exclamation surprise. La main sur la clenche, il en laissa tomber le papier qu'il tenait dans l'autre.
Joseph et Suzanne s'écartèrent rapidement l'un de l'autre, pris en faute comme des adolescents. C'était une étrange sensation de déjà-vue, à tel point qu'Antoine fixa sa mère pour s'assurer qu'il s'agissait bien d'elle. Les yeux verts, fuyants, ne pouvaient pas tromper.

Il se baissa pour ramasser la feuille, prêt à battre en retraite.

« Je crois que je vais vous laisser et revenir plus tard, lorsque vous... enfin... lorsque vous serez disponibles.

-Antoine. »

Il n'eut pas le temps de fermer la porte. Pour faire honneur à l'autorité toute nouvelle de son père, il stoppa son geste.

« Nous avons quelque chose d'important à t'annoncer. »

Ils souriaient sous les drapés du deuil. Celui qu'Antoine esquissa était plus faible.
La vie avait vraiment un drôle de sens de l'humour.



Janvier 1789

Il avait neigé. Antoine contemplait les restes de poudreuse qui s'accrochaient à la rue, aussi immobile qu'une statue. Le temps passait, ça allait faire quatre mois que Marie était morte : le monde s'égayait, laissait tomber le noir, continuait de tourner. André leur avait écrit pour leur annoncer la naissance de son fils, qu'il ne leur présenterait par respect qu'au Printemps. Michel et Marguerite avaient récemment fait le déplacement depuis Toulouse jusqu'à Paris pour montrer le leur à la famille et aux amis. Antoine n'avait pas été les voir, pour la même raison qu'il n'avait pas répondu à la lettre que Marguerite avait envoyée à la mort de Marie. Puisqu'il n'était pas en mesure de lui offrir des excuses qui venaient du cœur, il voulait au moins lui épargner d'autres mensonges. On lui avait dit que le petit Frédéric ressemblait à sa mère ; autant pour eux.
Le rebord de la fenêtre était couvert de givre. Il envoya valser les flocons durcis du plat de la main. Rien n'avait changé pour lui, ces derniers temps. Il avait l'impression de s'enfoncer dans un calme indifférent, de contempler un ciel duquel le soleil ne percerait plus. Les jours se ressemblaient encore plus qu'auparavant : blancs et sourds, ponctués de petits évènements insignifiants. Antoine se serait certainement mieux porté s'il avait pu jouir de l'entente de ses parents et de la grossesse de sa mère.

Mais il vivait en automate.

Il se pencha jusqu'à faire face au sol dans lequel la maison enfonçait ses fondations. La gravité l'y aurait rappelé une fois ses pieds dans le vide, la distance était assez grande pour le tuer sur le coup. Sauter, rejoindre Marie ? Non, se disputa-t-il sans joie, elle devait être quelque part où il n'irait jamais. Mais même sans espoir de retrouver sa sœur, si les pavés pouvaient faire disparaître sa langueur...

Il se rejeta en arrière. Chaque fois qu'il y pensait, il crevait opportunément la surface au dernier moment. Mourir ? Non, il n'en avait pas envie. Il n'était ni Clara ni André. Marie ne l'aurait pas souhaité. A quoi pouvait-il penser ? Une fois le gris de la rue soustrait à sa vue, il réalisait son ridicule et s'en moquait, tout en sachant pertinemment qu'il y songerait à nouveau dans quelques jours. J'aurais préféré ne pas comprendre.

Il avait de plus en plus de mal à supporter l'absence, pour la simple et bonne raison qu'il s'en rendait chaque jour plus coupable que la veille.

Ses problèmes n'avaient pas la chance de disparaître une fois la fenêtre close.



Février 1789

Il faisait toujours gris, à la différence près que le vent avait daigné leur laisser un court répit. Cloitré dans sa chambre, une plume inutile à la main et un papier vierge devant lui, Antoine était plongé dans des réflexions qui n'admettaient pas le monde extérieur. Il n'entendit pas la porte d'entrée claquer deux étages plus bas, ni les exclamations qui en découlèrent. A la vérité, il se rendit compte de la présence du visiteur lorsqu'il fut sur le pas de sa porte. Courroucé qu'Éric ne se soit pas annoncé, il posa un coude brusque sur le dossier de sa chaise.

Et croisa le regard d'Adélaïde.

« Adélaïde ? Qu'est-ce que tu fais ici ? »

La jeune femme était entrée sans frapper. Simplement vêtue sous le manteau qu'elle avait cavalièrement laissée à Françoise, elle s'avança sans répondre et se dirigea vers la fenêtre, qu'elle ouvrit en grand. L'air glacial fit réagir Antoine ; il se leva et la foudroya en bonne et due forme.

« Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Le jeune homme se sentait dans son bon droit, aussi se montra-t-il désagréable. Il s'agissait de sa maison et de sa chambre ! De toute évidence, Adélaïde s'y sentait encore plus que lui. Elle fit claquer ses talons sur le sol avant de délaisser l'air du dehors pour s'approcher et poser sur lui un regard accusateur. Ils étaient proches ; elle devait lever les yeux pour le voir, et Antoine remarqua qu'elle n'avait pas pris le temps de dissimuler les taches de rousseur qui décoraient ses joues et qu'elle abhorrait tant.
Ses cheveux, eux aussi, n'étaient pas parfaitement noués.

« Je te sors de ta réclusion, pauvre imbécile ! Puisqu'Éric semble aussi maladroit en amitié qu'en amour. »

Elle grommela quelque chose pour elle-même, s'éloignant, ouvrant portes et relevant tentures afin de faciliter les courants d'air.

« Enfin, laisse-moi te dire que tu le vaux bien dans ce domaine.

-Je ne t'ai rien demandé ! »

La honte d'être pris pour enfant qui réclame qu'on le borde était insupportable. Adélaïde dut s'y prendre à deux mains pour l'empêcher de refermer la fenêtre.

« Ferme ça et je t'y passe tout entier. Crois-moi, je le ferai. »

Il obtempéra de mauvaise grâce. La petite demoiselle était à présent debout au milieu de la chambre, mains sur les hanches. Elle inspectait le sol et les meubles d'un œil averti : Antoine était un garçon ordonné. Ne trouvant rien à redire, elle hocha la tête.

« Au moins, tu ne t'es pas laissé aller.

-Je n'ai pas besoin de ton aide. »

Le sourcil qu'elle leva soulignait à merveille son désaccord.

« Bien entendu. Tu t'en sors très bien tout seul ; tu t'enfermes depuis des mois dans cette chambre, et quand tu en sors, tu n'en sors que physiquement. Tu as décidé de murer ton esprit entre ces quatre murs ? Réveille-toi, bon sang ! »

La violence dans sa voix le fit tressaillir.

« Tu penses que Marie aurait apprécié de voir son frère dépérir sur son souvenir ? Oh, je sais ce que tu vas dire, le coupa-t-elle car il avait fait mine d'ouvrir la bouche, tu vas dire que je ne sais rien de tes sentiments, que ce sont tes affaires... Si tu penses que je ne connais pas les hommes parce que je n'ai pratiquement que des sœurs, tu te trompes lourdement. »

Elle n'était pas décidée à partir. Voir Adélaïde faire la morale n'était pas rare ; la voir lui faire la morale l'était. En général, elle se taisait et ne lui disait rien – Antoine savait pourtant qu'elle le connaissait mieux que ses autres amis.
Il fallait qu'elle en ait assez pour qu'elle en arrive à cette extrémité. Qu'elle soit inquiète, sûrement.

« Éric ne sait plus quoi faire, ajouta-t-elle à titre d'information, il n'arrive pas à te tirer de là. Soit. Je le ferai à sa place mais je ne suis pas aussi douce. Peut-être que c'est ce qu'il te faut.

-Je me sens très bien, il n'y a pas de quoi s'en faire.

-Oh, je t'en prie, pas ce mensonge ! Soit tu me dis ce qui te tourmentes, soit je te sors de cette chambre de force. »

Antoine faillit lui faire remarquer à quel point ses bras étaient menus comparés aux siens. S'il avait résisté, elle n'aurait rien pu faire.
Mais Adélaïde avait cette capacité incroyable de faire étinceler mille morts dans ses yeux quand on avait le malheur de la contrarier. Des réminiscences de son enfance allaient dans le sens de la jeune femme.

Petite crainte révérencieuse. Antoine était étonné, quelque part, que cela suffise à le faire ployer.

« Ce n'est rien, c'est juste... »

La brune l'incita à continuer. Il s'appuya au bureau derrière lui, sur lequel reposait toujours la plume et la feuille.

« Je me dis que j'aurais dû mourir à sa place. »

Elle parut surprise.

« Pourquoi penser des choses pareilles ? »

C'était dur de se confier. Si ça n'avait tenu qu'à lui, Antoine aurait quitté cette chambre dès les premières secondes. Seulement, Adélaïde ne l'aurait pas laissé faire, et son insistance bornée pouvait refaire fonctionner l'engrenage. Éric était gentil, présent, aurait accouru au moindre problème, même en pleine nuit : mais il était trop doux.
Trop tout.

« Parfois je pense... que Dieu me l'a enlevée pour me punir. »

C'était la seule réponse plausible.
Il ne se hasarda pas à lever la tête vers elle. S'il en avait eu le courage, il aurait remarqué ses lèvres pincées et son regard lointain. Le parquet se fit l'écho de chacun de ses pas, qui l'amenèrent près de la fenêtre.

« Je comprends ce que tu veux dire, tu ne serais pas le premier à penser cela. Mais ne crois-tu pas que c'est hautement égocentrique ? »

Il lui adressa une moue confuse.

« Pardon ?

-Je sais que tu n'as pas été un modèle de droiture. Ceux qui agissent mal sont tentés de penser que les malheurs qui les frappent indirectement sont leur faute... mais ils se trompent.

-Pourtant, c'est encore plus douloureux que perdre soi-même la vie.

-La logique est là, je le conçois. Sauf que c'est une pensée erronée. Marie était malade, et son asthme n'a pas dû l'aider. La maladie frappe sans distinction, les bons comme les pécheurs. Chaque jour, des centaine de personnes qu'on pourrait sans mal qualifier de saintes perdent la vie. Des hommes, des femmes, des enfants... La mort passe la bague au doigt sans lever la tête vers le visage qu'elle condamne.

-Adélaïde... »

Elle ne prit pas le temps de s'arrêter sur son visage ébahi et choqué.

« Penser comme tu le fais est rassurant. On se dit que cette personne est morte pour quelque chose alors que ce n'est pas le cas. Même si tu avais passé ta vie en dévot, à prier et faire la charité, elle serait tout de même morte. C'est dur à accepter, mais la vérité est là : elle est morte et tu n'as rien à y voir. Personne n'a rien à y voir. »

Antoine lui retourna une dénégation violente.

« Si j'avais prié...

-La maladie ne t'entends pas, répliqua-t-elle plus sèchement, elle se contente de tuer. Aléatoirement. Alors arrête de t'en vouloir, ça n'a aucun sens. »

Les yeux du jeune homme s'embuèrent délicatement.

« Tu dis des choses dures.

-Je dis la vérité. Tu préfèrerais en être la cause, n'est-ce pas... »

Elle sourit tristement.

« Ce serait plus facile. Antoine, Marie était comme une sœur pour moi. J'ai pleuré de devoir l'enterrer. Mais ce qui est fait est fait. Pour lui faire justice, mène ta vie. Il faut te marier, avoir des enfants, être heureux. C'est tout ce que tu peux faire pour elle. »

Il s'était laissé tomber sur la chaise, la tête basse. Songeant qu'il valait mieux le laisser seul, Adélaïde lui prit l'épaule en passant à ses côtés.

« Ne pars pas, je n'ai pas envie de pleurer quelqu'un d'autre. Et ne t'avise pas de recommencer à te morfondre. La prochaine fois, je ne reviendrai pas. »

C'était un toucher chaleureux. Ils eurent du mal à se laisser partir.
La porte bien huilée grinça à peine. Auparavant orienté vers les tapisseries aux motifs soignés, Antoine ne put s'empêcher de lancer un bref regard oblique vers son dos étroit, recouvert d'une robe terne :

« Tu mens. »

La jeune femme s'arrêta. Il ne vit son sourire qu'à travers le ton de sa voix, puisqu'elle ne lui fit pas face pour lui répondre.

« Tu es mal placé pour dire ça. »

Et elle avait claqué la porte – comme le faisait une mère pour ne pas réveiller son enfant. Tout doucement.
L'amertume avait pris racine trop profondément pour être chassée de la sorte. Avouer que sa sœur était morte « pour rien » lui faisait encore trop mal pour qu'il puisse le considérer, et ce en dépit du discours de son amie. Mais la main qui s'empara de la plume blanche trouva une curieuse utilité au papier. Timidement, l'encre traça quelques arabesques à destination de l'inconnu... Pour une première marche, ce n'était pas si mal.

« Chère sœur... »

Acte 4 ; baisser du rideau (1789)



Il avait oublié le soutien et l'affection. Il s'était obstinément ancré dans son monde et beaucoup de choses lui étaient passées à côté – des notions, des sentiments qu'il était trop tard pour espérer récupérer. Mais qu'en était-il du reste, du futur ? Des pages encore intactes ?
Antoine ne se sentait pas moins éprouvé. Mais il recommençait à prendre goût aux activités, à espérer, à sentir une chaleur au fond de sa poitrine. Il avait fallu un drame pour polir les angles saillants, et il laissait volontiers à la mer le soin de terminer ce qu'elle avait entamé, pour qu'un jour...

« Antoine ? »

La tasse sur le plateau émit un faible tintement. Timorée à souhait quoique charmante, Camille rassembla toute sa volonté pour la lui présenter.

« Je me suis dis que... que...

-Merci. »

Il la prit avec ménagement, abandonnant son livre sur l'accoudoir. La jeune fille, qui allait avoir quinze ans, serra les violettes peintes sur son cœur.
Elle lui souriait comme Marguerite lui avait souri. A la différence près qu'il ne devait rien gâcher, cette fois. Jusqu'au jour où le liquide brun qui nageait dans la porcelaine refléterait une sincérité à nue...

Il courait le risque que rien ne change, que rien ne se passe. Que les jours s'égrènent et le laissent derrière lui. C'était le prix à payer : il allait vivre. Vivre et rire, vivre et souffrir. Peu importait. Il subirait et verrait de ses propres yeux ce que les années avaient à lui donner. Il suivait attentivement les contours du visage de Camille, d’Éric, du ventre de sa mère qui ne cessait de s'arrondir, des expressions amusées de son père, de leurs mains enlacées, de la tombe de Marie. Ce serait long, ce ne serait pas facile. Tant pis.

Il trempa les lèvres dans le liquide brûlant. César ne lui en aurait pas voulu.

Alea Jacta Est.



Juin 1789

« J'aimerais qu'ils aillent plus vite...

-Ils font déjà leur possible, Suzanne. »

La mère de famille soupira, les mains posées sur un ventre imposant. Les domestiques s'affairaient autour de la diligence, attachant vêtements et argenterie, vidant la maison de tout ce qui était précieux. Face aux troubles grandissants dont Paris était la victime, les Landerolt avaient accepté la proposition de Catherine, qui possédait un frère ainé en Allemagne. S'ils voulaient se réfugier à son domaine pour quelques temps, elle était certaine qu'il les accueilleraient à bras ouverts. Jean et sa famille devaient d'ailleurs les rejoindre après avoir réglé de petits détails, ce qui ne manquait pas de plonger Suzanne dans une profonde angoisse : elle aurait préféré faire la route avec eux.

« Monsieur, vos affaires sont prêtes. »

Joseph hocha la tête, essayant d'ignorer Suzanne qui lui tirait nerveusement la manche.

« Nous allons y aller, alors.

-Le plus tôt sera le mieux. »

Depuis quelques temps, peut-être à cause du terme de la grossesse qui approchait, la jeune femme ne supportait plus les nouvelles qui ébranlaient leur pays natal et s'abîmait la santé à craindre tout et n'importe quoi. Quitte à accoucher en chemin, Joseph avait jugé préférable de la mettre vite à l'abri. Une fois chez le frère de Catherine, elle se sentirait sans doute plus en sécurité. Occupée à chercher son fils des yeux, il dut la pousser lui-même vers la diligence.

« Attendez, attendez, où est passé Antoine ?

-Juste là. »

Elle sursauta mais parut rassurée de le trouver juste derrière elle. Suzanne agita les bras pour lui suggérer de passer avant elle.

« Montez donc, un long voyage nous attend.

-Ne faites pas attendre votre mère, sinon elle mourra d'inquiétude.

-Je ne suis pas inquiète... »

Antoine sourit et adressa un signe de tête censé calmer sa mère qui se sentit obligée de se justifier auprès de son mari. Après quoi il fit comme elle le lui avait demandé, pour s'arrêter à peine un pied dans la voiture.
Mince.

« Père ! »

Joseph lui lança un regard bleu et gris où commençait à poindre la lassitude et la fatigue des préparatifs.

« Que se passe-t-il ?

-J'ai oublié quelque chose dans ma chambre. Quelque chose d'important. Puis-je aller le chercher ? (devant la perplexité évidente de Joseph, il précisa) Je serai vite de retour. »

Ils s'avouèrent vite vaincus, bien que Suzanne continuait à s'agiter. Joseph fit un vague signe du bras pour lui donner sa permission.

« Merci. »

Soucieux de tenir sa promesse, Antoine se dépêcha de passer à l'arrière, là où les domestiques entraient et sortaient à leur guise. Il atteignit cette même porte dont il avait maintes fois usé pour ses sorties nocturnes. Tout ça lui semblait maintenant faire parti d'un autre monde... La disparition de Marie avait noyé les souvenirs sous une couche impressionnante d'eau qui étouffait les sons et déformait les images.

Il connaissait ce passage par cœur. Il connaissait aussi le couloir, celui qui donnait sur les cuisines et les chambres des serviteurs. Au moment où sa main tourna la poignée sans arrières pensées ou craintes (que risquait-il chez lui ?) et qu'il posa un pied sur du plancher recouvert de velours rouge, il sut que quelque chose clochait.
Mais la maison, dénuée de pitié, l'engloutit sans lui laisser le temps de reculer.



« Antoine ? »

Les cris résonnaient, ceux effrayés de son père, ceux quasiment hystériques de sa mère. Françoise les interpella depuis la balustrade du premier, essoufflée.

« Il n'est pas à l'étage !

-Mais où peut-il être ? »

Suzanne s'appuya contre le mur du hall, les larmes aux yeux et sur ses joues fardées qui perdaient lentement leurs couleurs.

« Antoine, mon Dieu, Antoine... »

Joseph la prit dans ses bras, soucieux de la santé de la pauvre femme que tout ce remue-ménage était en train d'affoler.

« Ne vous en faites pas, nous allons le retrouver. »

Il le pensait vraiment.
Qu'aurait-il pu penser d'autre ?



« Voilà, j'ai terminé ! Tu es sec. »

Le tissu qui avait servi de serviette provisoire fut jeté dans un coin de la pièce. Antoine passa par le dossier du canapé et se laissa tomber près d’Éric, emportant le napperon avec lui. Au lieu de le reposer sur son support, il s'en fit un couvre-chef pour amuser la galerie, qui se résumait à son ami et un serviteur près de la porte ; à part lever les yeux au ciel, l'adulte ne fit rien pour faire cesser les pitreries de l'enfant.

« Je pense que je peux lancer une nouvelle mode.

-Désolé, mais je ne te suivrai pas. »

Le tissu crocheté atterri sur la tête humide d’Éric, qui n'eut pas besoin de l'enlever puisqu'il en glissa immédiatement après. Déçu par son manque de précision, Antoine s'affala sur le dossier avec une grâce toute personnelle.

Si on ne les prenait pas pour des frères, c'était parce qu'ils ne se ressemblaient pas du tout.

« Je fais tout ça pour toi et tu es ingrat avec moi.

-Tout ça ? »

Le blond désigna les cheveux récemment séchés de son ami.

« Tout ça, ça. »

Antoine était vif ; à peine Éric avait-il tendu la main vers lui qu'il avait bondi sur ses pieds.

« Lâche ! S'exclama-t-il en croisant les bras dans l'espoir de former une armure correcte et se protéger d'une nouvelle attaque, tu sais bien que je n'aime pas ça !

-Et toi, respecte donc celui qui t'as empêché de te noyer dans un ruisseau. »

Ils se regardèrent en chiens de faïence un court instant avant d'éclater de rire. La scène tira un sourire à celui qui les observait.

« Bien, j'avoue que tu m'as sauvé la vie. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »

Ils étaient portés sur les plaisanteries et les taquineries. C'était une façon comme une autre de faire étalage de son affection.

« Tu serais sans doute noyé au fond du ruisseau. »

Antoine savait que sa mère l'aurait menacé de lui arracher la langue s'il la ressortait, raison pour laquelle il s'en donnait à cœur joie quand elle n'était pas à l'horizon. Le pauvre homme qui gardait un œil sur eux eut bien du mal à empêcher le plus vif de passer par la porte – puis par la fenêtre – tant il était déterminé à mettre Éric au défi de le rattraper s'il sautait de la plus haute branche du plus grand arbre du parc. Vexé que sa petite carrure ne lui permette pas d'avoir l'avantage sur un adulte, il se rabattit sur le clavecin qui prenait la poussière dans un coin de la pièce. Ils s'entrainaient tellement que jouer à deux ne leur était plus si ardu qu'auparavant. En se concentrant, ils parvenaient même à faire un sans fautes jusqu'au bout.
Les petites maladresses ponctuelles faisaient crisser les dents du serviteur au dos bien droit. Il se consolait en se disant que, au moins, ils ne rentreraient pas trempés jusqu'aux os ou couverts d'hématomes.




Éric ne savait pas pourquoi il avait tiré la vieille partition de son sommeil. Elle déboîtait les tiroirs de vieux souvenirs, ravivait une complicité dont le temps s'était fait gardien. Ses doigts allongés la chiffonnèrent en la plaçant devant les touches d'ébène et d'ivoire. Sur le côté dressé, un paysage portuaire, propriété d'une cité exotique et sans doute imaginaire, exposait des trésors dans lesquels ils avaient quelques fois passé plus de temps à se perdre qu'à apprendre correctement le son des cordes pincées. C'était stupide. Il pouvait la jouer seul, cette musique. En bientôt dix ans, il avait eu le temps de se perfectionner.

Pourquoi est-ce que, malgré tous ses efforts, la mélodie sonnait faux ?

Où es-tu ?



« Éric ! »

Le ciel se couvrait de gros nuages noirs. La petite fille s'était écartée de sa famille, un bébé paisiblement endormi entre ses bras qui perdaient les rondeurs de l'enfance. Du haut de ses dix ans, benjamine de sa fratrie qui n'avait jamais eu à tenir de frère ou de sœur, Anne avait spontanément pris l'enfant privé du frère qu'il aurait dû avoir sous son aile. Le brun se pencha vers elle et essuya une larme qui s'était échappée d'une prunelle aussi noisette que la sienne.

« Vous reviendrez ? »

Adélaïde se tenait sur le perron de leur maison et ne pouvait pas l'entendre. Éric lui sourit et répondit pour elle.

« Dès que nous aurons fini ce que nous avons à faire ici. Ne t'inquiète pas, on vous rejoindra dès que ce sera chose faite.

-Promis ?

-Promis. »

Elle se raccrocha à la croyance enfantine que son grand frère ne pouvait pas lui mentir. Anne ravala ses sanglots et cala le nouveau-né contre sa poitrine, dans un effort pour paraître adulte. Ses mèches sombres s'agitèrent tandis qu'elle retrouvait sa mère, ses sœurs et les Landerolt dans la diligence. Le ciel se mit à pleurer une fois que la voiture ne fut plus en vue, dégoulinant le long des toits, des manteaux et des chapeaux. Après un petit moment, Éric pivota sur ses talons et rejoignit sa sœur et son père qui l'attendaient à l'intérieur. Ils auraient pu partir ; ils avaient choisi de rester avec lui.

Antoine...



Liberté, Égalité, Fraternité. On tombe tous sous le même drapeau tricolore.
Ils ne revinrent pas.


Dernière édition par Antoine de Landerolt le Jeu 12 Sep 2013 - 10:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   Jeu 12 Sep 2013 - 10:28

Oui, j'y pense maintenant, merci DD.

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MessageSujet: Re: DE LANDEROLT Antoine   

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DE LANDEROLT Antoine

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