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 LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone

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• Age : 30
• Pouvoir : Ne décroche pas.
• AEA : Smokie.
• Petit(e) ami(e) : Il vit une relation complexe avec un grille-pain.

RP en cours : Can you prove you're really here ?

Messages : 41
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MessageSujet: LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone   Lun 15 Avr 2013 - 4:28



* Leftie Lewis


*nom – Lewis
*prénom – Leftie
*age – 25 ans
*né le – 02 Juin 1987

Pouvoir
"Ne décroche pas"

▬ Le principe est bien simple. Leftie est arrivé au Pensionnat avec, entre autre, un téléphone portable ; c'est à cet objet que son pouvoir est lié. Il arrivera parfois, de façon totalement aléatoire - mais pas plus d'une fois par jour -, que son portable sonne et affiche un numéro inconnu : il y a alors trois possibilités.
La première est que personne ne décroche. Dans ce cas, il s'arrêtera tout simplement au bout de la dixième sonnerie.
La deuxième est que Leftie décroche. S'il le fait, il n'entendra strictement rien d'autre qu'un grésillement persistant ; et quand bien même il aura tôt fait de raccrocher, son pouvoir sera enclenché. A partir de là et peu importe avec qui il se trouve, chacune de ses craintes, des ombres ou des voix qu'il peut entendre deviendra réelle et tangible pour tout ceux qui sont à proximité. Au prochain coup de fil, il pourra par exemple entendre une voix désincarnée lui dire "ce qu'il fait noir, ici" et, l'instant suivant, voir toutes les lumières de la pièce claquer violemment. Les évènements ne se produisent que s'il décroche à chaque fois : mais soyez en sûr, il ne laissera que trop rarement les appels passer.
La troisième est que quelqu'un d'autre s'empare de son téléphone pour décrocher. Cela aurait stricto sensu le même effet que si Leftie l'avait décroché, à la différence près que lui comme vous vivrez de fait VOS craintes. Si vous êtes très sûr de vous ou extrêmement rationnel, son pouvoir n'aura aucun effet sur vous. Son pouvoir ne vous lâchera pas, quand bien même vous prendriez congé de lui. Si vous avez un téléphone, les appels passeront sur le votre. Si vous n'en avez pas, ils resteront sur celui de Leftie. Et là, même si c'est lui qui décroche, c'est vous qui en ressentirez les effets. Il se peut aussi, en admettant par exemple que vous vous sentiez coupable par rapport à un proche, décédé ou non, que vous entendiez la voix de cette personne vous critiquer, vous accabler ou se plaindre au téléphone. Si Leftie décroche pour vous à ce moment-là, il entendra ce que vous auriez dû entendre.

Il peut se produire à proprement parler n'importe quoi, d'un zombie à l'apparition de plantes carnivores en passant par des illusions quelconques, des voix de proches ou des meubles qui se renversent : rien de tout ce qui arrivera sous l'influence de son pouvoir, ceci dit, n'aura de répercussion réelle. Vous pouvez avoir l'impression de vous être profondément entaillé le bras, sentir la douleur et voir le sang couler, peu importe - tout se dissipera instantanément au moment même où son pouvoir s'éteindra.
Son pouvoir s'annule de lui-même quand personne ne décroche plus au téléphone. En général, les appels cessent définitivement au bout d'une demi-heure. Si vous êtes aussi terrorisé que Leftie, ça peut durer plus longtemps. Le pouvoir cesse également si vous réussissez à faire se reprendre le jeune homme, que ce soit en le frappant ou en le secouant jusqu'à ce qu'il admette que ça doit être une illusion, que rien de tout ça n'est réel.
Son pouvoir peut également se manifester sur d'autres téléphones, quoi que ce soit rare. On peut démolir son portable, mais il finira toujours par revenir en bon état dans sa chambre, comme si de rien n'était. Idem s'il voulait le noyer dans le lac ou l'enterrer en forêt.
La seule chose à faire pour le contrer est de ne pas décrocher.

Alter Ego Astral
Smokie.

▬ Leftie a toujours ressenti une grande empathie pour les mégots entassés dans les multiples cendriers éparpillés chez lui. Ses parents ont toujours été de gros fumeurs ; et lui, à l'époque, aurait aimé sauver toutes ces pauvres cigarettes vouées à une mort certaine.
Il en a au moins sauvé une.
Smokie était un véritable bâton de cigarette, à l'origine, mais l'imaginaire a vite remplacé le réel pour le petit garçon. Il lui a inventé de petits yeux noirs comme les cendres, deux petites pattes fines pour l'aider à se déplacer et s'enfuir ainsi que deux tout petits bras qui ne servent vraisemblablement à rien. Elle est un peu plus grosse qu'une cigarette classique mais en a du reste tout les aspects, de la couleur blanche au filtre orange et jusqu'à l'odeur entêtante de tabac qu'elle traîne derrière elle. Smokie doit sûrement être mâle, par défaut, et ne parle tout simplement pas.
Il se contente de se glisser dans la poche de son maître, de se tortiller dans les cendriers, de pleurer sur les cadavres de ses frères et de faire compulsivement tomber les paquets de cigarettes qu'il trouve en faisant de grands gestes qui, d'après Leftie, semblent dire "fuyez, vite !". Un de ses grands but dans la vie est de pousser son propriétaire à arrêter de fumer. A priori, c'est mal parti.

Passions
▬ Leftie, du plus loin qu'il s'en souvienne, a toujours été fasciné par la lecture. Que ce soit des romans à l'eau de rose, de la littérature classique, des lettres anciennes, de la SF ou des thriller, il lit tout et n'importe quoi : et quoi qu'il n'affectionne guère les bibliothèques, il adore garder plusieurs livres sous son lit ou dans son sac. C'est son passe-temps favori ; ça le tient calme et concentré. Du moins en général. Côté sport, le jeune homme ne jure que par le volley. Après plus de dix ans d'entraînement, il a acquis un niveau plus que respectable : même seul, il apprécie de pouvoir frapper dans une balle de temps en temps. Ça lui vide la tête. Et puisque c'est bon pour lui de se dépenser, apparemment...
Du reste, Leftie aime également les couleurs simples, que l'on soit fier de lui, qu'on le croit, apprendre de nouvelles choses, se sentir en sécurité, se sentir comprimé, les espaces clos et de grandeurs raisonnables, les coins, le endroits sans zones d'ombres, à peu près toutes les saisons, faire plaisir aux autres, écouter toutes sortes de musiques sans paroles, lire les notices de médicaments ou les étiquettes alimentaires, les chats et les chiens, les enfants en bas-âge, prévoir les choses à l'avance et les plats faciles à préparer.

N'aime pas / Phobies
▬ Leftie, sous médicaments, n'est pas beaucoup plus phobique qu'un autre ; sans, en revanche, c'est un tout autre problème. En tête de file de ses terreurs, quoi qu'il arrive, il convient bien sûr de citer les téléphones. Être appelé, devoir appeler, entendre une sonnerie ou même voir un téléphone dans la pièce sont autant de raisons pour lui de se sentir mal-à-l'aise, nerveux, anxieux - voire, dans le pire des cas, d'être en proie à des vertiges ou des évanouissements. Beaucoup de ses délires de persécution tout comme sa paranoïa ou ses hallucinations se concentrent autour de ces appareils, qu'il a donc appris à craindre comme la peste. Le jeune homme a également une relation conflictuelle avec l’électronique (on pourrait s'en servir pour l'espionner) et l'électroménager, principalement les grille-pain. Sans qu'il puisse se l'expliquer, ces choses lui semblent hostiles et il finit fréquemment par les démolir.
Leftie a aussi peur du démembrement, ou de la sensation de ne plus être tout à fait entier, des ombres qui bougent en périphérie de sa vision, des voix qu'il entend, des animaux sauvages, du mal qu'il pourrait faire à ses proches, des médicaments, des piqûres, des restrictions physiques quelles qu'elles soient (menottes, sangles, etc), des monstres, de ce qu'il ne peut pas vérifier, d'être épié, du ridicule, d'être le centre de trop d'attention, les masques et quoi que ce soit pouvant entraver sa perception déjà limitée des visages, les insectes et arachnides, les abeilles... Il n'aime pas les couleurs criardes, les personnes qui dérangent le sommeil des autres, les lieux bondés, devoir se lever la nuit, perdre ses affaires, les préjugés basés sur le physique... Etc.



« There are worse things, perverse things - You should answer when the phone rings »

Physique

Leftie mesure un mètre quatre-vingt-trois ; est sportif, joliment proportionné. Des années à pratiquer le sport ont marqué ses habitudes, tant et si bien qu'au lieu de tout laisser tomber les jours où ça ne va pas, il s'acharne au contraire à se dépenser encore plus. Ça ne lui réussit pas toujours, pas forcément de la bonne façon, mais c'est ainsi qu'il fonctionne. Athlétique et bien de sa personne, il donne au premier abord l'impression d'être un jeune homme en pleine santé, dynamique et parfaitement standard. Vingt-cinq ans, un beau sourire et un calme rassurant ; « c'est quelqu'un de responsable », pense-t-on, d'autant plus si c'est la première fois qu'on le rencontre. L'archétype du jeune homme qui doit encore osciller entre fêtes et excès et stabilité professionnelle et relationnelle. Il en arrive à l'âge où l'on s'attend à ce qu'il ait une situation, bientôt une femme et ensuite les enfants. Puisqu'il est beau et présente bien, puisqu'il a l'air gentil et raisonnable, on s'attendrait même à ce que ce soit déjà le cas. Oui, à première vue, Leftie semble avoir tout pour être heureux et bien intégré. Il marche vite mais le dos droit, le regard peut-être ailleurs mais pas spécialement fuyant. Aucune brutalité, rien d'anormal ne ressort de cette silhouette tranquillement accoudée à une fenêtre quelconque, cigarette coincée entre le majeur et l'index. Mauvaise habitude.
Mais ceux qui le connaissent doivent le regarder de plus près ; ceux qui le connaissent s'inquiètent. Lors d'une première conversation anodine ou anecdotique, ce sera sûrement difficile à remarquer. Il y aura ses mains un peu abîmées, ses clignement d'yeux un rien trop rapide : un léger tressautement de son sourire, peut-être, des coup d’œil dans le vide. Une certaine tension dans ses épaules. Rien d'alarmant pour qui parle de la pluie et du beau temps. Les plus observateurs lui trouveraient un air nerveux. Rien de plus. Rien d'autre. Les regards glissent le long de sa mâchoire, sur son nez droit et ses lèvres fines, s'attardent sur un ensemble qui a tout d'harmonieux sans prêter attention outre-mesure aux détails qui clochent, qui coincent. Il a de jolis yeux en amande, les cils clairs. Les sourcils un peu froncés, même au naturel. Des cheveux blonds foncés courts sans trop l'être, qu'il dit régulièrement vouloir couper mais dont il entretient au final la longueur, par habitude ou par manque de temps. La peau lisse. Rasée, sauf exception, parce que barbe et moustache l'insupportent. Les traits tirés, parfois, l'air fatigué, souvent. Pupilles rétractées, parce qu'il vient de voir quelque chose derrière vous, qu'il n'y a rien et que soudain, il est pressé et doit s'en aller. Une voix grave dont les tremblements n'en sont que plus faciles à repérer. Un faux calme imprimé sur des lèvres derrière lesquelles il s'est mordu la langue, alors il va falloir qu'il retourne dans la salle de bain – et il grimace, parce que le goût du sang le dégoûte.
Ses yeux s'ouvrent et se ferment rapidement sur des iris bleus ni clairs ni foncés, comme s'il essayait d'en chasser des grains de poussière parasites. Plus ça va et plus ses gestes sont nerveux ; moins ses sourires sont convaincants. Il est sportif, il est charmant, il a l'air... D'avoir besoin de dormir, en fait. Il semble irritable. Et alors s'il s'énerve, qu'il soupire, passe ses mains sur son visage et murmure pour lui-même – s'il a l'air d'avoir peur, peut-être qu'il commencera à vous inquiéter vous aussi. Mais il va bien. Il s'en va. Se cache dans un coin, s'enterre sous ses couvertures. Prend sa vie et une pelle en main. Leftie a l'air d'aller bien jusqu'à ce que ça n'aille plus, plus du tout.
Parce que la mode n'est pas sa préoccupation première, qu'il n'aime pas trop se démarquer dans une foule et n'a pas un grand soucis esthétique, le jeune homme s'habille de façon extrêmement commune. Des chemises, des t-shirt, des pantalons et des gilets : des vestes sombres, des tennis ou des chaussures basses, des costumes si besoin est. Il supporte très mal les cravates et évite les ceintures, ce qui le force à choisir des vêtements exactement à sa taille pour éviter que tout ne se barre la route. Il privilégie des couleurs comme le brun, le bleu, le blanc, le noir ou le kaki – tout sauf du fluo, du rouge vif ou du rose. Pas de motifs ridicules. Pas de bijoux. Très peu d'accessoires.
Juste du simple et du fonctionnel, et c'est largement suffisant.

Caractère


Leftie est le plus gentil des garçons. Ses camarades de classe auraient spontanément commencé par là : gentil, sans connotation négative ni sous-entendus quelconques. Juste gentil. Il a toujours été d'un soutien infaillible envers ses proches, présent et à l'écoute sans jamais se montrer étouffant. Du genre à spontanément proposer d'aider à mettre la table s'il voyait sa mère fatiguée, ou à passer un bras autour des épaules de sa cousine quand il voyait que ça n'allait pas. Encore aujourd'hui, c'est un jeune homme qui peut être d'une compagnie extrêmement agréable grâce à cette façon qu'il a d'aider sans forcer : il est là, le fait savoir et garde la main tendue autant de temps qu'il le faut, mais sans une seule fois imposer son point de vue sur votre situation ou insinuer que vous devrez un jour lui rendre la pareille. Quand il s'inquiète, il le fait sans arrière pensée. Quand il rit, même chose. C'est une personne dénuée de toute jalousie à de très rares exceptions près, qui n'a aucun mal à se réjouir du bonheur de ceux qui ont réussi là où lui pourrait avoir échoué. Dans le même ordre d'idée, il ne se vante pas et ne se met que trop peu en avant – chose qui lui a déjà été reproché quand, en cours, il produisait d'excellent devoirs sans parvenir à en tirer une fierté équivalente. S'il réussit quelque chose, il juge avoir obtenu ce qu'il a semé ; rien de plus. Chacun à ce qu'il mérite, dirait-il. Cela implique également que tout raté, toute glissade incontrôlée ne peut être blâmée que sur lui et lui seul. Il est assez dur envers lui-même et s'en demande beaucoup, sous prétexte de ne « pas avoir le droit de décevoir ». On en attend tellement de lui.
Même si, de ce côté-là, c'est définitivement raté. Tant pis.
D'un point de vue général, on pourrait le considérer comme un garçon modèle. Élève appliqué, il avait de très bonnes notes et se penchait sur ses leçons avec un réel intérêt. C'est également un sportif émérite, un ami tout ce qu'il y a de plus normal et un fils exemplaire ; un beau garçon qui, malgré une certaine timidité et une tendance nette à préférer les activités solitaires à celles de groupe, n'a jamais souffert de la solitude ou de l'isolement. Son caractère facile sans être malléable lui a toujours permis de se tenir loin des ennuis. Être doux et en retrait lui a valu les faveurs de certains, le désintérêt des autres, mais très rarement la haine ou le mépris. Dans ses bons jours, lorsqu'il sourit aux clients pour prendre leur commande, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il présente vraiment bien, alors si en plus il est aussi calme et gentil qu'il en a l'air... Que demander de plus ? Ses parents en ont, de la chance. Un fils si brillant et attentionné. Si beau et réservé. Intelligent, relativement – et cultivé, en tout les cas.
Sauf que...
Dans la tête de Leftie, quelques rouages sont salement grippés. Et ça, il ne s'en rend pas vraiment compte. Pas tout le temps, du moins – pas complètement, et certainement pas aussi violemment que ses proches. Sans neuroleptiques, il est pratiquement incapable de vivre normalement. Des voix lui murmurent des atrocités, l'incitent à faire des choses qu'il n'a aucune envie de faire ; les télévisions s'allument sans raison, les ombres le suivent, les visages sont menaçants, les sourires tordus, les voix déformées, les souvenirs morcelés et impossibles à remettre dans le bon ordre. Un instant il sera en train de lire un livre dans sa chambre, et l'instant suivant il sera allongé au pied d'un escalier, sans la moindre idée de ce qui a pu se passer, de l'heure qu'il est, de ce qui est faux et de ce qui est vrai. Son cerveau lui fait avoir peur de tout, de rien – le pousse à la violence, parfois, quand vous faites le pas de trop et qu'il est persuadé de craindre pour sa vie. Sa réalité n'est pas celle des autres. Sa façon de penser, désorganisée et parfois incohérente, est impossible à suivre. Ses réactions peuvent sembler bizarre. Faire peur. Il peut se mettre à pleurer sans raison apparente et passer sa journée au lit. Il peut sérieusement songer à faire de belles conneries, aussi. Et pas qu'envers lui.
Le plus souvent, Leftie est méfiant et en retrait : il sourit comme il peut, discute s'il se sent bien, se confie s'il a confiance et uniquement s'il a confiance. Au moindre signe jugé moqueur ou hostile, il bat en retraite derrière ses murs. Sous-entendre qu'il est anormal ou a besoin de se faire soigner est une déclaration de guerre ouverte. Il veut juste être comme tout le monde, lui. Mener une vie standard. Être heureux. Savoir se débrouiller seul, et ne pas finir ivre ou comateux parce que ça aura été la seule façon qu'il avait de faire taire les voix. De faire, en dehors de ses moments de crise, il fait de son mieux pour agir « normalement ». Parfois, il réussit. D'autres fois, moins. Mais il essaie et, si sa nervosité ressortira quasiment à coup sûr, il n'est pas dit que vous saisissiez immédiatement à quel point ça ne tourne pas rond dans sa tête. Tant mieux, peut-être. Lui ne demande pas mieux. Ne demande que ça.

Un peu de compréhension et de confiance, un café et une discussion tranquille devant un bon livre ; rien de plus.

Histoire

Marqué par un évènement traumatique lors de son enfance, Leftie est resté un garçon très calme et réservé ; du primaire au lycée, très proche de sa cousine Lauren et soucieux de ne pas décevoir ses parents, il s'applique à avoir les meilleures notes possibles et à ne jamais faire de faux pas. Au milieu d'excellents résultats, d'une bonne équipe de volley et d'amis auxquels il tient, il en arrive à l'université par un parcours quasiment sans fautes. Puis, petit à petit, tout se dégrade. Ses notes chutent. Sa concentration baisse. Ses amis s'inquiètent. Il commence à sembler paniqué, tendu, stressé ; différent. Il se met à cacher des choses à ses parents, à faire des malaises - à entendre des voix, apercevoir des ombres là où personne d'autre ne voit rien. Il s'isole de plus en plus. Va de moins en moins bien. Malgré la sollicitude de son ex petite-amie, Catherine, qui l'oblige à consulter un psy, sa santé physique et mentale continue à se dégrader.
Jusqu'à ce que, un jour où il est rentré chez lui, ses proches ne décident ensemble qu'il faut faire quelque chose. Une alerte à la tornade se déclenche peu de temps après leur discussion, et tous se réfugient dans l'abri ; là, tout part de travers. Sa mère lui demande ce qui ne va pas, essaie de comprendre où se situe le problème - la dispute escalade, il sort une arme et, en désespoir de cause, finit par cesser de les menacer eux, de se menacer lui, pour tout simplement sortir dans la tempête. Suivi par son père, qui sort le forcer à s'abriter, ils finit grièvement blessés mais bien vivant : dès sa sortie de l'hôpital, il est transféré en institut psychiatrique. Il est un danger pour lui-même : ils ne sauraient comment gérer la chose autrement.
Après un séjour houleux, il sort et commence à suivre son traitement. Tout semble aller mieux : au fur et à mesure, il réapprend à vivre le plus normalement possible. Puis il oublie de prendre ses cachets, une fois. Deux. Trois. Dix, vingt, souvent - tout le temps. Ses crises recommencent ; la spirale infernale se remet en marche. Il perd pied de nouveau.

Persuadé qu'on veut le renfermer, terrorisé et incapable de trouver une solution à son problème, il entre par mégarde au Pensionnat Interdit. Et ici, pas de sortie.



Informations Hors-RP
Avez-vous bien lu les règles ? Drrrring.
Où avez vous trouvé ce forum ? Drrrrring.
Est ce votre premier perso...
♦ ...Dans un forum RP ? Drrrrrrring.
♦ ...Dans ce forum ? Je décrocherais, à ta place.


Dernière édition par Leftie Lewis le Sam 28 Sep 2013 - 5:34, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone   Mar 4 Juin 2013 - 3:03

Les voix au téléphone


Il était une fois un petit garçon qui attendait près du téléphone.
Il ne sait plus trop pourquoi il doit rester là,
Ni ce qu'il attend au juste ;
Mais ses parents lui ont dit de surveiller le téléphone, alors il le fait.
C'est un gentil petit garçon.
Qui attend sagement, tout seul dans la jolie maison.
« Ça fait plus d'une heure » ;
Mais il ne s'inquiète pas, parce que ses parents reviendront bientôt.
Ses parents ne reviennent pas.
Il était une fois un petit garçon qui attendait près du téléphone.
Tout seul, dans le noir.
La bougie est éteinte,
Il a peur,
Et personne ne l'appelle.

Personne.

I was alone I was alone I was alone I was alone I was alone I
- 12 Mars 1998

« Vas-y, Leftie, lis. Lis !

Ses mains claires aux ongles rongés saisirent le livre qu'une petite fille aux joues rebondies lui tendait. Il le cala sur ses genoux pliés, à même la peau nue et éraflée ; caressa la couverture du bout des doigts. C'est un beau livre, songea-t-il distraitement. Ce serait bête de l'abîmer. Concentré et un peu perdu dans sa contemplation des pages jaunies, l'enfant sourit. Lauren sourit à son tour. Un geste de la main pour l'inviter à s’asseoir près de lui, dos contre le mur, pieds sur le lit, et les deux enfants étaient parés à vivre les plus passionnantes des aventures.
Épaules à épaules, ou pas tout à fait, son profil osseux pressé sans gêne contre le bras épais de son amie, il prit une courte inspiration.

« Tu choisis bien tes livres. Celui-là est super beau.

-Et toi tu lis super bien ! » Le compliment de Lauren lui alla droit au cœur. « Allez allez, lis. »

Ignorant au mieux les accents cassés de cette voix aiguë, pas très jolie, faisant abstraction des sillons pâles qui salissaient encore ces joues rougies, Leftie ouvrit l'ouvrage avec mille précautions. Tu lis super bien. Il était assez d'accord. Le côté droit, il le posa sur le genou gauche de la petite blonde : le côté gauche resta sur le sien. La tranche au milieu, en équilibre, et deux mains en rien semblables pour maintenir cette construction fragile. Sans avoir besoin de plisser les yeux, fier comme toujours de sa vue parfaite, le garçon commença à lire d'une voix claire et limpide.

« Chapitre un. »

Les lignes défilèrent sous ses yeux, modulées gracieusement par des lèvres sèches et irritées qui semblaient peiner à s'ouvrir. Lauren le regarda ; Leftie ne le remarqua pas, plongé qu'il était dans ce monde imaginaire qu'on lui demandait de patiemment décrire. Elle laissa ses yeux un peu étroits glisser sur son profil volontaire, ses cils blonds et recourbés ; s'arrêta sur les fossette qui creusaient ses joues, ses sourcils toujours un peu froncés. Les souvenirs d'une journée douloureuse s'éloignèrent peu à peu à mesure qu'il lui comptait l'histoire d'une certaine Mary Watkins et, rassurée par le sort enviable dont l’œuvre finirait sans doute par lui faire cadeau, elle sentit ses larmes sécher.
Un chapitre plus tard, les discussions des adultes dans la pièce attenante avaient pris un tournant plus virulent. Livre en main, sans se fatiguer ni laisser sa voix dérailler, il ne vit pas immédiatement que sa cousine s'était endormie contre son épaule. Ce poids était devenu si familier, avec les ans. Il ne s'arrêta que quand le côté droit du livre, sans main pour le maintenir en équilibre, se replia docilement vers sa moitié. Fini pour aujourd'hui.
D'un sourire un peu maladroit, un peu indifférent, il reposa l'ouvrage au bout du lit et étendit gentiment l'endormie sous les draps. Défit sa queue de cheval, par habitude ; éteignit la lumière, par précaution. Ferma la porte et, sans un bruit, se dirigea à pas de loups vers sa propre chambre. Ses parents, sa tante et son oncle étaient encore en train de discuter : comme il détestait sa tante, il s'abstint de venir leur dire bonne nuit. S'il l'avait fait, elle n'aurait pas manqué de le réprimander à grand renfort de « tu devrais déjà être au lit », « ne m'ignore pas » et autres sous-entendus à peine voilés pour lui expliquer que « ici c'est chez moi, c'est moi qui décide ». Il n'aimait pas sa tante. Elle était trop dure avec Lauren, trop sèche envers son père. C'était son petit frère, pourtant.
Si j'avais un petit frère, songea-t-il en baissant les yeux vers ses mains, je m'en occuperais mieux que ça. A dix ans seulement, Leftie était plus grand et mature que la plupart de ses camarades. Plus timide, aussi. Il aurait aimé avoir quelqu'un dont s'occuper, un enfant perdu caché près d'un canapé, par exemple, mais ses parents n'avaient jamais jugé bon de lui offrir un petit frère ou une petite sœur pour les fêtes. Fils unique. Fils solitaire, même. Alors peut-être que Lauren et lui avaient le même âge, mais elle était si petite et adorablement ronde qu'il la considérait comme une cadette. S'occuper d'elle était sa plus grande préoccupation, en dehors du volley et de la lecture.
Sans faire craquer la moindre latte, il dépassa la cuisine.

« James, dear. Vous ne songez tout de même pas à quitter l'Alabama ?

-Ça fait cinq ans... On ne peut pas rester habiter là éternellement, Teresa.

-Et puis il faut qu'on pense au petit. La dernière fois qu'on a voulu déménager, tu sais comment ça a fini... »

Trois voix ? Tonton doit dormir.
L'horloge ancienne accrochée au mur du couloir indiquait onze heure trente. Bientôt minuit.

« Oui, il a paniqué, je suis au courant. Enfin, rien ne dit que ce ne sera pas la même chose à l'autre bout du globe, non ?

-Si on part, il se sentira peut-être plus en sécurité.

-Allons bon ! Envoyez le chez un psy, problème réglé.

-Non ! Il y a été une fois, et cet homme était... Abominable, on avait l'impression qu'il insinuait qu'il est fou, alors que – »

Lassé par ces discussions dont il connaissait le dénouement par cœur, Leftie préféra le confort de sa petite chambre à l’impersonnalité du couloir. Contre les murs et sur les meubles, ni peluches ni posters : juste une étagère remplie de livres, un bureau pour ses affaires d'école, et l'intégralité de ses vêtements répartis dans les trois tiroirs d'une commode. Rien de plus, rien de moins. En apparence.
Ses trésors étaient invisibles pour les yeux des adultes.
Soucieux de ne pas attirer l'attention sur lui au cas où ses parents décideraient de passer dans le couloir, il éteignit la lumière. Une fois glissé sous ses couettes, yeux grands écarquillés pour s'habituer à la pénombre, il se pencha au point où quelques mèches de ses cheveux blonds vinrent caresser la moquette. Une main au sol, l'autre sous le lit, il tâtonna en silence jusqu'à ce que ses phalanges ne heurtent les rebords d'une petite boite en métal. Ce n'était pas la meilleure des cachettes, non : mais ni ses parents, ni sa tante ou son oncle – encore moins Lauren – ne fouillaient dans ses affaires. Pour dissimuler un détail important, tout ce qu'il avait besoin de faire était de le mettre là où, s'ils entraient pour lui souhaiter une bonne nuit, aucun regard n'irait se poser. Aussi simple que ça.
Avec mille précautions, il se rallongea sur le côté. Le mécanisme de la boite s'ouvrit sans mal ; il en saisit le contenu, traçant les contours pour mieux reconnaître les objets qu'il attrapait entre ses doigts.
Une cigarette ; un bout de papier ; une vis ; un morceau de verre ; un bonbon ; une vieille pièce de monnaie, et d'autres bricoles dont il n'aurait su décrire l'importance – mais s'il les avait rangées là, c'était sûrement qu'elles avaient dû en avoir à un moment ou à un autre.
Agrippé à ces bêtes souvenirs comme à sa propre vie, il ne consentit que difficilement à la ranger sous son oreiller.
« Et puis il faut qu'on pense au petit. »

Profitant d'un interstice heureux, une petite forme grise sauta prestement sur le lit. A demi endormi déjà, le jeune garçon laissa la petite boule de poils se lover au creux de ses jambes.

« Ils parlaient de moi, Snow. »

Parce que j'ai encore peur.
Mais dans quelques année, je ne m'en souviendrai pas ; ce sera un mauvais souvenir, et je pourrai le ranger dans cette boîte, avec les vis et la cigarette.
Dans quelques années, je ne m'en souviendrai pas –


Il s'endormit, je ne m'en souviens pas.

falling free falling free falling free falling free falling free
- 28 Janvier 2003

Emmitouflée dans un épais manteau noir, Lauren leva les yeux vers un ciel en colère. Ses cheveux blonds tirés en arrière par un élastique bleu, elle soupirait de petits condensés de buée ; au-dessus de son parapluie, la pluie se déversait à torrent depuis des nuages de plus en plus noirs. Ils avaient annoncés une tempête à la météo, mais ça n'avait pas l'air si terrible que ça finalement Juste une averse qui durait et durait. Et durait. Et durait.
Ennuyée, elle jeta un coup d’œil à sa montre : seize heure dix. Impatiente, fatiguée du poids de son sac qui lui sciait les épaules, elle passa d'un pied sur l'autre en trépignant. Il fallait toujours qu'il soit en retard. Un moment, elle hésita à lui envoyer un message ; sachant que ça n'aurait été d'aucune utilité, elle se contenta finalement de prendre son mal en patience. C'était toujours pareil, avec lui. Monsieur avait des livres à emprunter, Monsieur avait entraînement de volley, Monsieur voulait discuter de ceci ou cela avec tel ou tel professeur... Et elle, dans tout ça, se coltinait le parapluie et les jambes en coton. Tout ça parce qu'il était plus tête en l'air qu'un moineau. Et qu'il peinait avec la technologie. Et qu'il était infichu de comprendre qu'avoir de meilleures notes était à proprement parler impossible, quand on revenait déjà toutes les semaines avec des A et des A+.
Seulement il était là. Il était toujours là, il ne partait jamais sans elle. C'était suffisant.
Une silhouette longiligne se faufila enfin hors du large bâtiment gris, au bout de l'allée ; il ne fallut pas plus de quelques secondes au jeune homme pour l'avoir rejointe au pas de course. Pour Lauren, qui avait le sport en horreur, le voir sprinter était un petit spectacle en soi.
Maintenant le parapluie aussi haut qu'elle le pouvait sans trop se fatiguer le bras – l'écart de taille se creusait d'année en année – la demoiselle avisa les manches courtes de son ami. Sa veste noire, déjà légère pourtant, était enroulée autour de ce qu'elle imaginait être des manuels quelconques.
L'inquiétude creusa ses joues rebondies.

« Tu vas attraper froid, non non... Allez, remets ta veste, s'il te plaît. »

Leftie, devant le ton plaintif de sa cousine, se retrouva aussi ennuyé que tout mortel soumis à un choix cornélien. Remettre sa veste au risque de laisser sa pile de livres prendre l'eau, ou prendre lui-même l'eau au risque de devoir supporter les yeux de cocker de Lauren ?
Sourcils froncés, l'adolescent coupa la poire en deux. Prenant bien garde à se mettre dos au vent, il déplia doucement son paquetage de pages et de tissu ; repassa ses bras dans les manches au prix d'un peu de gymnastique et, réconforté par la chaleur dérisoire que lui procura cette nouvelle protection contre les éléments, il cacha ses quelques ouvrages contre son estomac avant de tirer la fermeture éclair.
Un sourire franc illumina son visage. Ses cheveux blonds étaient trempés.

« Voilà. Pardon de t'avoir fait attendre, mais la documentaliste...

-Oui, oui, je sais. » Elle avait l'air vexée. « Blah blah blah. T'as encore eu des A ? »

Ses yeux bleus, quand le temps virait à l'orage, prenaient la teinte de gouttes d'eau sans éclat ; alors, parfois, il donnait l'impression d'être tout entier prêt à se noyer dans ces vagues incolores qui ternissaient ses iris. Mais son sourire réapparaissait, toujours, comme un éclair venu déchirer ce ciel d'encre – et c'était un sourire sincère, je vous le jure, il souriait vraiment. Il était content.
Ses notes comptaient tellement, pour lui. Lauren soupira en retour.

« Oui. Et toi, ton français ?

-C.

-Hey, tu t'améliores ! »

Le garçon, yeux brillants de fierté, recala correctement les livres contre son estomac. La moue ennuyée de la jeune fille se changea rapidement en un sourire reconnaissant ; le parapluie lui sembla plus léger. Ses amies la félicitaient aussi, quand elle avait de meilleures notes que d'habitude, mais ce n'était rien de plus que les compliments satisfaits de personnes complaisantes. D'ailleurs, si par malheur elle avait un A et Whitney un D, plus aucune exclamation enjouée ne sortait de la bouche de cette belle idiote. Rien que des « t'as eu de la chance » ou des « arrête de te vanter » jaloux, vexés. Leftie était juste content pour elle.
C'est un garçon bien. Un garçon adorable et attentif.
Elle ne pouvait s'imaginer que dans dix ans, on ne la croirait pas.

Leftie est inoffensif.

« Oh, il y a un match de volley la semaine prochaine, s'exclama le jeune homme en fronçant les sourcils. Tu viendras ?

-Ma mère aussi ? »

Il prit le temps de réfléchir, dos un peu courbé pour tenir correctement sous le parapluie.

« T'es pas obligée de l'inviter, conclut-il sur un haussement d'épaule mitigé. Si tu préfères, mes parents pourront passer te chercher. »

Lauren acquiesça, soulagée ; ses relations avec sa mère ne s'amélioraient pas avec le temps. C'était même plutôt le contraire. Les Lewis avaient conscience que ce n'était pas le sujet de conversation préféré de la jeune fille, aussi évitaient-ils d'évoquer la chose quand elle passait chez eux.
Depuis qu'ils avaient déménagé, sans pour autant quitter l'état ni même la ville, les relations entre James et sa sœur s'étaient suffisamment améliorées pour qu'aucun des deux ne souhaite mettre son grain de sel dans la vie de l'autre. James ne disait pas à Teresa d'être plus aimante avec sa fille, Teresa ne disait pas à James que son fils avait besoin de subir toute une batterie de tests, et tout allait très bien dans le meilleur des mondes. Les adolescents voguaient au milieu de ces problèmes d'adultes en s'enfermant pour lire, le cœur léger. Lauren s'endormait encore régulièrement sur les aventures que son cousin acceptait de lui conter.

« Dis, t'as encore peur ? »

L'étonnement de Leftie fut sincère. Arrêtés à un passage piéton ; la pluie reprit un instant ses droits sur la discussion.

« Peur de... ?

-Eh, ben... »

La demoiselle cligna des yeux, embêtée. On lui avait répété, au cours des dernières années, de ne jamais évoquer l'incident de 1993. C'était comme ça que son oncle et sa tante en parlaient ; l'incident de 1993. Que de jolies formules pour éviter de dire les choses clairement.
Elle et Leftie n'en avaient discuté qu'une fois, très vaguement, juste après la première tentative de déménagement. Les Lewis étaient vite revenus habiter chez eux, bagages sous le bras, et tandis que Leftie n'avait pas prononcé un mot pendant plusieurs jours, ses parents eux n'avaient pas cessé de s'exclamer et de s'inquiéter. Du haut de ses huit ans, elle n'avait pas compris grand chose.
Tout ce qu'il lui avait dit, à elle, juste avant qu'ils n'essaient de l'envoyer chez le psychologue, avait tenu en trois mots faibles et tremblants.

« J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur... »

Et quand elle lui avait demandé pourquoi –

« De, de rien, oublie, bredouilla-t-elle d'une petite voix. Je viendrai te voir jouer, en tout cas !

-Encore heureux ! Je compte sur toi, alors. »

Il avait dit, simplement
« Parce que personne n’appelait »
Et aujourd'hui encore, alors qu'il partait en courant sous la pluie battante pour rejoindre le portail de sa maison, elle ne comprenait pas.

Il semblait avoir oublié, en tout cas.
Un frisson glacé descendit le long de ses bras. Tant mieux.
… C'est mieux d'oublier ce qui ne va pas, oui ?

trying my best not to forget trying my best not to forget try
- 22 Août 2005

« Chéri ? Tout va bien ? »

Le regard vide, yeux rivés vers les tartines de pain grillé posées dans son assiette, Leftie avait plus l'air mort que vivant ; au point où sa mère, d'ordinaire si affairée à lire son journal, s'arrêta pour lui couler un regard inquiet. Elle le fixait fixer son petit-déjeuner, fixait à son tour les tartines, fixait ce point dans son plat qui semblait absorber toutes ses forces ; fixait sans savoir, puisque lui fixait aussi. Elle fixa au point où elle en oublia le sens de ce mot, sourcils arqués par une peur viscérale et inconnue. Ce manque de réaction lui fit peur, ce manque de couleur lui fit peur : jusqu'à la tartine, qui à présent arborait des airs de poison doré et croustillant, réussit à lui faire peur. Sharon s'effrayait d'un rien.

« Leftie chéri ? »

Leftie releva la tête, cligna des yeux ; jeta un regard indéfinissable vers le comptoir puis, enfin, sembla se reprendre.

« Ah, oui. Je suis juste fatigué. Et j'ai pas très... faim.

-Tu as dix-huit ans, bien sûr que tu as faim ! »

L'exclamation de la quadragénaire s'arrêta sur une note intriguée, faible, hésitante devant le visage décomposé et nauséeux du jeune homme. De nature plutôt sportive, il n'était pas du genre à tomber malade pour un rien – encore moins à refuser un petit-déjeuner. C'était important, de bien manger. A son âge les garçons avaient un appétit féroce, non ? Mains croisées devant son tailleur, Sharon toussa ; puis, d'un mouvement souple, elle se redressa et pressa gentiment l'épaule de son fils. Elle ne pensait pas honnêtement que tout les adolescents mangeaient convenablement et songea que, peut-être, voir Lauren lancée dans ses tentatives de régimes avait pu poussé Leftie à se montrer solidaire : elle envisagea la grippe puis, plus soucieuse, la gueule de bois.
Son garçon était intégré à son équipe de volley, pour autant qu'elle en sache, mais de là à dire qu'il était sociable... Au moins n'avait-il aucun vrai problème pour parler aux autres. S'il préférait lire plutôt que faire la fête, ce n'était vraiment pas elle qui allait s'en plaindre. Tant que c'était un choix et pas une contrainte, du moins.

« Tu es nerveux à cause de l'université, mon cœur ?

-Ça doit être ça, marmonna-t-il derrière un sourire désolé. Changements, tout ça.

-Mais ta cousine sera juste à côté, tu n'as pas à t'en faire. Et puis avec tes notes, tu es quasiment pris d'office. »

Elle ne chercha pas à cacher sa fierté. Son adorable fils unique était beau, sportif, intelligent – et gentil, ajoutait-elle souvent, tellement gentil. Elle n'avait jamais eu à hausser la voix pour le forcer à faire la vaisselle ou à ranger sa chambre. Il faisait tout très spontanément. Ce qui, à priori, était plutôt rare pour un adolescent.
Le fils parfait. Douce revanche qu'elle aimait étaler au nez et à la figure de Teresa, qui n'avait guère plus l'occasion de dire qu'il était déséquilibré.
La catastrophe et les crises de panique qui avaient suivi, c'était il y a longtemps. Tellement longtemps.

« Je sais bien. J'ai juste... Pas faim.

-Laisse, alors, laisse. »

D'un geste apaisant, Sharon déposa un baiser sur la tempe de Leftie. Puis, sans plus se préoccuper de ce regard vide sûrement dû au stress et à la fatigue, elle débarrassa son assiette et les toast dorés qu'il avait refusé de toucher. Quel gâchis ; elle en saisit un entre ses doigts vernis.

« NON ! »

Ah –

« Leftie, enfin... ! »

L'assiette brisée, au sol, dont les éclats immaculés se perdaient sur les tranches de pain croustillantes – une bouchée pour papa, une bouchée pour maman – renvoya à l'adolescent le regard effaré de sa mère. Il porta ses mains contre ses clavicules, serra ses doigts les uns sur les autres. Recula. Un, deux pas. Sharon jeta un regard hébété à son doigt rougi par le coup qui avait fait tomber les toast au sol.
Que venait-il de se passer, au juste ?

« C'était... Froid, marmonna-t-il sans relever la tête. Pardon. Je vais retourner dormir. Pardon. »

Bras ballants, yeux rivés sur la silhouette qui disparaissait déjà derrière la porte close, Sharon ne réagit pas. « Je devrais en parler à James », murmura-t-elle. « Il a l'air vraiment... » C'était il y a longtemps. Tellement longtemps. « Fatigué. »
Le soir même il souriait, le lendemain il souriait. Mangeait. Normalement. Comme n'importe quel adolescent. Comme n'importe qui. Il joue au volley. Il sourit.
Il va bien.
Elle oublie, n'en parle pas.

Il va bien. Sinon il le dirait, forcément.
Pourquoi ne le dirait-il pas ?

what happened to us what happened to us what happened to
- 29 Novembre 2005

« Lewis ! Pour la présentation orale, là... »

Christopher, puisque le jeune homme ne daignait pas même lever la tête dans sa direction, frappa des deux mains contre la table. Un violent mouvement de recul fit crisser les quatre pieds de la chaise contre le sol dans un horrible grincement tandis qu'une feuille, soulevée par un courant d'air, glissait par terre. Leftie le regarda, ahuri ; on pouvait presque sentir les battements erratiques de son cœur à travers le bois de la table. Bam bam bam bam bam. Terrorisé.
Sans la moindre once de compassion pour son ami ou les autres étudiants dérangés par le bruit, le métis claqua des doigts.

« Her, tu deviens sourd en plus de muet ? »

L'ombre d'un sourire éclaira enfin le visage de l'autre garçon. Gêné, ou peut-être juste fatigué – voire les deux – le blond fit tourner un crayon entre ses doigts. Bref coup d’œil vers les feuilles et livres divers étalés sur la table. Juste des affaires de cours. Rien de suspect. Pas de quoi se plonger à ce point dedans ; ça n'avait sérieusement rien de passionnant.
Pressé d'aborder le sujet qui les concernait, Christopher ne prit pas le temps de s'enquérir de sa santé. Il s'assit à son tour et, d'un mouvement brusque, tira sur la fermeture éclair de son sac.

« Pardon, je... Réfléchissais.

-J'aurais remarqué. T'as entendu ce que j'ai dit, au moins ? »

Leftie fit non de la tête. Oh combien étonnant.

« Ehhh ben. Alors, pour la présentation orale de jeudi... »

Tandis qu'il expliquait dans les détails ce qu'il avait déjà fait et ce qui manquait encore, le regard du jeune homme accrocha le pull de Leftie. Parce qu'il était blanc et uniforme, le léger accroc au niveau de sa manche gauche n'en était que plus flagrant ; pour quelqu'un d'aussi porté sur l'apparence que Christopher, c'était tout simplement incontournable. Intolérable. Profitant d'un bref silence durant lequel son ami recopia quelques unes de ses notes avec diligence, l'asiatique fit discrètement remonter son regard le long de son bras. Il avait dû se prendre le pull dans un barbelé, ou... Non, c'était trop net – ça ressemblait plus au genre de dégât qu'aurait pu faire une aiguille, ou des ciseaux. De là à savoir comment il avait pu découper son pull, c'était...
Sa bouche se tordit sur une grimace inquiète.
...Une toute autre histoire, effectivement.

« Et pour cette partie, c'est Brittany qui –

-T'étais pas au volley, samedi, tiens. »

L'étudiant battit des cils, comme perdu, puis acquiesça. Haussa les épaules. Dans l'expectative. En silence. Toute personne normale aurait répondu, se serait justifiée – Leftie aurait répondu, Leftie se serait justifié. Seulement plus ça allait et plus, semblait-il, sa capacité d'attention se faisait limitée. S'il n'avait pas pensé si bien le connaître, Christopher aurait pu aller jusqu'à croire qu'il se faisait battre ou violer, songeait au suicide, ou quoi que ce soit de franchement sordide tout droit sorti des presses à sensation qu'il s'appliquait à lire chaque soir. Ça aurait expliqué qu'il saute des entraînements et parfois même des repas, qu'il s'isole de plus en plus régulièrement. Qu'il rêve éveillé. Souvent complètement crevé.
Appliqué à coller les pièces de puzzle entre elles, le nez sur la toile, il ne parvint pas à obtenir un ensemble cohérent.

Recule, recule.

« Et pourquoi... ?

-J'étais malade, répondit-il simplement. Je donnerai ça à Brittany tout à l'heure.

-T'as coupé ton pull. »

Il eut à peine le temps d'effleurer le tissu que la chaise grinçait de nouveau contre le plancher, laissant seul sous ses doigts un vide béant. Ses yeux noirs se heurtèrent à ceux bleu métallique du garçon en face de lui ; il tirait nerveusement sur sa manche, lèvres pincées. Il couvrait l'accroc du plat de sa main, le visage fermé, et le cœur de Christopher s'étouffa sur un battement muet. Pour la première fois depuis qu'il le connaissait, il eut envie de lui demander ce qui n'allait pas. Pour la première fois depuis longtemps, il ressentit cette impression désagréable qui vous noue la gorge et vous tord l'estomac. Papa, pourquoi je ne peux pas venir avec toi ?
Un rejet froid et brutal.

Déstabilisé, il ramassa ses feuilles. Un rire nerveux brisa le silence. C'est pas mes affaires.

« Okaaay, j'arrête de t'embêter. Tu donneras ça à Brittany, hein ?

-Oui. On se voit demain. »

Christopher acquiesça en souriant, remit les lanières de son sac sur ses épaules. Quand il reposa ses yeux sur Leftie, celui-ci était déjà replongé dans ses notes et ses cahiers. Comme si de rien n'était. Et il hésita, une seconde, rien qu'une seconde ; se demanda s'il ne devrait pas insister, vérifier que sous ce tissu si légèrement déchiré ne se trouvaient pas des bandages tâchés – peints de carmin. Des ciseaux, un truc pointu...
Ou juste un mouvement maladroit.
Il lui adressa un signe de la main, le laissa à ses études.

S'il vient pas au volley mercredi, je pourrai m'inquiéter.
Et il n'avait pas le moindre doute à ce sujet.
Parce qu'il viendrait ; bien sûr qu'il viendrait.

what happened to us what happened to us what happened to us what happened to us
- 01 Décembre 2007

Quand elle le vit sortit du complexe sportif, les cheveux encore humides, un sourire simple aux lèvres, Haley n'osa pas s'approcher. Il était avec ses amis – dont un asiatique qu'elle s'était prise à détester – et sûrement pressé : ses dents blanches se refermèrent sur sa lèvre charnue. Être timide était une torture. Littéralement. Alors elle se figea sur place, les mains serrées sur la lettre qu'elle avait patiemment rédigé la veille, incapable de se décider entre partir et rester. Partir ou rester, partir ou rester, partir ou rester, partir ou...
Se ridiculiser, conclut-elle en s'asseyant dos au mur. Elle était tout bonnement incapable de faire quoi que ce soit. Si sa vie devait se résumer à ça, ce n'était même plus la peine de faire le moindre effort.
Elle se gifla intérieurement.
Discrète malgré ses épais cheveux crépus et son manteau beige, Haley fit mine de s'intéresser à son téléphone. La plupart des garçons partirent sur la droite, vers le parking : seuls trois restèrent près de la porte. Impossible d'entendre leur conversation d'ici. Tout en se faisant la remarque qu'espionner les autres ainsi lui donnait des airs de stalkeuse sacrément malsaine, la jeune fille tendit l'oreille. A cette heure-ci, il n'y avait pas grand monde près du large bâtiment ; les étudiants qui n'étaient pas à l'intérieur ne prenaient généralement pas le temps de traîner dans les parages, étant donné qu'il n'y avait pour ainsi dire rien à faire d'intéressant ici. A part du sport, donc. Alors si on le lui demandait, ou qu'on captait un des regards furtifs qu'elle lançait aux garçons plantés là, elle dirait que... Qu'elle attendait son frère. Ou qu'elle s'était isolée pour être tranquille. Voilà, elle dirait ça.
La lettre pesait lourd entre son estomac et ses jambes repliées.
Ils ne lui prêtaient pas la moindre attention, de toute façon.
Le temps qu'elle réponde réellement à un message d'une amie sur son portable, une jolie rousse avait rejoint le groupe de volleyeurs. Deux des trois garçons partirent sans demander leur reste et Haley, sourcils froncés, soupira de mécontentement.

Catherine Webb et Leftie Lewis ? He.

Joue appuyée contre la paume de sa main, à peine consciente qu'elle fixait sans gêne les deux jeunes gens, elle ne put empêcher ses yeux de s'agrandir d'étonnement en entendant des éclats de voix parvenir jusqu'à elle. Catherine tapait du pied et faisait de grands gestes de bras ; Leftie, au contraire, avait coincé ses mains derrière sa nuque. Puisqu'il avait l'air plus agacé que déprimé, elle jugea qu'ils devaient être plongés dans une dispute comme tout les couples en connaissaient. Elle ne souhaitait le malheur de personne, mais... Ses lèvres s'étirèrent malgré tout sur un sourire amusé. C'était ça, d'accepter de sortir avec n'importe qui.
Quoi que si les filles bien n'osaient pas demander, évidemment, ça ne laissait guère le choix. L'étudiante baissa le nez sur sa lettre.

« – n'importe quoi ! »

La violence de cette voix d'ordinaire si sucrée la fit sursauter. Elle en lâcha son portable, les yeux rivés vers les deux mains manucurées qui poussèrent Leftie en arrière. Il recula d''un pas à peine, nettement surpris, mais n'en esquissa pas le moindre pour la rattraper quand elle partit en courant. Ce jour-là, en voyant cette fille pleurer, une manche sur les yeux, elle admit que peut-être – et elle disait bien peut-être – les pom-pom girls avaient un cœur.
Cette hypothèse restait malgré tout surplombée d'un gros point d'interrogation.
Décidant que c'était le moment où jamais de se montrer utile, Haley rangea son téléphone et appuya les paumes de ses deux mains au sol. Pas question de se rater. Salut ! J'attendais là et j'ai vu que vous vous étiez fâché, alors je me disais que... D'un geste élégant, elle épousseta sa jupe en mousseline. Que je pouvais, peut-être...

T'aider ?


La silhouette à quelque mètres d'elle s'écroula au sol dans un bruit sourd.

Comme une pierre, d'un seul coup.

Ses jambes furent plus rapides que son cerveau ; elles l'emmenèrent près de lui avant même qu'elle n'ait eut le temps de crier. Il n'y avait personne, personne autour, personne, et au moment où elle se laissa tomber à genoux près de lui pour lui relever la tête, elle sut qu'elle serait incapable de le laisser pour aller chercher à l'aide. La perspective de le laisser mourir d'une crise cardiaque seul sur le goudron la pétrifia ; aucun son ne sortit de sa gorge.
C'est pas possible de s'écrouler comme ça, mince !

« Leftie ! Leftie ! Her, debout ! Qu'est-ce qui t'arrive, réveille-toi, réveille-toi... »

Ses murmures paniqués se transformèrent en sanglots. Il était pâle comme la mort, la comparaison ne l'aida pas à se calmer et ce foutu son qui ne –
Son ?
Reposant doucement sa tête à même le sol, elle attrapa la main du jeune homme et prit, entre ses doigts lâches, le portable dont la sonnerie lui vrillait les oreilles.

Sans plus réfléchir, elle décrocha.

« Allô ? Allô ! »

Aucune tonalité. L'autre avait dû raccrocher.

Comme une pierre, sans raison.

Au bord de la crise d'angoisse, Haley appuya ses mains au sol. Il y aura du monde à l'intérieur, il respire, son cœur bat, si je pars là-bas à toute vitesse il ne –
Un gémissement perça sa bulle d'inquiétudes. Elle n'eut pas même le temps de réaliser : aussitôt qu'il eut vaguement recouvré ses esprits, il referma deux bras sur ses épaules frêles. Elle se laissa enlacer sans comprendre, les joues rougies par les larmes ; elle en vint même à se demander si elle n'était pas en train de s'imaginer cette scène. Ça n'avait aucun sens, si ?

« N'appelle personne. N'appelle personne, s'il te plaît, n'appelle personne. »

Aucun sens, aucun. Il ne connaissait même pas son nom.

« Mais, tu –

-Aide moi à me relever. S'il te plaît, ça va, j'ai juste... »

Il venait de s'évanouir au beau milieu de nulle part.

« Fait un malaise. »

Il venait de...
Sans plus chercher à comprendre, Haley se reprit et l'aida à se relever. Son visage était toujours d'une pâleur pire qu'inquiétante, ses lèvres bleuies et son regard perdu, mais au moins il se tenait debout. Sur ses deux jambes. Stable. Enfin plus ou moins. Vivant, aussi, et c'était mieux que ce qu'elle avait espéré en le voyant s'effondrer une minute plus tôt. Elle en oublia d'être gênée ou intimidée, elle en oublia la lettre tombée au sol près d'eux. Elle se contenta de lever ses yeux bruns vers lui, prête à le rattraper s'il tombait de nouveau.

« Tu veux t’asseoir ? »

Il amorça un signe de la tête pour dire oui, et ce simple geste – ce tout petit hochement de haut en bas – suffit à le déséquilibrer. Elle le sentit tanguer juste avant que, trop lourd pour elle, il ne l'entraîne dans sa chute sur le côté.
Cette fois, sa voix ne la lâcha pas.

« A L'AIDE ! S'IL VOUS PLAÎT, QUELQU'UN ! »

Quelque chose ne va pas quelque chose ne va pas quelque pas chose ne fais pas ne va par pitié pas je ne quelque veux pas chose non non ne va pas ne va pas
N'appelle pas
Quelque chose
N'appelle pas

« Qu'est-ce qui se passe ?!

-Il a besoin d'aide ! S'il vous plaît, je sais pas ce qui... »

Ne...

what happened to me what happened to me what happened to
… Me regarde pas.

D'un geste exagérément lent, Leftie appuya ses deux avant-bras contre ses yeux. La perfusion brûlait sa peau et diluait son sang de tout, de n'importe quoi, de médicaments, de produits, de mots savants sur des sachets transparents. Les hoquets indignés de ses parents résonnaient encore et encore entre les murs blancs de la chambre. Ils en étaient sorti depuis longtemps. De l'autre côté du rideau, un autre lit ; une autre personne, une autre vie. Une infirmière passa. Il l'entendit au bruit de ses pas feutrés sur le plancher, légers et silencieux, amortis par ses chaussons et une démarche d'une discrétion terrifiante – aussi vague qu'un courant d'air, presque inexistante. Ce regard qu'il devina posé sur lui par-delà le noir, pourtant, réussit à lui percer les rétines à travers le couvert de ses bras. Ne me regardez pas. Tap, tap, tap. Ne me regardez pas. Yeux grands ouverts, indifférent à la sensation désagréable de ses cils frottant contre sa peau nue, il calma tant bien que mal les battements effrénés de son cœur.
Personne te regarde, t'as peur de quoi ?
L'infirmière sortit de la pièce après avoir vaguement parlé au patient d'à côté, tout en prenant bien soin de fermer la porte derrière elle. Je ne veux pas qu'ils me regardent. Il battit des paupières derrière ses bras, la respiration lourde et laborieuse. Pas comme ça. Sa mère avait tendance à le couver des yeux comme l'on surveillait un poussin tout juste sorti du nid. Son père gardait un œil sur lui de loin. Le regard de Lauren ne quittait que rarement le sien quand ils parlaient. Christopher le voyait jouer deux fois par semaines depuis des années. Même Catherine, même cette inconnue –

Comment pouvaient-ils ne rien voir, puisque soit disant ils...

Alors ne me regardez pas. Ne me regardez pas.

Ses bras glissèrent jusqu'à son torse. Fatigue. Stress. Alimentation négligée. T'as oublié de respirer. Elle ne s'était pas retournée. Tu l'as fait exprès. Et il était tombé, aussi simple que ça. Le téléphone sonnait. Il n'y avait pas à chercher plus loin que ça. Personne ne chercherait plus loin que ça. Personne n'avait jamais cherché plus loin que ça. Ça ne commencerait pas maintenant, pas plus tard, jamais. Jamais. Il gratta nerveusement une coupure presque entièrement cicatrisée sur son bras droit et fixa le plafond, l'horloge numérique, le rideau derrière lequel des ombres indiquaient un semblant de vie.
Son regard glissa sur sa droite. Les formes se confondaient avec le suggéré en périphérie de sa vision, là où rien n'était sûr. Pas même les regards. Foutu parano incapable. Ça se faufilait comme un serpent ou une araignée, des points noirs qui sitôt apparus disparaissaient de nouveau. C'était quoi, ça ? Ton imagination. C'était quoi ? Qui sait. Lèvres arquées, il serra la couverture contre lui et se pencha légèrement sur le côté. Pas toi en tout cas. Aucun insecte n'avait pu pénétrer dans un endroit aussi propre. C'était ridicule. Impossible. Impensable. Vaguement rassuré, il reposa sa tête contre l'oreiller.
Je n'aime pas les hôpitaux.

Personne n'aime les hôpitaux.

« Leftie Lewis ? »

Son dos se redressa de lui-même. L'infirmière retira doucement la perfusion et appliqua un pansement là où une goutte de sang avait perlé. Il avait encore mal à la tête. D'après les médecins, elle avait frappé le sol plutôt violemment. Très violemment, même. Pas étonnant que tout le monde ait eu peur ; tomber comme ça, ce n'était que rarement bon signe.
Mais personne ne verrait rien, parce que personne ne voyait jamais rien. Et peut-être qu'il n'y avait rien à voir, au fond. Peut-être qu'il était un garçon de vingt ans parfaitement normal, parfaitement sain d'esprit. Non ?

Les ombres ricanent.

« Vous pouvez sortir, c'est bon. Vos parents vous attendent à l'accueil. »

Il acquiesça poliment, comme dans la lune, tandis que ses yeux bleus suivaient le mouvement d'une énième silhouette fantôme. Il faillit s'arrêter, tirer la manche de l'infirmière – vérifier que rien ne le suivait, que cette impression désagréable dans son dos n'était due qu'à la fatigue et rien d'autre. Mais ça n'aurait mené à rien. « Tu es juste épuisé », regards compatissants et sourires en coin. Tête baissée, il s'appliqua à se cacher derrière quelques mèches de cheveux blonds le temps de se rappeler comment sourire. Ses parents allaient encore le sermonner pour n'avoir pas assez pris soin de sa santé, et il n'avait pas la force de leur donner raison. Minimiser le problème était plus simple. Du moins tant qu'il en serait capable.
Les idées en vrac, il traversa les couloirs quasiment vides sans s'attarder sur le décor. Regards compatissants et sourires en coin.
Tu t'imagines des choses. Ça n'existe pas. La peur te fait voir des menaces là où il n'y a que des ombres. C'est normal d'avoir peur. Respire et ça ira mieux. Prends un cachet, Leftie. Dors, Leftie.

Oublie, oublie, ça ira. Oublie.

Résolu et fatigué, le jeune homme accéléra le pas pour rejoindre les deux personnes côte à côte près de la porte du Hall.

« Il a besoin d'aide ! »

Mu par un besoin presque obsessionnel d'entendre ces mots à nouveau, de sentir encore la peur pressante qui avait agité cette voix frêle, il chercha une silhouette à la peau foncée au milieu de ces blouses blanches. Il a besoin d'aide. Entraîné vers la sortie par la poigne ferme d'une Sharon déterminée à le remettre sur pied et plus vite que ça, il n'eut pas le temps de vérifier si oui ou non elle était dans les parages – ni même de demander si elle était passée, si elle l'avait accompagnée. Le souvenir de son regard terrorisé s'attardait dans sa mémoire.
Ses sourcils se froncèrent sur des yeux délavés, décolorés.

Je n'ai pas besoin d'aide. Je vais bien.

Ne me regarde pas.

what happened to me what happened to me what happened to me what happened to me
- 02 Avril 2008

« Christopher ! »

Concentré sur la balle qui arrivait vers lui, la vue parfaitement dégagée grâce à une pince aimablement prêtée par Lauren, Leftie n'eut aucun mal à la faire heurter au bon moment son poignet ; dans un bruit mat, elle partit droit en direction de son ami. La trajectoire était parfaite. Tout simplement parfaite. Il ne pouvait pas la rater.

« Matthew ! »

Après avoir lui-même envoyé la balle sur sa gauche, Christopher lui adressa un sourire satisfait qu'il s'empressa de lui rendre au centuple. Il n'avait pas envie d'être là, ça ne l'intéressait plus autant, peut-être même plus du tout – et pourtant, quand ses mains jointes frappèrent de nouveau le ballon blanc, son sourire ne le quitta pas. Si ses parents n'avaient pas autant insisté pour qu'il continue le volley, il aurait sûrement arrêté l'an passé. Parce qu'il n'avait plus envie de passer deux jours par semaine à s’entraîner. Parce qu'il n'en voyait plus l'intérêt. Parce que ça ne l'amusait plus et qu'il ne savait pas pourquoi, ne comprenait pas, ne tenait pas vraiment à comprendre. Ses sautes d'humeur, cette envie entêtante d'aller se cacher dans sa chambre, de ne rien faire et d'attendre que le temps passe – parce qu'à quoi bon ? – remplissaient son esprit d'un liquide noir et visqueux, noyant des pensées logiques et cohérentes qui à peine formées peinaient déjà à respirer. Mais il était heureux, pour l'instant. Lancer la balle, c'était facile – on respire, on pense pas, c'est facile ; c'est facile, un ou deux poignets qui heurte ou heurtent une balle pour l'envoyer de l'autre côté, rien d'autre, rien de plus, ça ne sert à rien, c'est facile et pourtant on s'amuse. Il avait vraiment aimé le volley, par le passé.
Parce que si on doit penser, alors –
Ce jeu n'avait aucun sens mais, le cœur léger, il le prenait tel qu'il était. Un jeu. Simple. Facile. L'absence de réflexion que conférait l'habitude lui permettait de passer l'entraînement à ne littéralement penser à rien : ces derniers temps, il avait l'impression désagréable que c'était la seule chose dont il ait réellement envie. Ne penser à rien. Exclure toute idée parasite qui pourrait tenter de court-circuiter son existence. Je ne me laisserai pas faire ; il écouta attentivement les instructions de l'entraîneur, les yeux rivés sur ses chaussures immaculées. Je ne me laisserai pas faire.
S'il était capable de jouer au volley aussi bien qu'il le faisait, respirer et raisonner normalement ne pouvaient qu'être des formalités. Inspire, expire : c'est facile. Inspire, expire. Inspire, expire. Personne ne...

« Leftie ? Tu dors ?

-Ha... Pardon. »

Ses yeux bleus s'ouvrirent et se fermèrent sur des incertitudes sans nom. C'est facile, je peux le faire. Poings serrés, sourire crispé, soudain plus tendu et inquiet, il exécuta un service impeccable par-dessus le filet. Je contrôle ma vie et je vais bien. Être un peu paranoïaque ne veut pas dire qu'on a besoin de soins. Son poignet frappa la balle dans une passe rapide et efficace vers un de ses coéquipiers. Je traverse juste une mauvaise période. Rien d'autre. Alerte sur ses deux jambes, véritable ressort ne demandant qu'à enfin évacuer la tension qui lui sciait les mollets, il suivit les allées et venues du jeu sans se lasser. S'il perdait de vue ce ballon un seul instant, ce serait la catastrophe ; ils ne jouaient pas au même niveau que les lycéens tentant tant bien que mal d'exécuter deux passes correctes. Bien que pour l'heure ils devaient uniquement se l'envoyer d'un côté à l'autre sans la faire tomber, le rythme était soutenu – exigeant, tensif. Ses oreilles bourdonnaient ; rapidement, sans se déconcentrer, il passa son poignet contre son front.

Ça sonne dans tes oreilles
Pourquoi tu décroches pas ?


« Uh ? »

Leftie.

« Leftie ! »

De justesse, le jeune homme se propulsa en avant et réussit à remonter la balle, renvoyée prestement de l'autre côté du filet par un Matthew extatique et souriant. Jeffrey le tira en arrière pour le remettre sur pieds ; quelqu'un rit et il crut qu'on lui parlait, mais il fut incapable de discerner d'où et de qui ça pouvait bien venir – la balle volait encore, plus lentement, comme si sa faute d'inattention avait instinctivement incité les autres à ralentir et entrecouper leurs passes d'exclamations bruyantes.
Décroche abruti, allez, réponds
Sa main frappa maladroitement le ballon. Un nouveau rire résonna sur sa gauche ; t'es nerveux, qu'est-ce qui va pas ?
Qu'est-ce que tu fiches, tu fais pitié
Pas la peine de jouer si sérieusement !
Pas même capable de répondre
Tu fais pitié

C'est qu'un entraînement –
Pitié pitié pitié pitié

Disaient-ils, et ses yeux embués n'étaient plus sûrs de ce qu'ils voyaient – que des sourires, des rires inquiétants, moqueurs, effrayants. Il voulut mettre ses mains sur ses oreilles, faire taire ces sifflements désincarnés qui lui murmuraient des atrocités : se rouler en boule dans un coin, attendre et oublier, se cacher, faire en sorte que ça passe, qu'il puisse rejouer correctement, que son cœur arrête de battre la chamade contre ses côtes. Mais alors tout le monde se presserait autour de lui, on lui demanderait ce qui n'allait pas, pourquoi il faisait ça, et s'il...
Expliquait tout
T'as peur, Leftie ?
Est-ce qu'une seule personne au monde
Tu ferais mieux
Essaierait de le comprendre – ?
De crever tout de suite, haha

Ha... Haha –

Pan, et plus rien

LA FERME, LA FERME !

Dring dring

« Her, on se réveille Lewis ! »

Driiiing ~

LA FERME !


Son bras se tendit au moment même où il aperçut la balle qui se dirigeait vers lui à toute allure ; et il était terrorisé, par ces voix, par ces visages, par ces rires et ces ombres qui rôdaient aux confins de son champ de vision, par ce téléphone qui ne cessait de lui crever les tympans avec sa sonnerie stridente. Il sentit la balle heurter violemment son poignet. Il crut même avoir pu le casser.
Dans un un bruit sourd puis un cri, ce fut le nez de Jeffrey qui craqua.

« LA FERME ! »

Il resta le regarder, hébété, quand tout le monde se précipita vers lui ; ne bougea pas d'un millimètre quand il vit le sang qui coulait sur son menton, sous ses mains jointes dans une vaine tentative pour apaiser la douleur. Je voulais juste qu'il se taise ; les mots passèrent à peine la barrière de ses lèvres tremblantes.
Que qui se taise, hein ?
QUI ?

Son cerveau se remit brusquement en route. Il avait mal, peur, peur, peur – il voulait se cacher, disparaître, s'enterrer dans une crevasse et ne plus jamais en sortir. Ne plus rien entendre, ne plus rien voir, que tout le monde lui fiche la paix, qu'on arrête de le regarder, de le juger, de le montrer du doigt, comme ils le faisaient en ce moment, qu'on écoute ce qu'il avait à dire, qu'on l'oublie et que...
Qu'on ne lui demande rien, qu'on n'attende rien de lui.
Parce que là, il n'était même plus sûr de savoir qui il était.

« LEWIS ! »

Le cœur sur le point d'imploser, Leftie claqua la porte du gymnase derrière lui. Sans enlever ses protections ni se changer, se recoiffer ou récupérer ses affaires, il sortit en courant, aussi vite que ses jambes le lui permettaient, dans l'espoir d'atteindre le troisième étage du bâtiment où il dormait avant de ne s'écrouler au sol. Ne me regardez pas, ne me regardez pas, ne me regardez pas –
Ses jambes le portèrent miraculeusement jusqu'à la porte de sa chambre. Fébrile, il poussa la clenche et s'y glissa sans un bruit : la charnière ne grinça même pas, complice de son silence nerveux. Une fois à l'intérieur, il chercha fébrilement ses clefs – se rappela que son sac était resté au gymnase, jura, donna un coup de pied dans une commode et, après s'être traité d'imbécile, poussa ladite commode contre la porte.

« Je ne veux voir personne. »

Il se laissa glisser au pied du meuble, le visage caché entre ses bras.

« Je ne veux voir personne. »

Un sanglot étouffé s'échappa de sa gorge brûlante. Peut-être qu'il avait vraiment crié, finalement, sans s'en rendre compte, sans le vouloir, sans le savoir ; ses souvenirs de la scène, flous et embrouillés, n'avaient laissé dans son esprit qu'un amer arrière-goût de « plus jamais ».
Après ça, il ne pourrait plus jamais jouer au volley.
Il ne pourrait plus jamais regarder son entraîneur en face.
Ou Jeffrey.
Et qu'allait-il pouvoir dire à ses parents si l'université les appelait ?
Comment allait-il faire pour aller en cours ?
Pour expliquer ça ?

Qu'est-ce que je vais faire de moi ?

what happened as I let it slip what happened as I let it slip
- 15 Mai 2008

Leftie !

Visage caché derrière la paume de ses mains, épaule gauche collée au mur comme s'il avait voulu se mêler au plâtre et au ciment, Leftie attendait patiemment que le silence se dissipe dans l'amphithéâtre. Il restait encore dix minutes avant la fin officielle de cet examen. Examen qui serait le dernier de ce semestre. Après il serait libre de rentrer chez lui, de parler plus souvent à Lauren, de faire ce que bon lui semblait de son temps. Il serait tranquille. Serein. Lèvres serrées, yeux clos, il fit l'effort de jeter un coup d’œil à sa copie et aux enseignants postés près du tableau pour n'avoir l'air ni mort ni malade. Ils ne pouvaient pas fixer tout le monde, mais un étudiant sur le point de s'écrouler sous sa table était facile à repérer. Soucieux de ne pas attirer l'attention, il se reprit donc et entoura son visage de ses mains pour mimer la réflexion. Se cacher de la personne assise à un siège de lui, aussi.

Leftiiiiie.

Ses oreilles sifflaient encore.
L'incident au volley avait été réglé quelques heures plus tard seulement, quand l’entraîneur était venu frapper à la porte de sa chambre pour lui ramener ses affaires et des nouvelles de Jeffrey. Apparemment, le jeune homme n'avait rien de cassé si ce n'était son honneur – et, momentanément, son sens de l'humour. Par précaution, il avait tout de même passé un moment à l'infirmerie. « T'as frappé sacrément fort », et puisqu'il avait dit ça en riant – à en croire que ce n'était rien de plus qu'un bête accident – Leftie avait rit à son tour. Faiblement, comme quelqu'un au bord des larmes et de la rupture nerveuse. Il avait bien failli ne pas le laisser rentrer. Seulement il avait sa clef : clef dont il avait besoin pour clore sa chambre de l'intérieur. Le professeur n'avait pas eu l'air étonné de l'entendre bouger un meuble avant de ne voir la porte s'ouvrir. Ou peut-être n'y avait-il simplement pas prêté attention.
Toujours est-il que d'après ce que le quadragénaire avait bien voulu lui laisser entendre, ce n'était ni grave ni répréhensible de blesser un de ses camarades par erreur. En réalité, il était plus inquiet pour lui que pour Jeffrey. Ça ne lui ressemblait pas de rêver éveillé comme ça, de paniquer ou de manquer des entraînements : est-ce que quelque chose n'allait pas, en ce moment ? Les examens arrivaient bientôt, après tout. C'était sûrement dû à ça. Certainement. Et puis à son âge il y avait les filles, les problèmes entre amis ou avec les parents, les soucis d'argent... Un peu de repos lui ferait sûrement le plus grand bien.
Il ne voulait pas chercher plus loin que ça.
L'estomac du jeune homme se noua.
L'impression d'être regardé se fit plus insistante.

Leftie.

Il ne pouvait pas se retourner. S'il se retournait, en plus de passer pour un tricheur et d'avoir une montagne d'ennuis du genre permanents, il n'était pas sûr d'être prêt à voir quelque chose ou, au contraire, ne rien voir du tout. Cette désagréable sensation qui lui sciait la colonne vertébrale se répercuta dans ses bras, ses jambes, ses yeux. Il n'y a rien du tout, je ne me retournerai pas.
… Et s'il y avait vraiment quelqu'un en train de le fixer ?
Tendu devant sa copie, yeux rivés sur cette page noircie de son écriture maladroite, Leftie s'astreint au calme. Il n'y avait personne. Personne. Absolument personne. Rien. Juste les autres étudiants, une foule de crayons se pressant d'inscrire les derniers mots qui peut-être leur vaudraient une note plus élevée, un point de plus, des félicitations méritées – ni voix, ni malades, ni...

Ni rien de tout ça,
Rien, rien du tout.
Il n'y avait rien.
Le regard vide, il laissa ses mains retomber contre la table. Rien ? Son dos fut parcouru d'un nouveau frisson glacé.
Tu crois ?
Le crissement des crayons sur le papier, rien de plus. Il se faisait des idées. C'était dans sa tête, tout ça. Rien que dans sa tête. Le professeur qu'il fixait lui lança un regard torve. Lèvres tremblantes, il baissa les yeux sur sa copie. Tout allait parfaitement bien. Plus que huit minutes. Personne ne pouvait l'agresser ici, ça n'aurait eu aucun sens – trop dangereux. Il aurait fallu être fou pour essayer de le tuer dans un endroit pareil. Les risques étaient infimes. Infimes. Infimes. Pan. Un nouveau frisson agita ses mains moites ; il déglutit difficilement. Plus que six minutes. Les professeurs le fixaient – non ? Il ferma les yeux. Il n'y a rien, il n'y a rien, il n'y a rien, il n'y a rien.
Il allait compter jusqu'à trois, très calmement, et quand il les rouvrirait cette salle serait parfaitement normale. Pas de monstres, pas de voix, pas de sourires : rien que des crayons, des étudiants, des copies, des bancs. Il ne se retournerait pas. Parce qu'il n'y avait. Rien. Derrière. Ses. Épaules.
Compris ?
Un.
Deux.
Trois.

« Eh – ! »

Son soupir paniqué finit d'inquiéter son voisin. Leftie ? Pupilles rétractées, il ne prêta pas la moindre attention à ce parfait étranger. Un de ses amis, quelques rangs en arrière, tiqua en voyant sa silhouette tendue. La surveillante postée dans l'allée observait son manège depuis plusieurs minutes déjà. Il n'y avait rien derrière lui. Il n'y avait...
Il est ridicule
Une
Complètement pathétique
Désagréable odeur de souffre envahit ses poumons. Sa tête tangua sur le côté – retenue de justesse quelques centimètres avant de heurter le mur – mais ses yeux, grands écarquillés, refusèrent de se détacher un seul instant du tableau. Mains crispées sur son pantalon, il observa une tâche minuscule s'agrandir ; personne ne la voyait. Personne ne faisait rien. Elle s'étalait comme de l'encre, et
Tu ferais mieux de t'en aller
T'as rien à faire là, dépêche toi

Un, deux, trois –
Allez, va-t-en ! Va-t-en !
D'un geste las et exagérément lent, il porta ses mains contre ses oreilles.
Il n'y a rien derrière moi ; il n'y a rien.
Qu'est-ce que tu crois, Leftie ?
Je –

Debout dans le couloir, front appuyé contre le mur froid, le jeune homme prit une inspiration étranglée. Sourd et aveugle aux personnes qui lui demandaient s'il allait bien, oublieux de ces voix qu'il ne parvenait pas à reconnaître, il passa ses mains contre son visage pâle. Les battements de son cœur refusaient de ralentir. Ses côtes allaient céder.
…Et comment était-il arrivé là ?

« Leftie, tu sais, je crois que tu devrais... Te reposer, ou...

-Je vais bien. »

Sa voix tremblait. Comment était-il arrivé là ? Qui l'avait emmené ici ? Et où était-il, au juste ?
Le mur, sous ses doigts, lui parut prendre la consistance du plâtre humide. Ses mains s'enfonçaient dedans. Littéralement.
Driiiiing

« Non. Sérieux, non. Tu nous fais peur. »

La fascination qu'il éprouvait à se glisser dans le décor, soudain, se mua en une peur panique. A ton avis, pourquoi personne ne t'aide ?

« Leftie, on... »

Il recula d'un geste brutal, s'écartant autant qu'il le put du mur, des sourires, des voix qui l'empêchaient d'élever la sienne : dit quelque chose, ne comprit pas lui-même quoi. Recula encore. Cet endroit était malsain, les autres étaient malsains, les murs étaient malsains.

C'est juste derrière toi.

Ses pas inquiets devinrent foulées puis, quand il eut franchit la porte du bâtiment, course poursuite après son ombre.

Te retourne pas.

Il ne se retourna pas.
Il ne se retourna plus.

I was confused I was confused I was confused I was confu

Il était une fois un jeune homme qui attendait dans sa chambre.
Le téléphone sonne dans ses oreilles, sans arrêt.
Il ne sait pas s'il doit décrocher ou non ;
Ressent comme une certaine appréhension.
On lui dit qu'il est trop nerveux,
On lui dit qu'il ferait mieux de sauter par la fenêtre,
On lui dit même parfois les deux.
Alors il ferme la porte, les rideaux,
Ferme ses volets et de ses oreilles jusqu'à ses yeux.
Un des fils de son esprit a dû se briser, et
Il ne sait pas comment le réparer,
Ni même à quoi il peut être relié à présent.
Tout ce qu'il sait c'est que ça fait mal –
Que les ombres lui en veulent –
Que toutes ces voix veulent le tuer –

Et qu'elles finiront par y arriver.

by the powers that be by the powers that be by the powers
- 08 Juillet 2010

« I got my head checked ~ »

Mains serrées sur le manche de sa pelle, Leftie esquissa un sourire. Le soleil était déjà levé et, pour une fois, lui aussi. A un peu plus de six heures et avec un peu de chance, ses parents devaient encore dormir : c'était le moment où jamais. La petite barrière en bois blanc qui séparait leur jardin de celui des voisins n'était ni assez haute ni assez épaisse pour le cacher à leurs regards, mais il s'en moquait complètement. Eux aussi devaient à peine en être au petit-déjeuner. Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, comme on dit : heureusement pour lui, les adultes dans son entourage semblaient plutôt enclins à rester autant que possible sous leurs couettes. La paresse n'était pas un trait de caractère dont il avait hérité.
Et puis il faisait beau, chaud, avec juste ce qu'il fallait de vent ; pourquoi perdre son temps à traîner un café dans le salon quand il pouvait faire un peu de jardinage ?

« It wasn't easy – »

Le lecteur posé à même le sol, près de lui, était réglé juste assez fort pour que quelqu'un puisse venir lui demander de baisser le son tout en restant dans son bon droit. Ce dont il avait conscience. La pelle allait et venait du trou au tas de terre meuble qui le jouxtait dans un bruit que le jeune homme trouvait répugnant : la voix du chanteur avait le mérite d'en couvrir le maximum, quoi que ce n'était pas le but premier. D'un mouvement nerveux, son pied droit s'échina à appuyer sur la tête de la pelle pour approfondir la cavité. Elle n'avait pas nécessairement besoin d'être grande, donc elle ne l'était pas : la profondeur, en revanche, était un facteur des plus importants. Il voulait mettre ça le plus loin possible de lui. Loin, loin, loin...
S'il ne creusait pas correctement, la pluie ferait glisser la terre et découvrirait tout. Personne ne voulait ça. Surtout pas lui, évidemment. Travailler pour rien, ça avait forcément un côté frustrant – mais n'importe qui aurait été d'accord avec lui sur ce point, oui ?

Tout le monde est d'accord, n'est-ce pas ?

« But nothing is, no.... »



Heh.

Son sourire disparut au son de la pelle heurtant le sol. Il s'agissait d'être méticuleux ; que ça ne revienne pas l'ennuyer ensuite. Il aimait les choses nettes, carrées, bien définies, qui ne laissaient pas de place au doute. Alors bien sûr qu'il y repenserait – mais se souvenir de la distance exacte à laquelle il l'avait enterré l'aiderait à se rassurer, à se dire qu'il était définitivement hors de danger de ce côté-là. Que tout était fini. Pour de bon. Terminé. A tout jamais.
Ça n'avait pas été facile. Il avait dû s'y prendre à deux fois, vérifier que personne n'était débout – que le bruit de chute, violente, n'avait pas tiré ses parents hors du lit. Son cœur avait failli le lâcher. S'ils l'avaient vu, ils auraient...
Pensé que quelque chose clochait –
Or personne ne veut ça, non, personne.
Surtout pas toi.


« Bon. Ça devrait aller. »

Sa voix, couverte par la musique, trembla un peu. Il aurait vraiment eu besoin d'une cigarette.
Affairé à pousser les restes dans leur tombe de fortune, genoux et mains couvertes de terre, Leftie ne remarqua pas tout de suite qu'une ombre se faufilait à travers le salon. Un désagréable bruit de métal résonna quand tout eut enfin disparu sous le jardin : quand sa mère se décida à pousser la porte-fenêtre, sa silhouette ronde camouflée sous une robe de chambre blanche, ses gestes rapides et efficaces avaient déjà étouffé les preuves.

« Chéri, qu'est-ce que tu fais ? Il est si tôt ! »

Passé une surprise feinte, Leftie éteignit la musique et lui adressa un signe de la main enjoué. Son sourire aurait pu faire fondre n'importe qui.

« J'arrivais pas à me rendormir, donc j'ai mangé et je suis parti jardiner un peu. Mais tu devrais dormir, toi, on est samedi !

-Oh, tu me connais, répondit-elle en soufflant sur le café qu'elle tenait dans sa main droite. Réglée comme une horloge ! »

Leurs rires se firent écho.
Ne pas trembler.

« Au fait, chaton. »

La terre se tassa gentiment sous ses doigts. Sans effort, pelle en main, il se redressa sur ses deux pieds. Sa mère le regardait. Fixement. Mais elle ne verrait rien, rien du tout – il avait fait bien attention. C'était pour leur bien à tous. Elle comprendrait, un jour.
Un jour.

« Tu n'as pas vu le grille pain ? Je ne le trouve pas, c'est curieux... »

D'un geste dénué de la moindre arrière-pensée, il aplanit la terre à ses pieds.

« Hmm... »

Qui aurait bien pu vouloir voler un grille pain, franchement ?
Un large sourire étira ses lèvres.

« Non. Tu as regardé dans le placard ? »


Dernière édition par Leftie Lewis le Sam 28 Sep 2013 - 2:07, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone   Mer 7 Aoû 2013 - 5:40

forgetting names and faces forgetting names and faces forget
- 15 Juillet 2010

Teresa et Sharon parlaient, pépiaient, riaient, s'enthousiasmaient ; « oui, Lauren va bien, elle s'en sort brillamment dans ses études » et « mon fils également, puis il va mieux ces temps-ci », entre autres « quel temps splendide » ou simples formalités et politesses de rigueur animaient le salon des Lewis d'une bonne humeur contagieuse. James, dans le jardin, expliquait à Tom les projets qu'ils avaient pour l'extérieur : un barbecue ici, une terrasse peut-être dans ce coin-là, et si tout allait bien ils auraient même la véranda dont ils rêvaient depuis tant d'années. Ce serait grandiose. Mais cela, bien sûr, c'était dans le meilleur des cas. La vie avait une fâcheuse tendance à créer des problèmes aux bonnes gens et, comme tout marchait excellemment bien pour eux en ce moment, il y avait fort à parier pour que le vent finisse par tourner. Enfin, ils croisaient les doigts : autant en profiter tant que le destin jouait en leur faveur.
Dans la cuisine, Leftie et Lauren pressaient les oranges avec une belle énergie. Manches retroussées, cheveux attachés et lunettes de soleil sur le crâne, la jeune fille riait crème ; pas blanc, pas jaune, pas même noir ou vert – juste crème. Un doux mélange de sucré-amer ternissait son regard d'ordinaire si pétillant. Elle était inquiète. Leftie, au contraire, semblait aux anges : et elle préférait le voir rire ou jongler avec des oranges plutôt que se terrer dans sa chambre pour soit-disant réviser, mais...
C'était, comment dire – étrange ? de le voir si heureux cet été-là quand elle avait peiné à le joindre une seule fois en période scolaire l'an passé. A Noël aussi, il avait eu l'air plutôt serein. Elle ne savait plus quoi en penser. Ni quoi en dire. Il lui manquait et, le cœur serré, elle se demanda si c'était ça, de vieillir. Cette année était celle de leurs vingt-trois ans, après tout. Ils n'étaient plus des enfants. Il se pouvait très bien que, en fait, Leftie ne veuille tout simplement plus passer autant de temps en sa compagnie qu'il avait pu le faire par le passé. Veiller sur elle avait dû finir par l'épuiser, à la longue.
Leurs regards se croisèrent.
Ça aurait été plus simple. Mais non. Ce n'était pas ça. Ou peut-être y avait-il de ça, oui, mais ce n'était pas...
Pour la énième fois depuis le début de l'après-midi, Leftie jeta un regard anxieux vers le jardin.
Quelque chose clochait. Vraiment.

« Leftie. Si tu avais un problème... Tu m'en parlerais, hein ? »

Le sourire de son cousin perdit en intensité, en innocence. Bien sûr, qu'il lui cachait une grande partie de sa vie : et elle se moquait bien qu'il ne veuille pas lui dire avec qui il couchait en ce moment, quel était son avis politique ou quels résultats il avait obtenu à ses derniers examens. S'il voulait se contenter d'un succinct « tout va bien », elle pouvait l'accepter. Ils n'avaient pas à tout se dire. Mais ignorer cette lueur apeurée au fond de ses yeux bleus, c'était tout bonnement au-dessus de ses forces. Qu'il la masque mieux ou ne la masque pas du tout, mais qu'il ne la laisse pas comprendre que quelque chose le torturait comme ça sans rien lui confier – c'était trop dur.
Parce que s'il était mal à en mourir et finissait par faire une bêtise, elle ne s'en remettrait jamais. Aussi égoïste que cela puisse paraître, elle ne voulait pas vivre avec ça.

« Tu crois que je devrais ? »

Elle acquiesça gravement, sans ciller.
A l'époque où il sortait encore avec Catherine, elle avait eu des échos de leurs amis communs à son sujet ; comme quoi il semblait constamment épuisé, stressé. Ailleurs. Différent. Ils s'étaient tous dit que ça devait être à cause des examens et de la pression sous laquelle il aimait à s'enterrer, obsédé qu'il était par ses notes – que c'était passager. Rien de méchant. Elle s'en était persuadée sans trop de mal. Il fallait dire que Leftie était drôlement doué quand il s'agissait de donner le change : ses parents, en tout cas, n'avaient pas l'air le moins du monde inquiets à son propos. Parce que leur fils était parfait, gentil, bienveillant, qu'il se relevait toujours plus fort après une chute. Parce que, surtout, il ne pouvait pas avoir le moindre problème. Ils s'étaient tant acharnés à faire comprendre aux autres qu'être secoué après un tel traumatisme était parfaitement normal qu'ils ne l'auraient probablement pas supporté. Leftie devait être normal.
Et ça, le jeune homme l'avait parfaitement intégré. Peut-être même trop bien.

Lauren vit ses lèvres trembler.

« Je m'en faisais pour rien, articula-t-il finalement. J'ai réglé le problème. Enfin, un des problèmes. Ça va mieux, maintenant. On ne me... »

Elle eut beau attendre, rien ne vint.
On ne me quoi ?

« Je vais bien. Écoute, je, je te raconterai tout ça plus tard, d'accord ? Promis. »

Il avait l'air si excédé malgré son sourire qu'elle n'osa pas insister. S'il lui promettait de le faire, il le ferait ; elle ne pouvait que le croire.

Qu'aurait-elle pu faire de plus ?

passers by passers by passers by passers by passers by pass
- 01 Août 2010

Le visage éclairé par l'écran de son ordinateur portable, Leftie se laissa aller contre le dos de sa chaise. Sa chambre était plongée dans un silence presque parfait : ni le son des quelques rares voitures passant à proximité, ni le léger ronronnement de la ventilation ne réussissaient vraiment à dissiper le calme plat qui endormait son esprit. Il était un peu plus de onze heures : le soleil était couché depuis bien longtemps. Ses parents aussi. Résigné, il jaugea du regard le texte qu'il était en train de rédiger. Ça ne lui vaudrait pas des félicitations émues, mais ce serait toujours mieux que rien. Il avait encore un mois pour rédiger ce dossier, quoi qu'il en soit. Inutile de se presser.
Ensuite viendrait la rentrée, et avec elle l'inévitable retour dans son petit appartement. Son havre de paix et de sécurité. Moyennant une légère aide de ses parents et un travail à mi-temps en parallèle de ses études, il avait réussi à les convaincre que vivre dans une chambre avec une majorité d'étudiants fêtards à proximité n'était pas propice aux études ; puisque ça ne leur coûtait pas plus cher, obtenir leur soutien et leur assentiment n'avait pas été difficile. Il aurait pu se débrouiller sans eux, bien sûr, mais... Leur cacher le moins de choses possible – ou du moins leur faire croire qu'il n'avait rien à leur cacher – faisait partie de sa stratégie pour vivre le plus tranquillement possible. C'était important. Il avait tout bien calculé, tout pensé pour qu'aucun détail ne puisse le mettre en difficulté. Le trahir.
Pour être tout à fait en paix, il s'était donc appliqué à user de petits aveux pour en cacher des plus gros. En admettant son envie de rester en retrait de la vie étudiante, il était ainsi parvenu à leur cacher qu'il n'avait pas posé les pieds à l'université depuis plus d'un an. Les cours par correspondance faisaient parfaitement l'affaire : quand il leur rapportait des résultats ou des appréciations, ils n'avaient aucun moyen de savoir qu'il les avait obtenus sans bouger de son lit. Ils ne connaissaient pas suffisamment ses amis pour recevoir des nouvelles d'eux, non plus. Tout allait bien. Ils ne pouvaient pas s'en douter. Le stratagème parfait.
Pensif, le jeune homme mordit l'ongle de son pouce. Comme il n'arrivait définitivement à rien, il décida d'enregistrer le document avant de refermer son ordinateur dans un « clap » autoritaire. Ça faisait assez de travail pour aujourd'hui. Ses yeux étaient lourds, sa respiration laborieuse – et, plus important, les paroles de Lauren ne cessaient de repasser en boucle dans ses oreilles.

Tu m'en parlerais, hein ?

D'un geste nerveux, Leftie fit courir sa main dans ses cheveux. Il ne l'avait pas vraiment recontactée depuis, et ce malgré sa promesse ; mais elle non plus ne l'avait pas fait. Un soupir fusa dans l'air. Ce silence était anormal. Si ça l'avait vraiment intéressée, elle aurait forcément insisté. Lauren n'était pas du genre à laisser tomber quoi que ce soit, encore moins quand ses proches étaient concernés. Cette fille était bornée comme un troupeau de mule.
A moins, évidemment, qu'elle n'ait peur de le fâcher... Ce qui était également assez crédible, en fin de compte, admit-il en faisant pivoter sa chaise sur ses roues. Butée ou pas, elle ne recherchait pas les conflits. Pas avec lui, du moins. Il s'était toujours donné l'impression un peu égocentrique d'avoir une certaine importance à ses yeux : puisque lui-même la considérait comme une sœur, c'était assez juste au final. Alors s'il y avait bien quelqu'un à qui il pouvait parler de ça, c'était elle. Aucun doute là-dessus.
Sans qu'il s'en rende compte, sa main gauche s'était refermée sur son téléphone portable. Prendre des appels ou envoyer des messages le mettait mal à l'aise, aussi évitait-il généralement de laisser ce truc allumé ; mais dans des cas comme celui-ci, pouvoir contacter quelqu'un à distance restait vraiment pratique. S'il mettait Lauren au courant, elle pourrait sûrement le comprendre. L'aider. L'épauler. Lui dire qu'il n'était pas seul, qu'il n'était pas fou – le regarder droit dans les yeux et lui affirmer que oui, quelqu'un lui en voulait. Que cette personne savait où il habitait. Que cette personne l'avait suivie jusqu'à l'université, quand il y allait encore. Qu'on avait placé des caméras dans le salon, dans le grille-pain – que ces voix qu'il entendait, parfois, n'étaient pas le fruit de son imagination.
Qu'il. N'était. Pas. Fou.
Ses parents ne l'auraient pas cru. Jamais de la vie. Mais elle, peut-être... S'il lui expliquait correctement, s'il lui disait qu'en ce moment-même, quelqu'un voulait le –
Sans plus y réfléchir, il chercha Lauren dans la liste de ses contacts, pressa une touche et appuya le combiné contre son oreille. Ce qu'il vivait n'avait aucun sens. Pourtant, ça devait bien en avoir un. Il n'était pas malade : la peur le prenait à la gorge, parfois, d'accord, il voulait bien l'admettre, mais ça n'avait rien à voir. C'était la faute de cet inconnu, de cette... Chose qui le suivait partout et épiait ses moindres gestes, riait de le voir se retourner sans cesse pour ne rencontrer que du vide. Même là, enfermé dans sa chambre, il pouvait sentir son regard peser sur son dos.

Laissez moi tranquille, laissez moi tranquille, laissez moi tranquille –

Au bout de la cinquième sonnerie, la tonalité changea. Quelqu'un avait décroché.

« A-Allô ? Lauren ? »

Aucune réponse. Mal à l'aise, il se tassa contre sa chaise. La lumière du plafonnier était loin d'éclairer suffisamment la pièce à son goût. Même rideaux et volets fermés, la fenêtre semblait représenter une menace. Ne pas se laisser aller, ne pas paniquer. Ses parents en auraient rit, de le voir s'affoler comme ça. Ses soit-disant amis aussi. Il n'avait personne pour l'aider, personne. Pas même lui.
Dans un souffle, l'étudiant s'exhorta au calme. Il allait tout dire à Lauren et les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes. Aussi simple que ça.

A l'autre bout du fil, un bref rire lui répondit.

Huh ?

« Leftie ? Pourquoi t'appelles à une heure pareille, tu fais chier.

-Pardon, j –

-Tu devrais fermer ta fenêtre, tu sais. »

Un souffle glacé descendit le long de sa colonne vertébrale.
Malgré la légère déformation due au téléphone, il aurait reconnu la voix de sa cousine entre mille. C'était elle. Aucun doute là-dessus. Ça ne pouvait pas non plus être une blague ; personne n'aurait su imiter la voix et les intonations d'une autre personne avec tant de précision et de naturel. Et puis c'était bien son numéro, alors pourquoi –

Cœur battant la chamade, Leftie se redressa. La chaise grinça désagréablement quand il la repoussa ; le téléphone, comme collé à son oreille, continuait de grésiller dans ses tympans.
C'était impossible. Il n'avait rien à craindre. Rien.

« Qui sait ce qui pourrait rentrer par là ? Tu devrais faire attention. »

Sa main se tendit vers les rideaux, plus tremblante que jamais. Il était certain d'avoir fermé cette fenêtre. Il la fermait toujours. Soigneusement. Plutôt deux fois qu'une. Qui que ce soit à l'autre bout du fil – et ce n'était pas Lauren, non, Lauren n'aurait jamais cherché à lui faire peur d'une voix si calme – il ne pouvait que proférer des paroles en l'air. Cette fenêtre était fermée. Elle était fermée. Fermée, fermée, fermée, fermée, ferméeferméeferméefermée –

« Her, Leftie. F5, oui ? »

Le rideau fut rabattu sur le côté d'un mouvement brusque, presque violent.

Elle était fermée.
Pour s'assurer qu'elle l'était bel et bien, il défit le loquet et la tira vers le haut : le panneau coulissa sans opposer de résistance, alors qu'un léger courant d'air frais venait caresser son estomac. S'il avait pu l'ouvrir, c'était forcément qu'elle avait été fermée.
Tout allait bien. Un soupir forcé, tremblant, s'échappa d'entre ses lèvres.

« T-tu plaisantes, c'est pas... Fais pas des blagues aussi nulles, je – »

Un bruit sourd résonna au-dehors.
Surpris, Leftie lâcha brutalement la fenêtre et le téléphone. Le battant à guillotine tomba lourdement, et tandis qu'il baissait la main pour ramasser son portable, qui venait de tomber à ses pieds

… Non. Le portable était à sa droite, il le voyait. Alors ce qui venait de rouler près de ses pieds nus, c'était...

« … Oh non, non, nonnonnonnonnonnonnon – »

Son cri resta étranglé dans sa gorge. La tête du corbeau, décapité net, s'arrêta devant lui. Ses yeux foncés le fixaient avec insistance. Accusateurs. Mauvais. Éteints.
Je l'ai pas fait exprès !
Sa voix ne porta pas. Aucun son ne vint troubler le silence.
Cet oiseau s'était posé là tout seul.
S'il n'avait pas essayé de rentrer, il ne se serait pas fait tuer.

S'il ne s'était pas jeté sur la fenêtre précisément à ce moment-là...

...

Du téléphone, le rire de l'inconnue se fit plus léger, plus sucré – et ce n'était pas Lauren, non, ça ne pouvait pas être elle.
Ça ne pouvait pas être elle.

Son cri résonna à travers toute la maison.

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« Leftie ? »

Assis dans un coin du jardin, le jeune homme serrait la couverture posée autour des épaules aussi fort que ses doigts et le tissu le lui permettaient. Comme si, malgré l'agréable tiédeur de cette nuit d'été, il avait été gelé jusqu'aux os. Sans doute l'était-il. Aussitôt que son prénom trancha l'air, il sortit de sa torpeur et déroba son regard à la silhouette qui venait de s'agenouiller à son niveau : il ne voulait voir personne. Encore moins qu'on le regarde. Encore moins qu'elle le regarde.
Passé la peur, le ridicule et l'incompréhension avaient pris le relais ; sa gorge lui faisait mal et les larmes n'étaient plus très loin. Du mieux qu'il le put, il les refoula. Ce n'était pas le moment d'empirer sa situation. Ses parents avaient eu l'air suffisamment agacés comme ça. C'était pire que tout. Ils allaient lui en reparler le lendemain. Impossible d'y couper.
Quoi que sa mère, aussi prévenante qu'à l'accoutumée, avait eu l'air malgré tout plus inquiète qu'énervée. De là à dire si elle s'en faisait pour lui, pour l'oiseau ou pour l’incongruité de la scène... C'était une autre histoire. Trop épuisé, il ne chercha pas à la lire ; et quand bien même les mains posées sur ses cuisses semblaient le supplier de lui raconter quelque chose, de lui expliquer, le garçon fut incapable du moindre mot.
Depuis sa tombe, le corbeau le dévisageait encore.

« Je m'inquiétais. Tu as appelé, expliqua calmement la voix de la jeune femme dont il évitait obstinément le regard, mais tu... »

Disais n'importe quoi.
Tu ne m'entendais pas.
Tu parlais tout seul.

– C'est ça ?

« Je ne sais pas, je crois que ça passait mal. Du coup je suis venu aussi vite que j'ai pu, et... » Son visage se tordit sur une grimace. « Tu veux que je reste ? »

Exténué, Leftie n'eut pas la force de refuser. Il la laissa attraper sa main pour l'aider à se redresser ; puis, sans un regard pour la tombe fraîchement creusée ou celle plus ancienne dissimulée près des fleurs, se glissa à la suite de sa cousine dans la maison.

Il ne pouvait rien lui dire. L'avertissement était clair.

Il allait devoir se débrouiller seul.

were looking at me were looking at me were looking at me
- 15 16 Octobre 2010

Parfois, tout allait mieux que bien.
Les jours s’enchaînaient alors, monotones et ennuyeux, sans que rien ne vienne les perturber. Ces jours-là il alternait entre la télévision, ses travaux scolaires et son travail au restaurant tout près de là ; descendait régulièrement à l'extérieur pour vider les poubelles, allait faire ses courses au supermarché du coin. Faisait son jogging. Avoir abandonné le volley en même temps que l'université ne signifiait pas qu'il devait cesser toute activité sportive – surtout quand ça lui vidait l'esprit à ce point. C'était nécessaire. De temps en temps, il lui arrivait même de croiser des étudiants qu'il avait connu. Sa silhouette n'était heureusement pas suffisamment caractéristique pour les interpeller ; la plupart du temps, ils passaient à quelques mètres de lui sans ne serait-ce que le voir. Ça faisait plus d'un an, après tout. Ils l'avaient sûrement tous oublié.
Tant mieux, tant pis. Peu importe.

Seulement d'autres fois, ça n'allait pas du tout.

« Lewis ! »

Mains serrées autour de sa tête, yeux clos, il laissa s'échapper quelques bulles en guise de réponse. Son cerveau menaçait d'exploser. Lentement, ses doigts glissèrent de ses cheveux emmêlés à sa gorge. Il les laissa dériver jusqu'à ses clavicules avant de les faire remonter jusqu'à son visage pâle, bouche close sur une grimace de douleur. Ses poumons menaçaient d'exploser. De nouvelles bulles remontèrent à la surface : il les regarda s'envoler loin de lui puis disparaître, détruites par l'air empoisonné de la salle de bain.
Son cœur menaçait d'exploser.

Pourtant, il craignait de sortir la tête de l'eau.

« LEWIS ! Répondez, je sais que vous êtes là ! »

Son corps ne lui laissa pas le choix.
Dans un réflexe presque réticent, il finit par redresser le dos.
Aussitôt, l'air s'empressa de s'engouffrer dans ses poumons ; la gorge en feu, il toussa un long moment avant d'enfin retrouver une respiration à peu près correcte. Ses yeux le piquaient presque autant qu'il ne sentait plus ses doigts et, confusément, il se demanda depuis combien de temps il pouvait bien être là. Une heure, deux ? Trois ? Plus ? Combien de fois avait-il pu sortir la tête de l'eau pour, les poumons remplis d'oxygène, y replonger aussitôt ? Et quel jour était-ce, déjà... Sa mémoire se remit en route aussi vite que son organisme ralentit par les médicaments le lui accorda – lentement, douloureusement. La douleur qui emprisonnait sa tête était à l'en faire pleurer. Parmi les gouttes d'eau qui coulaient le long de ses joues et de son menton, quelques larmes parvinrent peut-être à s'échapper. Il avait si mal qu'il n'y prêta pas attention.

Pourquoi fallait-il qu'il ait si mal... ?

« LEWIS ! Si vous ne venez pas immédiatement, j'appelle la police ! Et croyez-moi, ils... »

Encore dans les vapes, à demi-conscient seulement, Leftie parvint à se hisser hors de la baignoire sans tomber. Main droite appuyée sur le rebord du lavabo, il jeta un bref regard à son reflet. Il faisait peur à voir. Heh. Pas que ça lui importe vraiment. Ses maux de tête revinrent avec plus de force à mesure qu'il assimilait le bruit ambiant – assourdissant – et il préféra prendre un cachet avant d'affronter la personne qui tambourinait à la porte : toute aide serait la bienvenue.
Ce n'était jamais que la millième fois depuis son emménagement qu'on menaçait de lui envoyer la police, après tout. Il commençait à s'habituer. Ce foutu emmerdeur le ferait sans hésiter s'il s'obstinait à jouer les sourds, alors mieux valait répondre aussi vite que possible. C'était un mal pour un bien.
Après avoir avalé un second cachet qui ne serait selon lui pas de trop, le jeune homme se dirigea à pas mesurés et chancelants vers la porte. Peut-être aurait-il dû essayer de se souvenir quels médicaments il avait pu prendre avant d'en ajouter de nouveaux – et peut-être aurait-il dû également observer la table du salon pour vérifier qu'il n'avait pas pris de l'alcool en plus de cela, mais le mal était fait. Inutile de s'attarder là-dessus. S'il s'écroulait dans la minute, il aurait la réponse à sa question. Et si tout allait bien...

Tant mieux, non ?

Quand bien même le bruit des divers verrous était suffisamment fort et reconnaissable pour être entendu depuis l'autre côté, on continua de s'acharner jusqu'à ce que sa porte entrouverte ne soit plus fermée que par une unique chaîne.
Après avoir clairement reconnu son aimable voisin, Leftie passa une main dans ses cheveux trempés et défit la dernière sécurité. Sans pour autant ouvrir en grand, il laissa un espace suffisant pour pouvoir discuter convenablement. Question de politesse. Ou d'habitude. Paupières à demi-closes, le jeune homme fixa son regard au niveau des clavicules de l'homme dans sa quarantaine qui, poings sur les hanches et pieds sur le paillasson extérieur, le toisait avec mécontentement : Leftie se demanda s'il l'avait jamais vu sourire.
Étant donné qu'il venait uniquement frapper à sa porte pour se plaindre, sans doute que non.

« Vous vous rendez compte du volume auquel vous avez mis votre télé ? » Ses exclamations trop bruyantes tirèrent une grimace au concerné. « Une heure, je veux bien, si vous aimez regarder vos matchs forts – mais trois heures, non ! Je dis que... »

Que quoi ? Du mieux qu'il put, au bord de la rupture nerveuse, l'étudiant tenta de comprendre ce qu'on lui reprochait. Ce n'est qu'à ce moment-là que, parmi le bruit de fond et les grésillements constants qu'il percevait depuis sa sortie de la baignoire, il repéra le hurlement de la télévision. Il n'aimait pas l'écouter fort, pourtant. Pourquoi avait-il...
Devant lui, son voisin s'arrêta brusquement de monologuer. C'aurait pu être parce qu'il s'inquiétait à son sujet et voulait lui demander s'il était nécessaire d’appeler une ambulance – il devait avoir l'air du pire des drogués en manque, là – mais ça aurait été mal connaître M. Miller. A force, il avait dû finir par se convaincre que son jeune voisin était justement le pire des drogués en manque, de toute façon. Alors non, ça ne pouvait pas être ça.
Comme pour confirmer son point de vue, le quadragénaire l'étudia lentement de pied en cap.

« Je vais baisser, c'est bon, murmura Leftie d'une voix pâteuse. Criez pas, s'il vous plaît.

-Vous avez pris votre douche dans cette tenue ? »

Sa question trahit une vague pointe d'intérêt qui étonna le garçon : peut-être réussissait-il encore à ressentir un minimum d'empathie envers lui, finalement.
Baissant les yeux sur sa chemise blanche complètement trempée et son jean foncé qui gouttait sur le plancher, Leftie fut forcé d'en arriver à la conclusion que oui, sûrement. Probablement. Il acquiesça donc mollement, la tête dans les nuages, avant de marmonner quelques excuses et de fermer la porte au nez du plaignant. Pour éviter malgré tout d'avoir la police sur le dos pour tapage diurne – ou nocturne, pour ce qu'il en savait – il fit l'effort de marcher jusqu'à la télévision et d'en couper l'alimentation. L'écran s'éteignit, les protestations cessèrent. La porte d'en face claqua.
Incapable de se rappeler pourquoi et comment il avait fini encore habillé dans sa baignoire, le volume de la télé tourné à fond, Leftie préféra s'occuper à des tâches plus pratiques et retira sa chemise. Comme il avait plus de mal à défaire sa ceinture à cause de ses mains tremblantes, il finit par abandonner. Plus tard. Au pire il attraperait un rhume en plus de sa migraine, ce ne serait pas...

Driiiiing, driiiiing.

Le son résonna dans ses oreilles comme autant de tocsins affolés.
Et ça lui revenait, maintenant. Il s'en souvenait parfaitement.

C'était pour ça.

Qu'il avait mis le son de la télévision aussi fort que possible, qu'il avait pris des médicaments, qu'il s'était immergé dans l'eau, à court d'idées –

C'était uniquement pour ne plus entendre cette sonnerie lui vriller les tympans.

Dans un sanglot qui ne dépassa pas le cap de sa gorge, il se laissa tomber contre le mur près du réfrigérateur. S'il décrochait, ce serait encore et toujours le même silence au bout de la ligne. S'il jetait le téléphone, s'il coupait le cordon et le balançait par la fenêtre, ses parents ne réussiraient plus à le joindre et paniqueraient. Chaque fois qu'il avait sérieusement pensé à faire part de ses problèmes à Lauren ou la police, ses crises avaient empirées.
Il n'y avait rien à faire. Rien, rien, rien. Juste endurer.

L'esprit embrumé par les cachets, il se redressa sur ses deux pieds pour se sentir basculer vers le sol la seconde d'après. Pourquoi se plaignaient-ils de la télé et pas du téléphone, pourquoi ne...
Il parvint à agripper le rebord de la table de son bras tendu juste avant de ne heurter le sol de tout son poids. La violence de son appui fit pencher le bois, renversant les bouteilles et le cendrier abandonnés en son centre –

Et j'ai oublié de refermer la porte, n'importe qui peut rentrer.

Mais au moins, que le téléphone ait cessé de sonner ou pas, il ne l'entendait plus.

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- 16 17/18 16 Octobre 2010

Plus personne ne l’appelait.

Tout allait bien.


Doucement, presque prudemment, Leftie sortit de sa torpeur. Sa tête lui faisait toujours mal, mais plus autant. Contrairement à quelques minutes auparavant, il s'entendait penser : la sensation douloureuse qui lui tiraillait l'esprit s'était presque entièrement dissipée. Ne restait plus qu'un pincement désagréable au niveau de ses côtes et de sa tempe, de son bras. La chute, sûrement. Il était... tombé, c'est ça ?
Malgré la brume qui dansait derrière ses yeux, sa mémoire lui sembla fiable sur ce point. Il était bel et bien tombé, d'un seul coup, lourdement, aussi mou qu'une poupée de chiffon jetée au sol. Sa tête avait reçu un sacré choc, et il avait dû... S'évanouir, probablement – à cause de la fatigue, à cause du bruit, à cause des médicaments, peut-être un mélange des trois, autre chose, il ne savait pas. Lentement, ses yeux ouverts assimilèrent le décor.
Le blanc de l'hôpital lui brûla les rétines.

Merde.

« Leftie Lewis ? »

Son dos se redressa de lui-même. L'infirmière retira doucement la perfusion enfoncée dans son bras et appliqua un pansement là où une goutte de sang avait perlé. Il avait encore mal à la tête. D'après ce que lui expliqua la jeune femme, elle avait frappé le sol plutôt violemment. Très violemment, même. Pas étonnant que tout le monde ait eu peur ; tomber comme ça, ce n'était que rarement bon signe.

Tu crois ?

« Vous pouvez sortir, c'est bon. Vos parents vous attendent à l'accueil. »

Il acquiesça poliment, comme dans la lune, tandis que ses yeux bleus suivaient le mouvement d'une énième silhouette fantôme. Il faillit sursauter, tirer la manche de l'infirmière – vérifier que rien ne le suivait, que cette impression désagréable dans son dos n'était due qu'à la fatigue et rien d'autre. Mais ça n'aurait mené à rien. « Tu es juste épuisé », regards compatissants et...
Regards...
Comme frappé par la foudre, il ferma ses doigts sur le bras de la jeune femme.

« Comment je suis arrivé ici ? »

Déjà vu. Il avait vraiment mal à la tête. Ses parents allaient encore le sermonner pour n'avoir pas assez pris soin de sa santé, et il n'avait pas la force de leur donner raison. Minimiser le problème était plus simple. Du moins tant qu'il en serait capable.
Les idées en vrac, il –
Serra son bras plus fort.

« Qu'est-ce que je fais là ? »

Ses pupilles se rétractèrent violemment.

« J'ai déjà... »

L'infirmière, souriante et compatissante, appuya doucement sur ses épaules pour le rallonger.
Vous vous imaginez des choses. Ça n'existe pas. La peur vous fait voir des menaces là où il n'y a que des ombres. C'est normal d'avoir peur. Respirez et ça ira mieux. Prenez un cachet, Leftie. Dormez, Leftie.

Oubliez, oubliez, ça ira. Oubliez.




Attendez. Non.

Il ne pouvait pas –

« Monsieur Lewis ! »

Dociles, ses yeux bleus se levèrent vers la silhouette qui venait de l'interpeller. Ça n'avait rien d'un hôpital. Il n'avait rien d'une infirmière.
Atterré, Leftie se concentra sur la froideur du plancher contre sa joue. Sa tête allait exploser.

« Où je... »

Le reste de sa question se perdit en un murmure étouffé. Sa gorge irritée choisit ce moment pour se réveiller – et il toussa, se crispa, se redressa à demi dans une vaine tentative pour ne pas crever sur l'instant. La sonnerie résonnait encore dans sa tête comme un écho incessant, lancinant, menaçant.
Et pourquoi lui, pourquoi –

« Mais appelez quelqu'un, bon sang ! Vous allez mourir là à ce rythme ! »

Le « tant mieux » à peine audible qui traversa ses lèvres tandis qu'il glissait sur son autre bras, dos à son voisin, sonna comme un aveu. Devant ses yeux à demi ouverts, le décor ne se stabilisait que pour mieux se brouiller. Comme au sortir d'un rêve, il ne savait plus où était la réalité : rêvait-il de chez lui à l'hôpital ou rêvait-il de l'hôpital chez lui ? Et est-ce que ça avait encore une importance...
Il était littéralement gelé. Encore trempé. Peut-être que s'il ne bougeait pas, il mourrait là. L'idée d'un repos bien mérité le rassura.
Qu'est-ce que tu racontes, abruti ?

« Ça va aller, Monsieur Lewis. »

Mais l'infirmière ne le quittait pas.
Le voisin ne le quittait pas.

« J'ai votre portable, dites moi au moins qui appeler ! »

Une main secoua brutalement son épaule. Quand était-il... Passé de l'autre côté, lui ? Bordel. Yeux violemment scellés, il tenta de trouver en lui suffisamment de courage pour formuler une pensée et des paroles cohérentes. Cet homme ne l'emmènerait pas à l'hôpital avant d'être sûr qu'il avait de quoi le payer. Aucun de ses voisins ne roulait sur l'or, alors s’embarrasser d'un étudiant à coté de la plaque, potentiellement drogué et psychotique ? Imaginez un peu qu'il soit orphelin, ou que ses parents l'aient déshérité ! Peut-être même leur demanderaient-ils de rester, de signer, de le prendre en charge... Et eux, gens sérieux qui ne finissaient pas intoxiqués sur le plancher en maudissant un téléphone qui pourtant jamais ne sonnait, n'avaient vraiment pas que ça à faire. Flingue toi ailleurs, tu gâches le paysage.
Bien sur qu'ils auraient préféré le laisser crever. Ça coûtait moins cher.
S'il ne disait rien, peut-être finirait-il par partir et l'abandonner là.
Il n'était pas en état de se redresser ou de recracher ce qu'il avait avalé, si seulement il était encore temps de le faire. Son esprit refusait d'aligner les images correctement. Les mots flottaient dans sa gorge et sur sa langue, sans sens ni logique. Ne serait-ce que parler lui demanda un effort surhumain.

« Ha... A-attendez. Atten... »

Les larmes qui embuaient ses yeux roulèrent sur le plancher. Sa main poussa le sol sans le toucher. Son corps était posé sur une plaque hérissée de clous. Parfois, il flottait. Difficile de rester en contact avec la réalité ; le monde glissait entre ses doigts moites, ses épaules nues tremblaient. Pitié, tu fais pitié.

Appeler.

Pas ses parents. Pas Lauren. Pas d'amis. Pas de mentor. Pas d'amis. Pas d'amis. Personne, personne ne viendrait. Il ne ferait venir personne.

Sa voix brisée troubla à peine le silence dont il s'était fait prisonnier.

Admettons que tu vailles encore le coup d'essayer.

« … Webb. »

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Respire fort.

« Je vais te noyer. »

Tu te sens comment ?

Il acquiesça mollement, yeux à demi-clos.

« Te gêne pas, répondit-il entre ses dents. Ce serait... Parfait. »

Ne bouge pas. Ce sera rapide.

« … Quoi ? »

Tu réponds à côté, vraiment. Ne bouge pas.

« Fais attention. Tiens le. Voilà. »

Le gant posé sur son front était froid ; sa main libre le pressa contre sa peau, rassuré par la sensation confortable de l'eau glissant le long de ses joues et de sa mâchoire. Sur indication de son infirmière improvisée, ils avaient fini par enrouler son bras gauche dans une serviette. Impossible de lui faire enfiler un pull sans risquer de l'étrangler – et comme il ne cessait d'irriter sa peau pour « enlever la perfusion », elle n'avait pas eu le choix.
Ses cheveux roux, détachés, caressèrent l'épaule de Leftie lorsqu'elle se pencha en avant. Il laissa le gant descendre jusque sur ses yeux. Ses murmures n'avaient ni queue ni tête, il ne comprenait rien, n'entendait rien, ou peut-être justement entendait-il trop ; ses pleurs étaient uniquement physiques, sans âme. Le silence mécanique de ses sanglots les rendait presque inquiétants. L'eau coulait le long de son visage. Il avait froid.

« Je pensais pas que tu viendrais. »

Tellement froid.

« Hmhm. Lève toi. »

Tout juste capable d'enregistrer et exécuter les ordres qu'on lui donnait, le jeune homme se hissa comme il le put sur ses deux jambes. Toujours aveuglé, il frotta ses paupières à travers le tissu humide ; après le clic familier de sa boucle de ceinture, son jean trempé glissa le long de ses jambes. Il s'en extirpa maladroitement.

« Je suis venue parce qu'on est amis. »

Et pourquoi j'ai fait ça, à ton avis ?

« J'en sais rien. Parce que tu vas mal ? »

Le gant glissa de ses doigts fébriles. A quelques centimètres près, il serait tombé sur les cheveux de Catherine. Elle soupira. Il inspira.

« J'ai dit quoi ?

-Tu m'as demandé pourquoi tu avais fait ça, répéta-t-elle patiemment. Recule. Allonge toi. »

Ah. Alors c'était sa voix, celle-là.
Absent de son propre corps comme de la pièce, luttant pour ne pas superposer passé et présent, il s'allongea sans mot dire sous les couvertures. Des voix moqueuses et familières accordaient aux lèvres de la jeune femme des mots qu'elle ne prononçait pas : comment savoir qui disait quoi ? Heureusement que la fatigue endormait ses sens. C'est peut-être juste moi. Dans ma tête. Peut-être que je suis fou, finalement – peut-être.

« Leftie... Tu as besoin d'aide. A l'époque, déjà, tu... »

Étais un peu particulier par moments, mais rien de...

« Écoute. Si tu as des problèmes, parles en à quelqu'un. Un spécialiste. Reste pas comme ça. Tu peux pas rester comme ça. »

Ça me fait de la peine.
A moi aussi ça m'en fait.

Ils veulent me noyer, tu sais ?

« Monsieur Miller m'a dit que tu étais resté allongé là au moins quelques heures. Je sais pas si c'est l'alcool ou... Autre chose, mais dors. Je vais rester jusqu'à demain. Ensuite on ira voir quelqu'un. D'accord ? »

Il fit non de la tête. Non. Non. Non non non.

« Je ne suis pas fou » ; ses lèvres esquissèrent à peine les syllabes. Elle les y lut malgré tout.

« Je sais. »

Il vit bien qu'elle ne le pensait pas ; ça crevait les yeux. Littéralement. Ses rétines le brûlaient. Il dut les fermer, étouffant un rire exténué dans son oreiller.

« On est pas obligés de passer par tes parents. Ni par Lauren, ajouta-t-elle avec réticence, si tu préfères. Mais on ira. »

Non ; le décor devint flou. Trouble. Noir.

Il n'était pas fou. Ce n'était pas lui qui était fou.

C'était le monde, qui refusait de tourner rond. Rien de plus, rien de moins.
Le problème ne pouvait pas venir de lui.

Parce que tout ça était
Parfaitement
Réel.

did you forget to take your meds did you forget to take your
- 05 Décembre 2010

« Ne bouge sous aucun prétexte, Leftie chéri. On attend un coup de fil important.

-D'accord.

-Alors tu reste près du téléphone et si ça sonne et qu'on nous demande, tu dis qu'on revient dans une heure. D'accord ?

-D'accord.

-Ne bouge pas, oui ? On est de retour très bientôt. Je t'ai mis tes jouets là, et tu peux lire aussi si tu veux. Ne fais pas de bêtises, câline bien Snow et ne manges pas trop de sucreries.

-On te fait confiance. Tu es un grand garçon, n'est-ce pas ?

-Oui papa. Je serai sage, c'est promis ! »

Bisou, bisou, au-revoir.
Agrippé au téléphone, le petit garçon fait un signe de la main à ses parents. La porte claque. Il fait un peu noir. Un peu. Le chat vient ronronner à ses pieds ; il l'envoie promener un peu brutalement. Il fait un peu noir, le fauteuil est moelleux. Un peu. Le téléphone ne sonne pas. Il fait un peu noir, un peu, juste un peu et le petit garçon a juste un peu peur.
Ensuite il n'a plus peur.
Puis il a vraiment, vraiment très peur.

Et je ne sais pas pourquoi.

« Vous ne vous souvenez vraiment de rien ?

-Non. Il a dû allumer une bougie, et ensuite... »

Un temps d'hésitation.

« Enfin j'ai. J'ai dû allumer une bougie. Et... »

Et ensuite... Et ensuite. Et ensuite, Leftie, et ensuite ?
Le téléphone a sonné ? Est-ce qu'il a sonné ?
Non. Jamais.
Il n'a jamais sonné.
Et ça t'a fait mal, évidemment Non, non ça a fait mal, menteur, tout ça pour ça, tout ça pour un téléphone qui ne sonne même pas Je devais juste le surveiller, qu'il sonne ou pas Mais tu as attendu et tu as attendu et j'ai attendu J'ai attendu J'ai attendu et
Et...

« Le plafond a... »

Personne n'a appelé.
C'est ça, la fin de l'histoire. Il était une fois, personne n'a appelé.
Fin.

« Non. Je ne sais pas. »

Fichez moi la paix.

Assise contre le dossier de sa chaise, l'air plutôt apathique derrière ses lunettes, la psychologue acquiesça ; comme si elle avait pu en tirer quoi que ce soit, hein. Leftie grinça des dents. S'il venait ici, c'était uniquement parce que Catherine avait menacé d’appeler ses parents pour leur expliquer l'état dans lequel elle l'avait retrouvé s'il ratait ne serait-ce qu'un rendez-vous. Quoi qu'en dise cette femme qui le regardait sans le voir, il était à peu près certain qu'elles étaient de mèche. Elle l'aurait prévenue. On est jamais trop prudent. Alors il venait, racontait tout les trucs et les machins traumatisants de son enfance, promettait en souriant qu'il ne buvait pas régulièrement, qu'il ne s'auto-médicamentait pas, qu'il se sentait parfaitement bien ; il répétait que ça n'avait été qu'un moment de détresse passagère et, au final, ça les satisfaisait tout les deux.
Elle, elle écrivait dans son petit carnet et lui expliquait en quoi son absence de souvenirs indiquait un traumatisme profond. Lui, il souriait en hochant la tête, priant le ciel pour qu'elle ne lise pas clair dans ses mensonges.
Il n'y avait guère que sur son enfance qu'il ne mentait pas. Tout dire à l'ennemi aurait été ridicule. Ennemie. Elle l'aurait envoyé se faire soigner. Enfermé dans un asile pour cinglés. Or il n'était pas fou. Juste instable par moments – et avec raison, d'une certaine façon, sûrement. Oublier les voix était plus facile. Se dire que les hallucinations étaient derrière lui l'aidait. Tout était question de perspective. Il se comprenait. Plus ou moins.

« Ne bouge sous aucun prétexte. »

Il releva la tête ; la psychologue le regardait avec calme et sérénité. Comme toujours. Elle l'énervait.

« C'est bien ce que vos parents vous ont dit, oui ? »

Abrutie sénile.

« Oui. C'est pour ça que je marche lentement de la salle de bain à la cuisine, vous croyez ? »

Il était clairement sur ses gardes ; mal joué. Il fallait être plus malin que ça. J'ai un ami imaginaire et vous ne le saurez jamais. Cacher ses secrets. J'ai tué toute ma famille et leurs corps sont enterrés sous les bégonias. Agir comme le pire psychopathe que la terre ait connue. Je suis dangereux. En pensant ainsi, Leftie parvenait à se motiver suffisamment pour mieux jouer la comédie. Elle le voyait sûrement. Tant qu'elle ne comprenait pas pourquoi et ne posait aucun diagnostique, ça lui allait parfaitement.

« J'essaie juste de comprendre. Si vous ne vous souvenez de rien, pourquoi ne pas demander à vos parents de vous le raconter ? »

Lentement, sa tête pivota à droite puis à gauche. Quelle fichue mauvaise idée.

« Ils ne m'en parlent jamais. Je crois que c'est secret défense. »

Le sourire qu'il lui adressa fut aussi désolé que charmant. C'était même affaire d'état. Chaque fois qu'il lançait le sujet de son ancienne maison ou de ces trous de mémoire qu'il avait sur une partie de son enfance, ils riaient bizarrement et le bassinaient avec toutes sortes d'informations futiles dont il se fichait complètement. Chez les Lewis, ça voulait dire « ne brise pas l'harmonie familiale, je t'en prie ».
Ses yeux se baissèrent vers ses mains.

Il ne pouvait pas les décevoir.

« Mais si vous n'êtes jamais revenu chez vous par la suite, c'est que ce doit être grave, ne croyez-vous pas ?

-Je vis bien sans savoir, merci. »

Demi-mensonge. Il faisait juste avec. Ça faisait si longtemps qu'il n'y prêtait plus aucune attention ; c'était loin derrière lui, tout ça. Très loin. Qu'il y ait des draps posés dessus n'avait rien de spécialement étonnant. Leur maison avait dû être détruite vers ces eaux-là : à vrai dire, il n'était même pas certain que cette soirée y soit liée.
Le téléphone n'a jamais sonné.
Quoi que ça veuille dire.

« F5. »

La trentenaire leva vers lui des yeux étonnés.

« Pardon ?

-F5, répéta-t-il en pianotant sur ses jambes. Ça veut dire quoi ? »

Ce n'était pas un sujet à priori sensible et, contrairement aux voix et aux moments de doute ou de blanc, ça ne risquait pas de le faire catégoriser comme fou. Du moins l'espérait-il. Difficile de savoir ce qu'elle avait pu conclure de leurs quelques entretiens jusqu'alors.

« Ça me revient de temps en temps, expliqua-t-il. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire.

-Eh bien... Il y a une touche F5 sur les ordinateurs, peut-être ? »

Il fronça les sourcils. Leftie n'avait, tout comme ses parents, jamais été très doué avec la technologie. Il n'allait sur internet qu'en cas d'extrême nécessité.

« La touche actualiser. Effacer une page qui fonctionne mal pour la recharger. »

Ses mains se crispèrent sur son pantalon.

Actualiser. Effacer une page qui fonctionne mal
Tu fonctionnes mal
Pour la recharger ?

Effacer...
« Her, Leftie. F5, oui ? »



Oui.
I was alone I was alone I was alone I was alone I was alone I

Il était une fois
Il était une fois
Il était une fois
J'ai peur
Il était une fois il était
deux fois trois fois quatre fois cinq
foie cœur poumons
il était
effrayé par ce qui existait et ce qui n'existait pas –
Il était une fois
mon corps qui se disloque
Ilililililétaitilililiunefoisfoisfoisétaitilfoisilfoisilétaittttttttttttt
–ce serait bien de pouvoir effacer ses ratures, non ?
Tout effacer
Tout effa
Tout ef
To

Il était une fois, personne n'a appelé.
Fin..


staring over the ledge staring over the ledge staring over the
- 20 Avril 2011

Driiiiing.

Driiiiiiiing.


D'un geste las, Leftie se dirigea vers le téléphone fixe ; décrocha. Cette routine lui était devenue familière. Pas moyen d'y échapper.

« … Allô ? »

Un silence pesant lui répondit. Sa gorge se serra, son rythme cardiaque s'accéléra, ses phalanges se crispèrent sur le combiné – et aussi forte soit sa détermination à rester détaché de tout ça, il s'en trouva profondément incapable. Une fois de plus. Sa nuque était glacée, ses pupilles rétractées. Tout son corps attendait, comme figé, que quelque chose au bout du fil trahisse l'identité de son interlocuteur. Un détail. Un indice.

« … Yesterday upon the stair... »

Connard.

« I met a man who wasn’t there...

-LA FERME ! »

Son cri lui valut des coups frappés contre le plafond. D'un geste rageur, il envoya le premier livre qui lui passa sous la main heurter la cloison : ses nerfs à vifs refusèrent de laisser passer la moindre provocation, aussi petite et justifiée soit-elle.

« VOUS FAITES PLUS DE BRUIT QUE MOI, ABRUTIS ! ET TOUTE LA NUIT ! »

De l'autre côté du pallier, il put distinctement entendre la femme de son voisin hausser la voix pour l'approuver. Pour une fois que ce n'était pas contre lui qu'ils hurlaient ! Il y avait de quoi sortir le crucifix et remercier Dieu.

« He wasn’t there again today... »

Un rire nerveux, sonore et irrégulier, se fraya un chemin de son estomac au combiné. Il résonna dans la pièce plus fort qu'il ne l'aurait voulu ; au moins, ses voisins se turent. Un jour ils finiraient par vraiment lui envoyer la police. Voire le service psychiatrique. « Il est dangereux », qu'ils diraient – et lui répondrait que ce n'était pas de sa faute si un détraqué de première l’appelait sans arrêt pour lui chanter des putains de chansons abruties à l'oreille toute la fichue journée, et que ce n'était pas non plus de sa faute si PERSONNE N'ETAIT FOUTU DE LE CROIRE ET –

Qu'ils aillent tous en enfer.

« I wish, I wish he’d go away... »

Ses murmures rejoignirent la voix désincarnée sur les derniers mots de la comptine. Va-t'en, va-t'en, va-t'en...
Visage figé sur une peur muette, le jeune homme raccrocha violemment le téléphone.
Chaque jour, il pensait être enfin tranquille ; chaque jour, le cauchemar recommençait. Le calendrier accroché au mur de sa chambre peinait à suivre le passage des semaines et des mois : les mots se mélangeaient, les secondes s'allongeaient – lundi, mercredi, jour, nuit, été, hiver, sans distinction ni délimitation claire. C'était perturbant. Terrifiant. Parce qu'aussitôt l'étourdissement du moment remplacé par une froide lucidité, la situation en était d'autant plus incompréhensible. Ces voix, il les entendait vraiment. Ces choses, il les voyait vraiment. Ça lui arrivait vraiment. Réellement. Sans le moindre doute. C'était impossible, bizarre, irrationnel, ça ne tenait pas la route et pourtant, c'était vrai. C'était vrai. C'était vrai. C'était vrai. C'était vrai. C'était vrai. Vraivraivraivraivrai.
D'un brusque coup de pied, il heurta la commode blanche. Le téléphone et un pot de crayons tombèrent au sol dans un bruit assourdissant.
C'était vrai. Il ne s'imaginait rien.
Parce que je suis parfaitement sain d'esprit.
La psy pensait qu'il avait des problèmes dont ils finiraient par parler. Elle cherchait à le faire avouer. Chaque fois que Catherine passait, elle avait cette détestable lueur de pitié au fond des yeux. Toujours. Il n'en pouvait plus. C'était insupportable de n'avoir personne à qui se confier. Personne pour le croire. Le soutenir. L'aider. Le comprendre. Lui faire confiance, tout simplement. Juste ça. Rien que lui faire confiance, l'espace de deux minutes : admettre qu'il avait peut-être raison. Que sa réalité était aussi valable qu'une autre. Qu'il ne mentait pas.
« Ça va mieux, Leftie ? »
Vas te faire voir.
« Tu ne bois plus, hein ? »
La tasse, si. Je me noie.
« Trop distrait, Lewis » « Table 5, Lewis » « Embrasse moi » « Ne me lâche pas » « Tu me fais peur » « Laisse moi » « Mal dormi ? » « Je ne sais pas » « Plus de cigarettes, désolé » « Tu » « me » « Fais »

Peur.

Mais c'était lui, qui était terrorisé !

Ses pas traînants l'amenèrent jusqu'à la salle de bain. Le miroir brisé du putain de meuble pratique pour se coiffer le matin mais dont il ne se rappelait plus le nom ne lui renvoya que les fragments d'un visage à l'allure plus que présentable : pensif, il fit couler un peu d'eau sur ses mains tremblantes. Ces derniers temps, il réussissait mieux à gérer son stress et sa panique. Devoir sans cesse donner le change auprès de la psychologue et de Catherine l'avait forcé à se reprendre en main. Hors de question d'arriver couvert de bleus, ivre ou décoiffé ; par crainte d'une visite impromptue, il avait également rangé son appartement plus souvent.
Sa vie paraissait plus nette. Plus normale.
Rien n'allait mieux.

Rien.

« Tu es tout seul. »

Sa voix résonna faiblement dans le petit appartement. Il n'avait rien fait de mal. Il n'avait pas mérité ça. C'était injuste. Son visage se brisa sur une détresse sans fond tandis que, la mort dans l'âme, il retournait vers le confort rassurant de son salon. Il ne savait plus quoi faire. Cette double-vie l'épuisait ; mentir sans arrêt était éprouvant et, à force, il peinait lui-même à différencier rêve et réalité. Personne ne pouvait rien lui confirmer, puisqu'il était seul. Personne ne pouvait l'aider, puisqu'il était seul.
Personne ne devait savoir, il restait seul.

Ça va finir par me tuer.
– clic
« ... »

Le grésillement de la télévision lui arracha de violents frissons. A l'écran, la neige statique baignait la pièce d'une lumière presque irréelle ; la lumière vacilla.

« … C'est normal. C'est normal. Y'a eu des tempêtes. C'est normal. C'est normal. Du calme. C'est normal. Normal. Normal. »

Répétant sa litanie du bout des lèvres comme un chant protecteur, Leftie se plia en deux pour chercher la télécommande. Il avait dû la coincer dans un coussin, ou sous un meuble, et... Il se pouvait même que les récents problèmes électriques en ville aient pu causer des dysfonctionnements chez les particuliers. Il n'en savait rien ; tout était possible, pourvu que ce soit rassurant et crédible. Dans un mouvement fébrile, les nerfs à vifs, le jeune homme se décida à l'éteindre à la main. Sa mère n'aurait pas été contente, sous prétexte que ça abîmait tout, mais –

ÉCHEC.
L'unique mot inscrit sur l'écran devenu noir se refléta dans chacun de ses iris dilatés. Échec. Échec.
Sa main resta suspendu dans son geste.

TU AS TOUT RATÉ.
DÉCEVANT.
Son cœur s'emballa.

TES ÉTUDES TES PARENTS TES AMIS TES PROCHES
TON CHAT TON TRAVAIL TES MATCHS TES MÉDICAMENTS
TES RESPONSABILITÉS TES FACTURES TES EXAMENS
Son souffle s'accéléra.

TU FERAIS MIEUX D'ABANDONNER.
Ses doigts se mirent à trembler.

TU DEVRAIS ABANDONNER.
Sa vue se brouilla –

JE PEUX T'AIDER.
« FOUTEZ MOI LA PAIX ! »

Son hurlement fut couvert par le rugissement du tonnerre au dehors. Les messages continuaient de défiler à la télévision, tout comme le téléphone n'avait pas arrêté de sonner – et il n'avait pas le choix, ne savait pas, ne pouvait pas, ne comprenait pas, avait peur, était

TU N'AS QU'A M’ÉCOUTER.
t e r r o r i s é

MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS MEURS

yeux grands ouverts

« Laissez »

poings serrés

« Moi »

c'est à en pleurer

TRANQUILLE



– clic.
trying my best not to forget trying my best not to forget try
- ???

« Marche... Marche, allez, marche... Marche... Marche... »

Aucune tonalité.

« S'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît... »

Aucune tonalité.

« ... »

Aucune tonalité.

« … S'il vous plaît... »

Aucune tonalité.

« Quelqu'un... »

… Personne.

all manner of joy all manner of joy all manner of joy all
- 26 Avril 2011

Il ne veut pas sortir de sa chambre.

La lumière de l'extérieur ne rentrait quasiment plus dans l'appartement. A avoir trop peur des ténèbres, il avait fini par en craindre la lumière qui leur donnait vie ; s'il restait toujours dans l'ombre, aucune ampoule ne pourrait claquer. Simple comme bonjour. Télévision éteinte, tout va bien. Téléphone débranché, rien ne peut m'arriver. Sa voix résonnait parfois, faible et éteinte, depuis son abri de couvertures : personne n'était là pour l'entendre. Les verrous ne bougeaient plus. La porte refusait de s'ouvrir. Enfermé, bloqué, à l'abri ou en danger ? Ses yeux papillonnaient de droite et de gauche en mouvements erratiques et incertains, comme affolés.
Inconscient mais bien éveillé.
Parfois le contraire.

« When I came home last night at three... »

Ses lèvres tremblaient beaucoup et s'ouvraient peu. Ses voisins ne s'en plaignaient pas plus qu'ils ne s'en inquiétaient : après tout, il retournait souvent chez ses parents. Était régulièrement absent. S'il n'y avait aucune réponse, que la porte était close et qu'aucune lumière ne filtrait près du paillasson, alors il devait être ailleurs. Pourquoi s'en faire ? Ils n'avaient aucune raison de paniquer. D'appeler la police. Les ambulances. La morgue.
Le jeune homme prit une longue inspiration, joue appuyée contre le matelas.

Lauren était passée.

« The man was waiting there for me... »

Elle avait frappé une, deux, dix, vingt fois. Lui avait supplié d'ouvrir. S'était éloignée pour appeler quelqu'un d'autre.

Il ne me répond pas non plus.

Ça n'en resterait pas là. Il le savait parfaitement.

« But when I looked around the hall... »

Ses parents avaient dû s'inquiéter de ne pas pouvoir le joindre. Les restes de son téléphone fixe, coupables, le transpercèrent depuis le tiroir de sa commode. Son portable reposait entre le matelas et le sommier, éteint et étouffé. L'ordinateur posé sur le bureau, couvert de poussière, n'avait pas été utilisé depuis longtemps. Il ne voulait pas qu'on le repère. Qu'on le harcèle. Trop dangereux. Trop risqué. Inutile. Indésirable. Il n'y touchait plus.
Qui a-t-elle pu appeler ?

Un filet carmin se glissa de sa lèvre coupée à son menton. Il avait dépassé ses limites. Son estomac le lui criait sans arrêt. Sa tête aussi. Peut-être même son foie.

Ça ne pouvait pas durer comme ça.

« ...I couldn’t see him there at all... »

Ses larmes salées se mêlèrent au sang qui tâchait sa chemise, son pantalon, ses poignets. Le parquet ciré, près de son lit, lui renvoya le reflet de deux yeux bleus ternes et fatigués. Vides.
La veille, il avait rêvé que Lauren était morte. Aujourd'hui, elle était passée. Ou peut-être était-ce l'inverse. Ses mains lui semblaient réelles, tangibles, mais... Le sang traçant une ligne discontinue jusqu'au placard lui semblait réel, lui aussi. Peut-être qu'il l'était.
Peut-être pas.
Parfois il se demandait s'il n'était pas tout simplement à l'hôpital, dans le coma, piégé par les cauchemars que lui imposaient son cerveau malade ; alors, il s'endormait et priait pour enfin se réveiller du bon côté du miroir. Celui où tout irait bien. Celui où tout serait normal. La sensation de démangeaison au creux de son coude ne cessait jamais vraiment, peu importe les bandages. Elle revenait toujours à point nommé, comme pour lui rappeler que rien ne se terminerait jamais. Jamais. Alors il la laissait faire. Laissait la télévision allumée. Laissait le téléphone sonner.

… Non. Plus depuis qu'il l'avait cassé.

Ses doigts serrèrent plus fermement la couette autour de son corps tremblant. Il était à peu près sûr de l'avoir fait. A peu près. Par crainte de ne rien trouver dans son tiroir, il n'alla pas vérifier. Il n'avait pas besoin de ça. La sensation d'être fixé persistait. Peut-être le fixait-on vraiment. Peut-être pas. Peut-être était-il mort. Peut-être. Pas. Peut-être. Il ne savait pas.

Il voulait juste...
Rentrer.

Dos à la porte, recroquevillé sur lui-même sous ses couvertures, il laissa de nouvelles larmes couler le long de ses joues.

Leftie ? Réponds.

Ça n'arrêtait pas.

Tu ne peux pas m'ignorer indéfiniment.

Les voix et les pleurs étouffés, sans arrêt.

Je reviendrai, si tu ne réponds pas.

Les menaces.

Leftie, Leftie...

Sa lèvre saigna de plus bel.

« Laissez moi... Laissez moi, laissez moi... »

Sa voix brisée fit s'arquer les lèvres de sa mère ; il n'en vit rien.
Yeux grands ouverts, fixant sans le savoir les contours d'une toute autre pièce, il pria pour que les voix cessent.
Coincée derrière une porte close, elle n'en savait rien.


Dernière édition par Leftie Lewis le Sam 28 Sep 2013 - 3:00, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone   Dim 18 Aoû 2013 - 5:13

all manner of glee all manner of glee all manner of glee all
- 27 Avril 2011

14h00 – tornado watch
''Tornadoes are possible. Remain alert for approaching storms. Watch the sky and stay tuned to NOAA Weather Radio, commercial radio or television for information.''
Loin des branches des arbres s'affolant au rythme effréné des bourrasques, la cuiller heurta doucement le rebord de la tasse. A l’intérieur aussi, pourtant, le temps était à l'orage. La tension, palpable, avait plongé le salon dans un silence de mort auquel seuls le crépitement de la radio et la voix de Lauren, au téléphone avec son père, refusaient de se plier. Catherine, assise sur un fauteuil trop dur, porta le café à hauteur de ses lèvres avec une gêne évidente. Elle ne s'entendait plus vraiment avec Sharon et James depuis que, quatre ans plus tôt, elle avait décidé de rompre avec leur fils adoré : ils avaient dû lui mettre ses problèmes de santé ultérieurs sur le dos. Chose qu'elle pouvait comprendre. Elle s'en était longtemps voulu d'avoir été si brutale, après avoir vu l'ambulance s'arrêter devant le complexe sportif. Tout s'était suivi de si près...
A présent, elle savait que le problème était nettement plus grave.
Il y avait quelques semaines de cela, peu importe l'attitude parfois étrange de Leftie, ils auraient refusé de l'écouter. Sûrement l'auraient-ils mise dehors à grand renfort d'exclamations indignées, d'insultes et de soupirs méprisants ; ça leur aurait bien ressemblé. Elle avait beau être restée très proche du jeune homme, ses parents eux ne semblaient pas avoir reçu le mémo. Mais maintenant – quel que soit leur avis sur elle – ils n'avaient plus vraiment le choix de la croire ou non.
Leur nièce n'était pas une menteuse, si ?
A pas très peu délicats, Lauren revint se laisser choir sur le fauteuil près de son ex-futur-belle-cousine. Dans un souffle, elle saisit son jus de pomme ; prit la parole.

« Il dort encore ? »

Sharon serra son gilet contre elle avant de hocher la tête.

« Il va bien falloir qu'il se lève, pourtant... »

James, plus inquiet que sa femme malgré les apparences, lissa sa moustache d'un air pensif. Ça ne lui ressemblait pas, de dormir aussi tard ; c'était un garçon matinal. Très matinal, même. Le forcer à se lever après huit heure avait toujours, depuis son adolescence, semblé être une véritable torture. Il se réveillait toujours avant eux.
Cela étant, ce n'était pas la question la plus inquiétante le concernant.

« Quand vous dites qu'il va mal, vous entendez quoi par là ? »

Restée en arrière contre le dossier de son fauteuil, la rouquine fit signe à Lauren de commencer.
Inutile de le lui dire deux fois.

« Enfin, vous voyez bien qu'il est bizarre ! Il voit presque plus personne, il m'évite, il répond jamais au téléphone, il est toujours stressé...

-Il boit trop, ajouta Catherine en croisant les doigts autour de sa tasse. Il prend des médicaments pour dormir. Il ne va plus à l'université.

-Son appartement est démoli. Y'a des bouts de téléphone qui traînent. Il a cassé la télé. »

A coup de balais, oui.

Sharon se tassa sur elle-même ; à l'expression de son visage, n'importe qui en aurait conclu que se fondre avec le fauteuil aurait été préférable à entendre toutes ces choses. Ses joues rebondies avaient perdu en couleurs. James, de son côté, faisait de son mieux pour conserver sérieux et rigueur. Les images qui défilaient dans les esprits de chacun, futiles prises seules à seules, prenait un sens bien plus lourd une fois mise côte à côte.
La culpabilité envoyait des signaux de détresse à la colère et l'incrédulité ; ce genre de poids n'était pas facile à assumer. Ils n'avaient pas cessé de défendre leur fils pour faire comprendre à sa tante, à ses camarades de classe, au monde entier qu'il était parfaitement normal – et maintenant, voilà qu'on leur affirmait le contraire ?
Leur désarroi était aussi sincère que légitime.

« Il ne me dit jamais rien, à moi, murmura Sharon à son café. Il a peut-être des problèmes... »

Malgré un calme olympien qui ne lui ressemblait guère, les dents serrées de Lauren ne trahissaient que trop bien le degré de frustration qu'elle avait atteint. Elle mourrait d'envie de les secouer, leur faire comprendre que s'ils voulaient l'aider c'était maintenant ou jamais ; que s'ils voulaient son bien, c'était le moment de tout faire pour le sortir de là. Catherine lui avait déjà raconté. Faire semblant de ne pas savoir avait été difficile. Vraiment. Se rendre compte qu'il ne lui faisait pas assez confiance pour lui en parler l'avait été mille fois plus.
Alors quand, de sa maison au coin de la rue, elle avait vu la voiture de Leftie se garer dans l'allée, son cœur s'était douloureusement serré sur lui-même. Il n'avait aucune raison de rentrer chez ses parents au milieu de tout, comme ça, sans motif. Ça ne lui ressemblait pas. Le voir allongé sur son lit, amorphe et tremblant, n'avait fait que la conforter dans son idée : l'état de l'appartement avait été la dernière note à une alarme qu'il aurait fallu enclencher depuis longtemps. Alors oui. Elle en était persuadée.
S'ils ne l'aidaient pas maintenant,
Ils n'auraient plus jamais l'occasion de le faire.

Et ça, elle le refusait.

« Oh ça oui, il a un problème ! Un sérieux problème, même. Il est malade, Sharon. Ma-lade. Il faut le forcer à se faire diagnostiquer, il a besoin d'aide et – »

Sa voix glissa de nouveau au fond de son estomac lorsque la sirène de la radio, maîtresse en son domaine, cracha enfin le message qu'ils redoutaient depuis des jours déjà. La voix automatisée, sinistre, figea chaque visage sur l'habituelle crainte qu'accompagnait chaque alerte aux tornade.
Comme deux semaines auparavant, la famille se leva précipitamment.

Ils ne pourraient jamais aider Leftie s'ils étaient tous morts. La sécurité d'abord.

« …. réfugiez vous dans une pièce sécurisée à l'étage le plus bas de votre domicile. Si vous êtes dans un véhicule ou un mobile-home...

-James, va chercher Leftie ! Catherine, Lauren, filez dehors. Portables, radio – vite, allez, on se dépêche ! »

Un vent de panique glacial courut le long de leurs nuques. Sans laisser à Catherine le temps de s'inquiéter pour ses affaires restées dans sa voiture, Lauren lui saisit le poignet et lui fit passer la porte d'entrée : dehors, la noirceur verdâtre du ciel ne présageait rien de bon. L'immense masse sombre étendue à l'ouest, menaçante, n'était pas encore assez loin pour leur assurer une quelconque sécurité – et la jeune femme qui ouvrit d'un geste assuré l'abri caché au fond de leur petit jardin, mieux que quiconque, savait à quelle vitesse ces monstres tournoyants pouvaient tout vous prendre. Chaque nouvelle alerte pouvait être celle qui vous ôterait votre maison. Votre conjoint. Vos biens.
Votre vie.

Ces choses n'écoutaient ni les prières ni les suppliques.

Impossible de leur échapper.
Il fallait juste se cacher.

and our one heroic pledge and our one heroic pledge and our
- 27 Avril 2011

14h15 – tornado warning
''A tornado has been sighted or indicated by weather radar. Take shelter immediately.''
Assis à l'entrée de la pièce, dos contre un mur froid et sec, Leftie fit courir distraitement ses doigts abîmés dans le pelage du chat qui vint se frotter à ses jambes. De l'autre côté, ses parents vérifiaient pour la énième fois que tout était bien fermé, que rien ne risquait de leur tomber dessus et que, surtout, radio et téléphones marchaient correctement : il ne s'agissait pas de sortir avant la fin de l'alerte. Il écouta Lauren appeler ses parents pour vérifier qu'ils s'étaient abrités et les rassurer en leur expliquant qu'elle avait fait de même ; entendit Catherine, nerveuse, parler à il-ne-savait-qui à voix basse. Son petit-ami, sûrement. Peu importe.
Le regard dans le vague, il saisit le vieux chat dans ses mains et le leva au niveau de son visage pour frotter son nez contre le sien. Son pelage roux taché de blanc était encore doux et, en l'entendant ronronner contre son épaule, le jeune homme se surprit à sourire. Je ne peux compter que sur toi, mon pauvre chat.
Se sentant visiblement délaissé, le second vint se rouler sur sa gauche. Ils n'avaient pas l'air spécialement inquiétés par la tornade, pour des animaux censés sentir le danger. Bien moins que le chiot roulé en boule aux pieds de sa mère, en tout cas. Curieux. Une question d'habitude, peut-être. Ces deux-là avaient déjà vécu pas mal de petites alertes comme celle-là par le passé, après tout – s'inquiéter sans arrêt les aurait sans doute trop épuisés.
Paniquer à longueur de temps, c'était...

« Leftie ? »

Ses yeux à demi-fermés se levèrent lentement vers la silhouette enveloppée de Lauren. Un profond sentiment de dégoût lui retourna l'estomac tandis qu'il se relevait sur ses deux pieds, prenant garde à ne pas heurter sa tête contre les étagères derrière lui.

Et bien sûr, qu'elle le remarqua. Il put voir ses traits mimer l'inquiétude de manière plus que convaincante la seconde qui suivit.

« ...Ça va ? T'as pas...

-Peur ? compléta-t-il, lèvres tordues sur un désagréable rictus. Non. C'est qu'une foutue tornade, Lauren. Y'en a tout le temps. »

Sans plus accorder d'attention à la jeune femme, il se tourna vers les rangements dans son dos. Sa veste, trop longue, le couvrait à peine plus bas que la ceinture. Pourtant, ils ne virent rien. Même quand il leva les bras pour attraper et reposer une boîte de conserve, personne ne remarqua rien. Personne.
Dommage pour eux, Leftie.
Tu leur as laissé une chance.

Et eux, combien lui en avaient-ils laissé ?
Son estomac se tordit un peu plus encore. Il crut presque devoir vomir.

« Chaton, on... Parlait de toi, tout à l'heure, se lança Sharon en réglant la radio. On se disait que tu n'avais pas l'air en forme, ces derniers temps. »

Sa main gauche serra le bord de sa veste. Son bras irrité, déchiré par le grattement incessant de ses ongles contre sa peau, le lançait comme jamais. Il avait envie de pleurer, de crier, de s'énerver, de tout casser – de démolir ce foutu abri et toutes les personne qu'il contenait, lui le premier. Que tout disparaisse. Il ne demandait pas mieux. Un nouveau départ, une nouvelle vie, un sommeil éternel noir et paisible...
Une seconde chance pour tout refaire, puisque son monde s'écroulait autour de lui.

« Tu sais, on –

-ON QUOI ? » Son cri fit sursauter tout le monde ; quand il se retourna pour leur faire face, tous le dévisageaient en silence. « On se demande ce qui se passe ? On aimerait que tu nous expliques ? On veut t'aider – c'est ça, dites ? C'EST ÇA ? »

Il perdait pied ; la colère et le désespoir se disputait sa voix et son visage, se battaient sans merci dans les tressautements de ses épaules et de ses doigts. Devait-il leur en vouloir ? Essayer de les comprendre ? Accepter leur aide ? Les croire ? Les aimer ? Leur pardonner ? Faire comme si de rien n'était ? Reprendre une vie normale ? Attendre que tout passe ? Leur dire tout ce qu'il vivait et ressentait dans les moindre détails ? S'en remettre à eux ? Les frapper ? Les détester ? Pleurer, crier ?

Qu'est-ce qu'on attendait de lui, à la fin ?!

« Comment voulez-vous que je... » Un rire muet agita ses épaules. « C'est pas possible. Vous comprendriez pas. Vous comprenez pas. Rien, jamais. Vous vous en foutez. Je voulais vous expliquer, je voulais... Que vous m'aidiez, je... »

Sa respiration s'accéléra, ralentit. Sans s'en rendre compte, il serra sa main contre sa ceinture.

« Leftie, on te comprend, on –

-MENTEURS ! »

Les cris affolés supplantèrent nettement le faible crépitement de la radio.
L'arme qu'il tenait à bout de bras trembla violemment entre ses doigts. Aveuglé par les larmes qui embuaient ses yeux clairs, il ne put que deviner leurs silhouettes lorsqu'ils reculèrent contre le mur du fond. Et il en aurait rit, s'il n'en avait pas pleuré. Il en aurait rit à s'en crever les tympans, tellement c'était drôle de les voir là, acculé entre deux phénomènes qui pouvaient les tuer et dont ils ne contrôlaient rien, absolument rien.

Parce que lui vivait ça tout les jours.
Depuis.
Des années.
Et des années.
Et des années.

Sans arrêt.

how it mattered to us how it mattered to us how it mattered
- ???

« S'il vous plaît... S'il vous plaît... Maman, papa... »

Pas de tonalité.

« J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur... »

Un violent rayon de lumière frappa sa cachette ; yeux plissés, il se recroquevilla sur lui-même.

« Her ! Il est là ! C'est bon, je l'ai – doucement, petit, donne moi ta main ! »

Reprenant peu à peu conscience de la réalité, le garçon saisit une toute petite boule de poil claire posée à ses pieds ; sans brusquerie, déboussolé mais conscient de ses priorités, il la fit passer à travers le trou pratiqué dans les décombres.

« … Un, chat, j'ai un chat ! Tiens, Kurt, rends leur ça. Allez petit, viens, dépêche toi ! »

Ses jambes lui faisaient atrocement mal mais, aidé par la force de son sauveteur, il fut tiré des ruines avant même d'avoir eu le temps de sentir quoi que ce soit. Agrippé aux épaules de cet inconnu, sourd aux appels de ses parents, quelques mètres plus loin, il jeta un regard perdu à l'amas de pierres et de bois auquel on venait de le soustraire.

...Où est ma maison ?

« Leftie ! Dieu soit loué, mon bébé, tu vas bien, oh mon Dieu, on a eu si peur... »

Quelques parts sous les décombres, abandonné au profit du chat dans la précipitation, il fut presque certain d'entendre le téléphone sonner.

J'ai peur, j'ai peur, j'ai peur...
Pourquoi personne ne décroche...?

how it mattered to me how it mattered to me how it mattered
- 27 Avril 2011

14h20
Personne n'osait rien dire. Personne n'osait bouger. Sa respiration, lourde et saccadée, l'empêchait d'entendre les sanglots apeurés de sa mère ; son cœur battait à en faire rompre ses côtes. Affolé, perdu, il passa une main nerveuse dans ses cheveux blonds. Ses pensées, désarticulées, murmuraient à ses oreilles lâche ça tire fais quelque chose arrête Leftie sans lui laisser le temps de comprendre tu leur fait peur tant mieux arrête non arrête tire ou de réfléchir tire inutile malade arrête par lui-même. Il ne voulait pas leur faire de mal. Il voulait leur faire du mal. Ils lui faisaient du mal.
Sa prise sur l'arme se raffermit. Ses doigts moites menaçaient d'appuyer sur la gâchette à tout moment.
Dehors, la sirène d'alerte résonnait à n'en plus finir.

« J'étais réveillé, vous savez. »

Son rire épuisé, suivit de près par ses larmes, vint s'écraser au sol.

« JE PENSAIS POUVOIR VOUS FAIRE CONFIANCE ! »

Catherine, bras croisés devant son visage, étouffa un cri en le voyant pointer le canon dans sa direction. Tu me fais peur, criaient leurs yeux. Tu me fais peur tu me fais peur tu me fais peur – et pourquoi toujours dans ce sens-là, pourquoi ? C'était de leur faute ! C'était... Entièrement...
De leur faute.

« T'avais. Promis. Je te déteste, murmura-t-il en baissant son bras. Je vous déteste tous.

-Leftie, tu as besoin d'être soi –

-JE SUIS PAS FOU ! »

Tout s'écroulait. Tout. Pierre par pierre, les murs qu'il avait construit autour de ses problèmes s’effondraient sur lui ; à ce rythme, il finirait enterré vivant avant même d'avoir pu s'expliquer. Et à quoi bon, de toute façon ? Ils ne voulaient pas le croire. N'essaieraient même pas. Ils pensaient savoir et, quoi qu'il dise, rien ne les ferait changer d'avis. Il le savait. Les avait entendu. Et ce n'était pas comme s'il ne s'en était pas douté, non, ce n'était pas comme si ça le surprenait, parce que c'était dingue, parce que ça paraissait fou et que les timbrés qui entendent des voix et cassent leurs affaires n'ont pas le droit à la parole, mais – cette fois, juste cette fois, pour quelques minutes seulement, il aurait aimé que le temps s'arrête. Qu'on le laisse... Se justifier. Dire « c'est vrai, tout ça ; ça m'arrive, ça existe, je ne l'invente pas » et être cru. Être rassuré. Entendre que le problème ne venait pas de lui. Parce que ce n'était pas lui, le taré. Ce n'était pas lui.
Pourquoi, pourquoi, pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi...

Sa cousine, quoi que terrifiée, amorça un pas en avant.
Furieux, il pointa l'arme dans sa direction.

Il est malade, Sharon. Ma-lade.

« J'invente rien. C'est pas dans ma tête, je suis pas fou, marmonna-t-il entre ses dents. Je suis pas fou. Ça m'arrive vraiment. Je suis pas fou. Je suis pas fou. »

Il a besoin d'aide !

« Lâche ça, arrête ! Je sais bien que t'es pas fou, mais il faut que tu –

-LA FERME ! TAIS TOI, TAIS TOI ! »

Je crois que tu devrais... Te reposer, ou...

« Leftie, écoute ta cousine, je t'en supplie !

-Supplie ? Tu m'en supplies ? » De nouvelles larmes coulèrent le long de ses joues. « TU CROIS QUE J'AI PAS SUPPLIÉ, MOI ? »

Pourquoi tu décroches pas ?

« ÇA S'ARRÊTERA JAMAIS ! J'ai tout essayé, mais le... Le téléphone sonne sans arrêt, quelque chose essaie de me rendre dingue – c'est pas normal, j'en peux plus, je... »

Allez, décroche. Tout sera fini ensuite. T'as qu'à décrocher.
Décroche ; raccroche.

Et tout sera
t e r m i n é.

« Je... »

Son regard croisa celui de sa mère. De son père. De Lauren. De Catherine. Peur, pitié ; toujours la même chose. Peur. Pitié. Peur. Tu fais peur. Tu fais pitié. Rien d'autre. Juste pitié. Tu me fais pitié, Leftie. Crève, Leftie. Ce serait si facile. Ils te regardent. Ils me regardent. Ils ont peur. Ils ont pitié. Ils ont peur.

Ils s'en fiche que toi, tu sois terrorisé.
Tu fais peur. Tu déranges. Tu gâches le paysage.


« Leftie, tu as juste besoin d'aide, on... Lâche ça, s'il te plaît, s'il te plaît... »

Alors meurs. Ils ne demandent pas mieux.
C'est ça ou finir enfermé. C'est ça ou finir attaché.


« Tu seras soigné, ça ira mieux – »

Ne me regardez pas.
Ne me regardez pas.
Je vous ai rien demandé, je veux rien savoir.
Dites moi juste que je vais bien, que je suis normal –
Laissez moi tranquille, ne me regardez pas.
Ne me regardez pas, ne me regardez pas,
Ne me regardez pas
Ne me regardez pas


JE NE VEUX PLUS RIEN ENTENDRE
« … Je suis pas fou. C'est réel. J'ai pas besoin d'être soigné. »

T'as peur, Leftie ?
Tu ferais mieux de crever tout de suite, haha

Est-ce qu'une seule personne au monde essaierait de le comprendre – ?
Pan, et plus rien

… Non.
Personne, jamais.

« J'ai pas besoin d'être soigné. »

Les cris effrayés résonnèrent de plus belle quand il tourna l'arme vers sa poitrine.

« Je vais... Parfaitement bien. »

Si personne ne me croit, ça sert à quoi ?

« Je peux régler ça moi-même. »

Tout ce qu'il voulait, c'était...

« … F4, possiblement F5 ; ne sortez surtout pas de chez vous, appelez vos proches et vos voisins pour vérifier qu'ils ont reçu l'alerte et... »

Effacer
Pour tout recommencer.

- ... clic.

how it mattered to me how it mattered to me how it mattered to me how it mattered to me
Les balles tombèrent au sol dans un violent cliquetis de métal. Par précaution, il en garda une chargée ; une chance de faire la différence, s'il était trop lâche et trop perdu. D'un geste nerveux, il coinça le canon de l'arme dans sa ceinture. Un pas, deux pas. Sous les yeux médusés et humides des autres, victimes bien malgré eux d'un dégoût à peu près équivalent à l'amour qu'il leur portait, il recula jusqu'à ce que ses chevilles ne heurtent l'escalier.
Toute sa colère s'était envolée. Pourquoi s'était-il emporté à ce point, hein ? Ce n'était pas étonnant, qu'ils n'y comprennent rien. Juste décevant. Aussi fort puisse-t-il le souhaiter, rien ne changerait. Sa famille le croyait fou ; ses proches pensaient qu'il avait perdu la tête. Ils ne le laisseraient pas tranquille avant de l'avoir attaché à un lit pour le forcer à prendre toutes sortes de pilules. A partir de maintenant, il ne serait plus jamais « normal » pour qui que ce soit. Ses talons grimpèrent sur la première marche.
Si seulement ils avaient pu se mettre à sa place, dans sa tête, ils s'en seraient voulu jusqu'à la fin de leurs jours. Parce que tout ce qu'il voyait, toutes ces ombres et ces murs qui fondaient sous ses doigts, ce n'étaient pas juste des hallucinations. Le sang, il ne l'inventait pas. Les voix ne venaient pas d'un dysfonctionnement de son cerveau. C'était parfaitement réel.

Et c'était précisément pour ça, qu'il avait voulu garder ses tourments secrets.

Maintenant tout était fichu. Plus moyen de se rattraper. Partie terminée. Son roi était échec et mat, tous ses pions capturés ; bien joué, vraiment. Il levait son chapeau et, bon perdant, saluait la foule anonyme qui lui scandait des atrocités.

Comme dans l’œil du cyclone, son calme indiquait les pires des résolutions.

« … J'ai compris. »

Maintenant qu'il ne menaçait plus de se suicider ou de leur tirer dessus, ses parents semblaient moins inquiets. Lauren, sonnée, ne le lâchait pas du regard. Impossible de dire où était Catherine ; cachée dans un coin, sans doute. Autant pour elle.
Apathique, il tourna les talons et grimpa les marches restantes.

« Je vais tout arranger. »

Quand il appuya des deux mains contre les lourds battants, les cris reprirent de plus bel.

« LEFTIE ! ARRÊTE, REVIENS ! »

A peine eut-il posé un pied dehors que la pluie l'avait complètement détrempé. Le vent soufflait si fort qu'il n'eut même pas besoin de refermer la porte derrière lui : elle claqua violemment contre le sol, le coupant définitivement des cris horrifiés qui résonnaient à l'intérieur. Entre la sirène d'alarme et le souffle dévastateur de la tempête, c'était à peine s'il distinguait quoi que ce soit. Gêné par la violence des bourrasques, le jeune homme se mit en route tant bien que mal. Ses enjambées étaient malaisées, son avancée trop lente à son goût ; plus vite il serait loin de chez lui, mieux ce serait. Il ne se sentirait tranquille qu'après avoir mis suffisamment de distance entre lui et sa maison – voulait la délaisser jusqu'à en oublier qu'elle avait seulement existé, puisqu'il n'y remettrait plus jamais les pieds.

« Je ne suis pas fou. »

Mû par cette simple certitude, trop perdu pour chercher où se situaient logique et ligne jaune, il accéléra jusqu'à en courir. Le sol humide le fit trébucher à plusieurs reprises ; chaque fois il se releva, serra les dents et repartit plus vite encore. Son cœur battait à un rythme effréné pour suivre la cadence imposée par ses muscles, sans autres pauses que les dérapages incontrôlés qui venaient parfois fracasser ses os contre le bitume. Dans la ville déserte, le bruit de ses chutes n'avait pas la moindre importance. Amer, il se surprit à penser que ça, au moins, ça laisserait des marques.
Sans cicatrices bleus ni griffures, personne ne vous croyait jamais. Personne.

« Tout ça c'est dans ta tête. »

Son hurlement de rage fit écho à la voiture qui traversa brutalement la rue, projetée par la tornade. Il la regarda passer comme l'on voit un oiseau tomber du ciel en plein été : sans réagir, sans se rendre compte de ce à quoi il était en train d’assister. Des tornades, il en avait déjà vu beaucoup. Les règles de sécurité n'avaient plus de secret pour lui. Pour peu qu'ils laissent la radio allumée et partent se cacher dans l'abri, rien ne pouvait leur arriver – strictement rien. Ça ne lui avait jamais fait peur. Les petite tornades ne faisaient pas tant de dégâts.
Visage levé vers un ciel d'encre, il dévisagea la monstrueuse forme noire qui arrivait droit dans sa direction.
Il n'avait pas peur. Tout était clair, à présent. Il avait compris. La solution était... Évidente. Simple. Les souvenirs s'étaient emboîtés ; le téléphone, la chanson, les voix – bientôt, tout cesserait. Il savait enfin ce qu'il avait à faire. Les coïncidences n'existaient pas. L'avis de ses proches ne comptait plus. Yeux écarquillés, incapable de distinguer rêve et réalité, abandonné bien trop loin en terre inconnue, sa démence prit des airs presque prophétiques.

« Je vais tout arranger. »

Il aurait dû mourir, ce jour-là. Paniquer, faire tomber les débris sur son corps chétif. S'étouffer. Les sauveteurs l'avaient dit ; il s'en souvenait, maintenant.
S'il s'était trop agité, tout aurait lâché.
Il était grand temps de réparer ses erreurs.

Cette fois, ce foutu téléphone sonnerait. Et il serait là pour répondre.

« LEFTIE ! »

A peine eut-il le temps de tourner la tête que son corps heurtait de nouveau le sol dans un concert de sinistres craquements. La rencontre violente entre son crâne et le trottoir lui fit voir un millier d'étoiles ; sonné, il remarqua à peine la silhouette qui, près de lui, tirait sur son col pour le forcer à se relever. La marée de débris venant se fracasser contre la chaussée et les façades l'empêchait d'entendre ce qu'on lui disait. Tout était flou. Tout était gris.
Un flot de colère ininterrompue explosa dans son estomac.

« FOUS MOI LA PAIX ! »

Ses yeux embués l'handicapaient plus qu'il ne l'aurait cru ; en voulant frapper l'ombre en face de lui, il glissa et se retrouva de nouveau face contre terre avec son assaillant. Un immonde goût de fer et de sel mêlés lui collait au palais ; sa tête tournait, l'anémie le guettait, ses yeux le brûlaient – et c'était tout son corps qui, affaibli par les mauvais traitements qu'il lui avait infligé ces derniers mois, ces dernières semaines, l'abandonnait à des résolutions impossibles à tenir.
Il n'en pouvait plus.
La seconde fois où on le releva, il n'eut pas la force de se dégager.

« Merde, merde – »

Non, il fallait que... Il fallait qu'il...

S'efface

Ses yeux se rouvrirent sur une obscurité presque totale.
Dehors, le bruit devenait insupportable ; ou peut-être étaient-ce ses oreilles, qui sifflaient à l'en rendre sourd. Peut-être même les deux. Ses tympans hurlaient au martyr.
A côté de lui, son père priait.

« … On va mourir, c'est ça ?

-Non. »

Un rire sec s'échappa d'entre ses lèvres blanches. Cette tornade allait tout détruire sur son passage ; ils étaient en plein dans sa ligne de mire. Ses prières ne trompaient pas. Leftie n'y croyait pas. Il n'avait pas pu les emmener bien loin. Ce n'était plus qu'une question de minutes. Peut-être même de secondes. Tic tac tic tac et ensuite, tout irait bien ; tout irait bien.

« T'aurais dû rester avec elles. »

Malgré le noir, Leftie sut que ses yeux brillaient.
Bien sûr, qu'il regrettait.
Lui pas.

Ferme les yeux et ça ira.

Dans un fracas terrifiant, ce fut le monde entier qui s'écroula.

and the consequences and the consequences and the conseque
Tout s'était passé très vite.
Son œil droit voyait du noir ; le gauche uniquement du rouge. Ni ses doigts, ni ses jambes ne répondaient aux ordres qu'il leur intimait dans d'infimes soupirs glacés. Il mourait de froid. Mourait tout court, peut-être. Sa vision, brouillée, l'empêchait de distinguer plus que quelques lignes droites empêtrées les unes dans les autres – et ce que c'était beau, toutes ces nuances de brun et de gris. Si s'en aller pour un monde meilleur ressemblait à ça, il voulait bien revivre ce moment cent fois. Mille fois. Pour l'éternité, jusqu'à atteindre Pardon et Félicité. Il n'y avait plus de craintes fantômes, plus de peurs incompréhensibles. Plus de sonneries stridentes. Plus de voix désincarnées et mal intentionnées. Rien que cette douleur parfaitement humaine qui déchirait son corps et son âme en mille morceaux ; ça et la certitude douceâtre que, enfin, il allait pouvoir dormir vraiment.
Ça fait tellement longtemps...

« Leftie, ne te rendors pas – reste avec moi, dis quelque chose ! »

Il se sentait parfaitement apaisé. Brisé, épuisé ; à deux doigts de lâcher prise, mais plus serein qu'il ne l'avait jamais été depuis de nombreuses années.
Le visage de son père était à peine visible dans toute cette poussière. Lui aussi, devait avoir mal partout. Aux jambes. A la tête. Aux bras. Au dos. Aux mains. Une goutte de sang tombait à allure régulière de son visage au cou du garçon, qui clignait à peine des yeux pour chasser le liquide opaque coulant de son arcade. Un faible sourire, sous la surface, éclaira l'esprit embrumé de Leftie. Son père parlait. Son père saignait.
Dieu merci, il est en vie.

« Parle, allez... »

Le sel se mêlait au sang et – non pas pour empêcher sa conscience de sombrer, puisqu'il n'aspirait qu'à se taire, mais uniquement pour accorder quelques secondes de répit à l'homme qui murmurait près de lui, le jeune homme toussa un nuage de poussière et de salive trop sèche.

« Parle, toi. »

Chaque mot prononcé était comme un violent coup de poignard dans sa poitrine : quelques côtes cassées devaient en être la cause. Sa vue, un peu plus nette qu'à son réveil, le laissa observer un plafond inégal obstrué de bois, de lattes et de ferraille. Le sol avait dû s'écrouler. Il s'était nettement senti tomber, peu après que les hurlements du vent se soient fait insupportables. Une longue chute jusqu'en enfer. Ce devait être là qu'il avait perdu conscience.
Si seulement j'avais pu ne jamais me réveiller.
La fatigue le tirait vers le fond.

« Leftie – accroche-toi, je t'en supplie. S'il y a une chose que tu dois faire dans ta vie... »

Au prix d'un effort surhumain, il parvint à dessiner un sourire douloureux sur ses lèvres craquelées. Il n'était pas idiot. Il voyait bien la disposition des débris autour d'eux, la drôle de façon dont l'espace sur lequel il était allongé, plus ou moins dégagé, semblait faire office de havre de paix ; inconsciemment, il serra ses doigts sur ceux, probablement brisés par endroits, de l'homme qui avait dû s'évertuer à les mettre le plus en sécurité possible.
Assommé par une douleur qui pourtant allait décroissante, il se sentit pleurer.
Plus jamais ça.
Il ne voulait plus de larmes, plus de peur, plus de ratés. Plus de menaces.
Et pour ça, il devait mourir.

Son esprit intact criait « laissez moi tranquille » ; son corps en morceaux sanglotait « sauvez moi ».

Sors moi de là, papa. J'ai peur. J'ai peur. J'ai peur.
Vous aviez dit...


« Antigonish...

-Quoi ?

-Je chantais... Avec Snow, et le téléphone... »

Une inspiration douloureuse le força à fermer les yeux. Il souffrait le martyr.

« C'était moi... »

Sa phrase mourut en échos incompréhensibles sur ses lèvres. C'était moi, c'était moi, c'était moi...

« Il fallait que je... »

Son père avait bougé. A présent qu'il était assis à ses côtés, il put voir sa jambe gauche ; sa chemise imbibée de sang, de sueur et de poussières se soulevant au rythme d'une respiration hésitante, peinée. Il put voir le bandage de fortune. Sur sa jambe gauche. Le sang. Un éclat blanc.
Son état ne lui permit pas d'en être malade. Il déglutit.

« Que j'aille me chercher, que... »

Ses yeux partirent en arrière. Il crut décrocher ; fut ramené à la réalité par la poigne brusque de James, qui ne le lâchait pas du regard.
Reste avec moi.
Il resta.

« … Que je réponde, pour... Aller m'aider... »

Ses paroles n'avaient de sens que pour lui. Noyé entre l'incompréhension et les tiraillements incessants de ses os, de sa chaire, même se mordre la langue ne servit à rien ; il ne la sentait plus, n'arrivait pas à serrer la mâchoire assez fort. Ils avaient à peine la place de s’asseoir. Risquaient de se faire enterrer vivants à tout moment. Au moindre faux mouvement, ce serait la catastrophe. Sa mère ne devait pas savoir où ils étaient. Lui-même ne savait pas où ils étaient. Sous terre, oui – mais à quelle profondeur ? Leur abri avait pu être balayé par la tornade. Il avait également pu se contenter de s'écrouler.
A deux mètres au-dessus d'eux, par delà la poussière et l'obscurité, il y avait soit deux autres mètres de pierres et de bois, soit la clarté d'un ciel dégagé.
Et ça, ils ne pourraient en être sûrs qu'une fois les secours arrivés.

S'ils arrivaient.

« Pardon. »

Quelques larmes amères suivirent les sillons rouges sur ses joues.

« Je suis désolé. »

De t'avoir entraîné là-dedans, d'être comme je suis. Aucun mot n'aurait pu exprimer correctement ce qu'il ressentait. Loin du vacarme, loin de la peur et de la paranoïa, le monde ne semblait plus si invivable. La panique remplaçait peu à peu l'indifférence, engloutissant certitudes et détermination sous un flot d'intarissables remords ; et il s'en voulait, et il était terrorisé, et il avait mal à en hurler – mal à n'en plus pouvoir crier. Son bras droit répondait à peine. Le gauche était parcouru de fourmis brûlantes. Il n'osait pas regarder. Le brun et le gris se mélangeaient, les contours s'éclaircissaient.
Ils étaient enterrés. Ce n'était pas le Paradis. Ce n'était pas un nouveau départ.
Rien n'avait été effacé.
Rien.

Encore raté.

« Faut qu'on... Sorte de là. » Au prix de nombreuses grimaces, il parvint à passer sur le côté. « Doit y avoir... Une sortie, un... »

Et ce silence, ce silence –

« … Papa ? »

Ses yeux, paniqués, cherchèrent dans les traits tirés de son père une raison d'encore vouloir sortir ; un sourire, un hochement de tête, un sanglot ravalé, un battement de cœur, un...

« Papa. »



« Me refais pas le Titanic, allez – »

Affolé, bien trop réveillé, il se redressa à genoux pour passer une main couverte de griffures et de terre contre le cou de James. Allez. Bats. Bats. Bats. Allez. S'il te plaît. Bats. Bats. Bats. Bats. Bats. Bats. S'il te plaît, bats. Il faut que tu battes. Allez. T'es plus fort que ça. Tu peux pas me laisser là. Tu peux pas. Je veux pas. S'il te plaît. S'il te plaît. Je t'en supplie. Bats, bats, bats –
Ses doigts, enfin, saisirent un pouls faible et hésitant. Sa respiration calme résonna aussitôt à ses oreilles comme le plus violent des tintamarres.
Front appuyé contre l'épaule d'un homme qu'il avait longtemps cru invincible, Leftie vint briser ses prières contre le cœur de son père. Dieu soit loué.

« … mmnmalaise, marmonna James en évitant soigneusement de regarder sa jambe brisée. Ça va. »

Ce n'était pas le moment de perdre son sang-froid. L'idée de mourir ici parvenait encore à lui tirer des battements de cœur impatients, mais son père – son père, lui, il ne voulait pas qu'il y reste. Ça n'aurait eu aucun sens. F5, effacer, recommencer. Il était le seul élément perturbateur de cette histoire sans queue ni tête dont il s'était institué héros sans le vouloir : si quelqu'un devait mourir pour forcer l'auteur à reprendre depuis le début, c'était lui. Lui et rien que lui. Pas. James. Non. Impossible. Ne serait-ce que penser devoir ressortir seul de ce piège à rat le tétanisait. Pourtant, il allait bien falloir faire quelque chose. Ils n'avaient pas le choix.
Brièvement, le jeune homme fit un état des lieux. Sa tête blessée lui imposait encore des traits troubles là où il n'y avait rien, comme une fine couche de délire superposée à la réalité ; à travers le brouillard, tâtonnant du bout des doigts pour ne pas déséquilibrer l'amas instable de débris, aucune sortie miraculeuse. Le mur derrière eux tenait encore debout. Il était même dégagé : un morceau de plancher, juste au-dessus de leurs têtes, avait tenu bon et faisait office de parapluie. C'était beaucoup trop haut pour eux. Escalader était hors de question.
Impuissant, Leftie se laissa glisser contre le sol dur et froid. La main de son père, rassurante, se referma sur son épaule.

« On mourra pas. Ils vont nous trouver. »

Gorge serrée, il s'efforça à rester éveillé.
Bien sûr, qu'ils les retrouveraient.

Mais quand ?

I was confused I was confused I was confused I was con
Sharon s'était élancée dehors à peine l'alerte cessée, sans prendre le temps de récupérer la radio et les animaux, sans se préoccuper de ses joues rougies ou de ses cheveux défaits. Elle s'était élancée sans savoir, perdue et mortellement inquiète ; avait fait deux mètres à l'extérieur, puis trois, puis cinq. Alors, rapidement rejointe par Lauren et Catherine, elle s'était arrêtée.
Tout était détruit. Tout. Des maisons autrefois superbes gisaient dorénavant en tas informes de planches, d'objets et de métaux : certaines avaient été entièrement rasées, comme rayées de la carte par la main d'un Dieu en colère. Les voitures étaient retournées, les toitures arrachées, les poteaux électriques renversés, les bâtiments éventrés – et c'était pire, bien pire que tout ce à quoi elle avait pu assister jusqu'alors. Pire que les petites tornades ayant menacé de frapper non loin. Pire que les tempêtes des semaines passées. Pire que le tourbillon noir qui, des dizaines d'années en arrière, avait réduit à néant leur belle maison dans l'ouest. Ce jour-là, sa main serrée sur celle de son mari, elle n'avait vu que cet inutile tas de pierres retenant prisonnier leur fils unique : avoir tout perdu ne l'avait attristée que bien plus tard. Puisque son enfant n'avait rien, si ce n'étaient quelques contusions, le reste n'avait guère plus d'importance.
Ses mains tremblantes se serrèrent l'une contre l'autre en une vaine prière.

Dix-huit ans auparavant, Dieu lui avait offert un miracle.

Aujourd'hui, il lui reprenait tout.

Ils pouvaient être n'importe où.


by the birds and the bees by the birds and the bees by the

« Ça tombe bien, je voulais être enterré. »

Un rire à peine audible s'échappa d'entre les lèvres de Leftie. Son père, à genoux près de lui, ne releva pas la morbidité de ses propos. Ça ne servait à rien : il continuerait quoi qu'il en soit et, à défaut de détendre l'atmosphère, parler les aidait à se concentrer. Ils savaient tout deux que s'endormir dans de telles conditions était une des pires idées qu'ils puissent avoir. S'ils étaient trop gravement blessés, ils pourraient en mourir. Si quelqu'un passait à proximité pour les appeler, ils ne ne l'entendraient pas. Si leur toit de fortune s'effondrait, ils n'auraient pas le temps de se mettre à l'abri. Alors non, il fallait à tout prix rester éveillé – quitte à murmurer n'importe quoi, tous les moyens étaient bons pour ne pas sombrer.

« Je ne pense pas que ça puisse compter comme des funérailles. »

Leftie inspira doucement. Depuis qu'il avait été allongé sur le côté par un père soucieux, il sentait sa conscience et ses forces aller et venir douloureusement. Parfois, il avait l'impression d'être déchiré en deux ; l'instant d'après, il se souvenait à peine de l'endroit où il se trouvait. Rester focalisé lui demandait des efforts inimaginables. Il avait froid. Mal. L'oxygène qu'ils inspiraient s'amenuisait peu à peu. A chaque inspiration ou mouvement trop brutal, la poussière leur brûlait la gorge et les poumons. Personne n'arrivait. Rien ne se passait.
Personne n’appelait.

Malgré le coup qu'il s'était pris sur la tête et sa jambe brisée, James semblait aller mieux. Suffisamment en tout cas pour frapper ses phalanges de façon régulière contre le mur. Bam, bam, bam ; plus efficace et beaucoup moins dangereux que des cris. Clairement voulus, aussi. Distinctifs. Ils n'avaient aucun moyen de savoir à quel point on pouvait les entendre de dehors, mais aucune tentative ne serait de trop. Bam, bam, bam ; on va crever si vous nous sortez pas de là.

« ...Ou juste moi. »

Décroche pas décroche pas décroche pas – mais pourquoi tenir bon, au juste ? Son cerveau ne marchait plus correctement, s'il en avait seulement été capable un jour. Il voulait vivre mourir vivre mourir vivre mourir ; les deux, aucun, les deux... Il n'en savait rien, ne comprenait pas. Tout allait de travers.
Si seulement son père ne s'était pas lancé à sa poursuite, il aurait pu se contenter de mourir en paix. Tchak : ça aurait été rapide. Douloureux, peut-être, mais rapide. Le savoir tout près, à l'écoute de sa respiration sifflante et de ses murmures étouffés, l'empêchait de pencher dans un sens ou dans l'autre. Mourir devant lui allait être difficile. Le supplier de l'aider à vivre aurait été ridicule. C'était à cause de lui qu'ils étaient coincés. Parce qu'il avait décidé de sortir. D'aller imprimer un tournant imprévu à l'histoire. De détruire les ombres. De faire taire les voix.
C'était entièrement de sa faute, s'ils en étaient là.

« Her. » Son visage s'illumina. « Ça tombe bien. Tombe. Tu comprends ? »

Son rire, une fois de plus, ne trouva pas d'écho. James était bien trop concentré sur ses coups répétitifs pour prendre la peine d'en sourire. La perspective d'une mort prochaine devait avoir étouffé son sens de l'humour. Tant pis pour lui.
Peu à peu, l'agitation du monde des vivants commença à leur parvenir. A travers cette épaisse couche de débris et de poussière, des exclamation bruyantes se firent entendre : impossible de comprendre ce qui se disait ou de qui il s'agissait, mais il y avait du passage. Trop fatigué pour tenter quoi que ce soit, Leftie se contenta de regarder son père frapper avec insistance contre le mur. Ça ne donnait rien. Aucune voix ne perça leur obscurité pour leur assurer qu'ils allaient être bientôt secourus ; pire encore, rien ne laissait présager qu'on les avait repéré. Il devait y avoir bien plus de deux personnes coincées sous leurs propres murs. Ça pouvait durer encore vingt-quatre heures. Peut-être le double.

« HER ! S'IL VOUS – »

Dans une violente quinte de toux, la voix déjà abîmée du quadragénaire se brisa en un concert de plaintes et de crachotements. Leftie lui jeta un regard inquiet. Il savait parfaitement qu'il allait inhaler une quantité impossible de poussière en faisant un truc pareil, merde ! Ce n'était pas pour rien qu'on leur avait appris à frapper contre les canalisations au lieu de crier à tue-tête. S'il s'étouffait, il ne pourrait pas le sauver. Il avait tout intérêt à se ménager.

« Hh... »

Après une inspiration douloureuse et résignée, les coups reprirent de plus bel. En l'absence de tuyaux, ce mur était leur meilleure option. Ça et prier Dieu de leur accorder, dans Sa grande miséricorde, une seconde chance. Histoire de ne rien laisser au hasard, le jeune homme s'en chargea brièvement. Ça ne coûtait rien, de serrer ses mains pour lancer une bouteille à la mer. Autant essayer. Dans le doute, Leftie préférait croire. Le Paradis lui plaisait bien mieux qu'un néant sans fin. Même l'Enfer y était préférable.
Absent, il se sentit déglutir avec difficulté. Ils n'avaient pas d'eau, tiens. Leurs chances de survies étaient en telle chute libre que c'en était presque amusant. Il y avait matière à faire des paris : qui de l'air, de l'eau ou du sang viendrait à manquer en premier ? Si ce n'était pas cela, ce serait un déséquilibre brutal qui viendrait les enterrer sous des tonnes de décombres. Aucune solution n'était préférable à l'autre.
Vivant ou mort, il finirait mal dans tous les cas.
Échec et mat.

« Vous allez m'enfermer, c'est ça ? »

Les mots glissèrent entre ses dents, faibles mais parfaitement clairs dans ce silence de mort.
Il y eut comme un blanc avant que, secs et brutaux, les coups ne reprennent.

« … Je le savais. »

Atterré, il roula sur le dos. Il n'avait aucune envie d'être attaché, contraint d'avaler toutes sortes de cachets qui viendraient bousiller sa perception des choses et démolir sa liberté de penser : la simple idée d'altérer sa personne, son caractère, l'emplissait d'une terreur et d'un refus plus violent que la pire des tempêtes. Il n'avait rien fait pour mériter ça. C'était injuste ; injuste et terrorisant. Il se souvenait, maintenant, pourquoi il avait voulu se perdre dans cette tornade. Sa seule chance d'éviter l'inévitable venait de s'envoler sous ses yeux.
De frustration, il serra ses doigts rigides sur sa ceinture.

« Et si j'avais raison ? Et si ça existait vraiment ? »

Deux yeux bruns vinrent sonder les siens. Il n'y lut que de la lassitude ; une pointe de culpabilité, aussi.
La pitié, il y était tellement habitué qu'il ne la comptait plus.

« Même si ça existait, répondit James en s'usant le poing sur le mur, ce serait préférable pour toi de ne plus avoir à vivre ce genre de choses. Ce sera mieux dans tous les cas. Tu as besoin d'aide. On ne peut pas te laisser mettre ta vie en l'air comme ça. »

Mieux ? Il ne voulait pas être soigné, lui ! Ils n'avaient qu'à... Venir chez lui, écouter ce foutu téléphone, entendre ce qu'on lui racontait, le croire, exorciser tout ce qui pouvait le suivre et le harceler à longueur de temps, et voilà ! Ce n'était pas compliqué, pourtant – il suffisait de lui faire confiance et de l'écouter. Faire confiance. Et écouter. Juste ça. Rien d'autre. Il ne leur demandait rien d'autre.
Il avait parfaitement conscience que ça n'arriverait jamais. Quelque chose s'était brisé. S'il refusait de se médicamenter, ils le forceraient.
Parfait.

« Écoute, je – tire toi si tu veux, mais laisse moi là. Je suis bien là. J'aime la poussière. »

Son père soupira à peine. Tout à sa colère, le jeune homme ne s'étonna pas de sentir la crosse d'une arme sous ses doigts. Oui, eh bien, il l'avait emmené, évidemment qu'elle...
… Oh.

« Her, papa. Papa. Tu peux – »

Les yeux dans le vague, Leftie plia le dos pour s'asseoir ; et là, face au visage tourné de son père, il sentit une vive douleur parcourir son corps du bassin aux épaules.
Ses derniers mots s'étranglèrent dans une toux rouge et épaisse.

« … O-oh, j'ai dû déchirer... »

Un truc.

Il se sentit basculer ; heurter le sol froid et rigide.
Dents serrées, perdu dans un noir de plus en plus profond, il s'attendit presque à sentir le poil poussiéreux d'un chaton sous ses doigts. A voir une lumière s'allumer, quelque part au-dessus de lui, pour le rassurer et le sortir de ce cauchemar.

Mais il n'y eut que du noir.
Rien que du noir.

Il sentit à peine son père passer ses mains sur son visage, l’appeler, tenter de le forcer à se concentrer ; noyé dans sa douleur, à demi-inconscient, il ne parvint qu'à faire glisser l'arme qu'il tenait dans sa main sur le sol couvert de débris. Quand des doigts abimés frôlèrent les siens pour s'en saisir, il pria de nouveau.
Si personne ne les sortait de là, il ne passerait pas l'heure.

Je ne veux pas mourir.

La détonation lui déchira les tympans.

forgetting if I meant it forgetting if I meant it forgetting

Il était une fois




Rien.

Impossible de réfléchir.
Ça ne laisse que du blanc ;
Un arrière-goût de médicaments et de fer.

Et tellement de colère.

did you forget to take your meds did you forget to take your
- 18 Mai 2011

Yeux à demi-clos, le paysage se retrouvait coupé à l'horizontale. Le vert de l'herbe, taillé en tranche fine ; le bleu du ciel, étalé sur une unique ligne d'horizon. Les quelques tâches grises qui ternissaient son monde n'avaient guère plus d'importance. Le noir non plus. Il n'y avait que ce vert, ce bleu, et cet infime espace entre ses paupières pour lui laisser entrevoir les rayons d'un soleil encore timide. Même sans bouger, il pouvait sentir la chaleur d'une matinée comme les autres se refléter dans ses iris clairs. Et ça lui faisait du bien.
Le bruit familier d'une clef tournée dans la serrure le força à ouvrir les yeux. Péniblement, réticent, Leftie s'écarta de la fenêtre ouverte. Ce n'était pas le moment de le déranger. Ce n'était jamais le moment de le déranger. Il préférait encore rester seul et, si ça avait pu changer quoi que ce soit, il l'aurait signalé : seulement tout le monde s'en fichait, alors lui aussi avait fini par s'en moquer. Son bien-être n'avait pas grande importance. Quoi qu'ils puissent prétendre au nom de tous les saints et de la science, ça n'y changeait rien.

Tout ce qu'il voyait, lui, c'était qu'au moindre pas en arrière son paysage se retrouvait coupé à la verticale.

Bienvenue en prison.

« Bonjour, Leftie. »

L'infirmier eut le droit à un regard sinistre jeté par-dessus l'épaule. Rien de plus. Il n'avait aucune envie de lui répondre, encore moins de se montrer poli ou avenant. Nul besoin d'être très futé ou parfaitement réveillé pour retenir un emploi du temps : il savait parfaitement pourquoi cet homme était là. Or il ne voulait pas. Ne bougerait pas. Il était trop fatigué pour vouloir aller où que ce soit, d'autant plus si ça impliquait de devoir faire un effort social quelconque.
Visage fermé, regard vide, le jeune homme revint appuyer son front contre les barreaux froids de la fenêtre. Son rêve le plus concret, ces derniers jours, était de se mélanger à la bâtisse pour s'enfuir par les canalisations. Il commençait à sérieusement étudier la possibilité. Il savait également que cela signifiait qu'on allait bientôt le forcer à prendre certains médicaments ; cette simple pensée l'emplit d'un dégoût et d'une lassitude profonde. Cette routine était usante.

« Vos parents sont là. »

Épuisante.
Épaules lâches, perdu dans sa contemplation du parc d'herbe parfaitement entretenue qui s'étendait devant lui, Leftie ne s'accorda même pas le privilège de la réflexion. S'ils voulaient l'empêcher de penser avec leurs calmants, ils n'avaient pas à lui demander de réfléchir intelligemment pour des sujets qui ne l’intéressaient pas : à défaut de pouvoir imposer sa volonté, il prenait des libertés là où il en trouvait. Ça l'aidait à tenir.

« Je m'en fiche. Qu'ils s'en aillent. »

Une personne en blouse – les noms et les titres lui échappaient, s'il avait seulement essayé de les retenir – viendrait lui faire la morale pour ce refus plus tard, mais il s'en contrefichait complètement. Depuis qu'ils l'avaient envoyé là, il n'avait plus rien à leur dire. Aucune envie de voir leurs visages non plus. On lui expliquerait une fois encore que son ressentiment était normal, qu'il le surmonterait et qu'avec un peu de bonne volonté, tout s'arrangerait : fidèle à lui-même, il se contenterait de fixer le sol. Il n'avait rien à dire à personne. Il ne voulait rien dire à personne. Ils étaient tous complices de son malheur ; tous des traîtres et des menteurs.
Quand il pleurait « écoutez moi », il n'entendait pas en réponse le « je te crois, tout ira bien » dont il avait besoin. Juste le « ferme la et dors » des pilules qu'on le forçait à ingurgiter.
Alors qu'ils crèvent. Il ne leur ferait pas le plaisir de devenir un gentil pantin. Ce qu'il entendait, ce qu'il vivait, tout était vrai. On ne lui enlèverait pas ça. Ses convictions ne changeraient pas. Peu importe qu'ils le lui fassent oublier un mois, deux, dix ou peut-être un an – rien de tout ça ne cesserait complètement, parce que ce n'était pas dépendant de lui. Alors tout recommencerait, et leurs gentils cachets prendraient des allures de poison placebo.

C'étaient eux qui avaient besoin de soins. Sûrement pas lui.

« Comme vous voudrez. Je laisse votre porte ouverte, on viendra bientôt vous chercher. Tenez vous tranquille en attendant. »

Encore sonné par de récents médicaments, il ne parvint ni à se mettre en colère ni à jeter quoi que ce soit au visage de l'infirmer. Son visage resta prostré contre la fenêtre, son corps indolent et parfaitement immobile. On lui enlevait tout. Tout. Même sa volonté de se battre ; les injections ne faisaient pas la distinction. Ils avaient beau dire qu'il réagissait de manière extrêmement négative aux traitements, que ça changerait et qu'il finirait par comprendre, ce n'étaient que des mensonges et rien d'autre. On l'amputait de sa liberté de penser. On raclait sa personnalité à la lime.

« A votre place je m'approcherais pas avec une aiguille. Y'a des effets secondaires qui doivent me donner envie de vous éborgner. »

Et ce qu'il pouvait faire beau, dehors...

did you forget to take your meds did you forget to take your
- Été 2011

Impossible de se rappeler du jour ou du mois. Ça arrivait souvent.
Yeux rivés sur son reflet, Leftie soupira.

« … Fais chier. »

Il y avait comme un air de déjà-vu au trois-quart des choses qui venaient animer ses journées ; de drôles d'allures de redite à ces vingt-quatre heures qui tournaient en rond entre les murs épais de l'hôpital. Parfois des détails changeaient. Parfois non. Et, de temps en temps, quand il se donnait la peine de réfléchir sans s'énerver, il en venait à se demander si sa vie ne s'était pas réellement bloquée. Enraillée. Après tout, peut-être son tourment ne tenait-il qu'à ça : un choix qu'il ne réussissait pas à faire, un embranchement manqué qui l'empêchait d'avancer dans la bonne direction. Des impasses qui le ramenaient au point de départ et le laissaient refaire les même erreurs, encore et encore et encore et encore et encore.
Ça ne devait pourtant pas être si compliqué. Il aurait dû y arriver. Mieux se gérer. Ne pas tout gâcher. Il aurait suffit d'un geste, d'un... tout petit rien pour enfin sortir de ce cercle vicieux. Une ridicule ligne droite. Une envolée de bulles. Une pression du doigt. Pan ; et le temps se remettrait en marche, enfin. Le lendemain viendrait. Les jours changeraient.
C'était la meilleure de ses options. Il évalua les risques d'un nouvel échec en traçant des cercles autour d'un verre d'eau. Songea à s'y noyer. Puis, finalement, ce furent ses pensées trop profondes qui firent sombrer le gobelet en plastique entre ses dents. Bonne nuit.

« Heeeer ~ Leftie ! »

Les envies suicidaires allaient et venaient. Il n'en disait rien. Son absence de confiance dans le personnel hospitalier l'empêchait d'envisager la moindre coopération ; il ne faisait semblant que pour être tranquille. Les cachets valaient mieux que les piqûres, alors il avalait. Passait d'une pièce à l'autre sans mot dire, prostré et apathique. Il ne parlait qu'en cas d'extrême nécessité. Mangeait par obligation. Attendait. La fatigue et le traitement avaient rapidement étouffé ses envies de rébellion, mais également sa détermination à être volontaire : aussi pressé soit-il de sortir, jouer la comédie n'était plus dans ses cordes. Comment réciter le texte de quelqu'un d'autre quand il peinait à lire ses propres lignes ?
L'eau fit descendre l'amertume à l'arrière de sa gorge. Il devait à tout prix se tirer de là.

« Her, her, her, tu m'écoutes. Je te parle. Her ! Allô la ter – »

Leftie releva des yeux noirs d'agacement sur l'homme à sa droite.

« Pas d'humeur, grommela-t-il en essayant de casser l’extrémité de ses couverts en plastique contre la table . Laisse moi.

-Je vois ça, pas d'humeur. Comme d'habitude quoi. 'fin bref, grincheux, tu sais quoi ? Je sors demain. »

Merveilleux. Yeux plissés, mâchoire crispée, le jeune homme ne leva pas le nez de son assiette pour féliciter son ami et colocataire. La sensation de solitude et d'incompréhension, aggravée par la soit-disant traîtrise de ses proches, l'avait rendu acide et solitaire. Presque méchant. Combien de fois avait-il pu dire à Steve de le laisser tranquille ? Un nombre incalculable, sûrement. Et pas toujours gentiment.
Quelque part, s'entendre avec ces gens l'aurait mis mal à l'aise. Ils étaient fous, eux. Mais pas lui. Pas lui.

« … Et si celui qui te remplace est insupportable, je fais quoi ? »

L'abattement dans sa voix fut trop nettement perceptible ; d'une claque amicale un peu brusque, le trentenaire s'évertua à lui remonter le moral.

« Heeeer. Tu sortiras bientôt, toi aussi, t'en fais pas ! Tu prends tes médicaments, tu te tiens tranquille, tu te soignes et hop hop hop, tu seras chez toi dans un rien de temps. »

Doigts crispés sur sa fourchette blanche, Leftie sentit ses lèvres se briser sur une réponse qui ne vint pas. Sortir, oui... Mais pour quoi ? Revoir ses parents ? Ils ne l'avaient même pas laissé rentrer chez lui avant son transfert d'un hôpital à un autre. Retrouver ses amis ? Il n'en avait plus. Reprendre une vie normale ? Il s'en sentait incapable.
Sous le regard indifférent de ceux qu'il se plaisait à croire plus fou que lui, il laissa son front heurter la table.

« Je sais que tu vas nous en vouloir, mais c'est pour ton bien, tu verras – »

Il n'avait rien à faire là. Il n'avait rien à faire nulle part.

« Je sais que j'ai entendu des voix. Mais moi c'est vrai. Moi c'est vrai, tu comprends ? »

Steve ébouriffa gentiment ses cheveux châtains. Il n'y avait pas de pitié, dans ces yeux noirs. Pas d'acquiescement non plus.

Rien que le soulagement de celui dont les démons se sont tus.

did you forget to take your meds did you forget to take your
- ????

Le noir était devenu blanc.
Aveuglant.

« Papa... ? »

Sa voix, faible et étranglée, aurait tout aussi bien pu ne pas lui appartenir. Le silence lui brisait les tympans comme autant de cris perçants ; et aussi fort put-il l'espérer, personne ne lui répondit. Pas même son corps. Ses bras, comme cloués au sol, refusaient de lui obéir – et plus il tentait de soulever ses muscles fatigués, plus la sensation dans ses doigts semblait lui échapper. C'est trop serré. Quelque chose avait dû lui tomber dessus... La perfusion, où est la perfusion ? Bordel. L'aigu succédait le grave dans son esprit tiraillé entre des maux de tête fantômes et une impression cotonneuse d'absence qui le laissait tout juste tourner la tête à droite ou à gauche. Les souvenirs s'entrechoquaient. Le vide rendait tout plus compliqué.
Le noir était devenu blanc ; les larmes aux yeux, il tenta de distinguer plus que de très vagues lignes floues.

« Papa... »

Il n'était plus là. Il ne répondrait pas. Il ne reviendrait pas. Cette certitude brutale lui fit l'effet d'un couteau en plein cœur. Pourtant tu lui as dit de te laisser, non ? Si. Il a fait ce que tu voulais, non ? Si. Mais je ne voulais pas qu'il m'écoute. L'endroit et l'envers se mélangèrent ; il voulut tousser mais ne put qu'à peine déglutir. Peut-être allait-il mourir enterré vivant, finalement. Sous tout ce blanc. Tout ces décombres. Son nom serait dans le journal, beaucoup de presqu'inconnus devant sa pierre tombale. Les gens aimaient se souvenir des autres à leur mort. Ça leur faisait un joli dernier souvenir. Et s'il n'aimait pas ça, s'il ne voulait ni de fleurs ni de prêtre, il n'avait malheureusement pas son mot à dire. Fallait pas mourir.

« Vo u hai t ré v ie  ? … o u se i en ? »

Je voulais pas mourir.

« e pa... si vou s v o é. »

Encore coincé entre rêve et réalité, Leftie laissa glisser sa tête sur le côté pour mieux voir la silhouette qui se découpait de plus en plus distinctement dans son monde immaculé. Il pensa être mort. Une côte avait pu traverser un de ses poumons. Abîmer son cœur ou une artère. Il n'y avait que l'embarras du choix ; passer à travers le plancher avait pu entièrement le déboîter. Et lui, à trop bouger, s'être bêtement achevé. Quelle triste histoire.
Mais ça ne collait pas tellement.

C'était quoi déjà ? … Ah, oui.

'Le blanc de l'hôpital lui brûla les rétines.'

« Uhhhhrg. Perfusion... »

Son incapacité à lever le bras pour calmer la démangeaison qui lui brûlait la peau imposa une fin abrupte à son rêve éveillé. Étourdi, il jeta un regard perdu à la personne penchée sur lui. Sa peau sombre lui fit oublier la tenue et le décor ; immédiatement, un soupir infiniment rassuré s'échappa d''entre ses lèvres. Dieu merci.

« Haleeeeey. » Sa voix traîna longtemps ; comme après une anesthésie locale, il avait l'impression de ne plus savoir comment articuler. « Ta lettre... »

Dans sa tête, les dates réapparaissaient pour mieux se mélanger. Pour lui, ça ne faisait pas trois ans et demi mais cinq mois ; quant-à l'hôpital, il avait tout aussi bien pu y passer dix ans. Les incohérences ne le gênèrent pas. Ça n'avait pas grande importance. Tout finirait bien par retrouver sa place.

« J'aurais dû retourner te chercher. Tu m'aurais aidé, toi, hein... ? »

On lui offrit un sourire qu'il n'aurait su qualifier. Dégoûté par l'odeur de la nourriture, il serra les lèvres devant le couvert froid et tourna la tête comme il le put.

« Pas comme... Chris. Lauren. » Dans un ultime effort, il tenta de tirer ses bras vers le haut pour libérer ses poignets. « Et mes parents...

-Arrêtez, vous allez vous faire mal. »

Les deux mains qui vinrent se poser sur ses épaules lui firent l'effet d'une douche froide. Épuisé, désintéressé, il abandonna. Ça ne servait à rien. Il allait devoir se débrouiller autrement. Ça ne marchait pas. Il n'avait pas le choix.

« Elle m'aurait cru, elle... »

La fiction se détachait de la réalité en marées nauséeuses.
Il sortirait. Quoi qu'il en coûte.
Il sortirait.

« Elle m'aurait cru... »


Dernière édition par Leftie Lewis le Sam 28 Sep 2013 - 3:28, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone   Ven 27 Sep 2013 - 22:16

did you forget to take your meds did you forget to take your
-Septembre 2011

Tap, tap, tap. Gauche, droite, gauche. Un mètre, deux mètres, dix mètres. Dix secondes, vingt secondes, trente secondes. Clac ; la porte coulissante s'écarta de leur chemin. Terminus, tout le monde descend.
Ni sa bouche, ni ses yeux ne tentèrent le moindre mouvement lorsqu'il vit les chaises en face de la sienne. Il se contenta de suivre la direction qu'imposait la main sur son épaule, docile, avant de ne se laisser tomber à la place qu'on lui désignait. Ni colère, ni dégoût, ni tristesse ne vinrent altérer la parfaite indifférence peinte sur son visage pâle. Ses épaules affaissées tressautèrent légèrement quand il entendit l'aide-soignant sortir ; ce fut tout.

Il était là. Qu'on ne lui en demande pas plus.

« On... On commençait à croire que tu ne voudrais plus jamais nous revoir. »

Yeux à demi-clos, Leftie hocha pensivement la tête. Il était incapable d'exprimer sa colère, mais il ne l'oubliait pas. Elle était toujours présente, cette rancune tenace. Enfouie profondément dans ses veines, diluée par les médicaments, mais bel et bien présente. Un autre jour, il aurait pu accepter de les revoir uniquement pour leur faire comprendre qu'il les détestait : mais pas aujourd'hui, pas maintenant. Son cerveau refusait de lui prêter les ressources nécessaires pour ça. L'indifférence noyait tout le reste. C'était frustrant. Il s'en fichait.
Ne voyant qu'ajouter à ça – parce qu'il était là, non ? – il décida de garder le silence. Trouver le courage de parler était déjà quelque chose en soi, alors gaspiller des mots... Il n'imaginait même pas.
Ses parents s'entre-regardèrent.

« Tu as l'air, très...

-Médicaments. »

A leur tour de hocher la tête, songeurs. Se plaindre de pilules qui lui ôtaient toute personnalité – « mais c'est pour votre bien » – n'aurait servi à rien ; il fallait au moins avoir un trou dans l’œil pour être considéré comme une victime, ici. Il aurait pu leur dire qu'on l'avait lobotomisé, bien sûr. Mais ils ne l'auraient probablement pas cru. Sans compter que les médecins auraient démenti. Or on croit toujours le docteur. Pas le fou. Il a tout les droits, après tout. Il sait ce qu'il fait.
L'erreur est humaine, pourtant. Le médecin aussi. Tellement rassurant.

« On a voulu passer, la semaine dernière. Mais les médecins ont dit que tu ne recevais pas de visites... Enfin, c'est arrivé deux fois. »

Son père croisa les bras. Ils avaient l'air de marcher sur des œufs. Ridicule, vu sa capacité de réaction actuelle. Il n'était même pas certain de pouvoir forcer un rire. Encore moins d'en avoir envie. Alors s'énerver... Quelle utopie.

« Tout va bien... ? On te traite correctement ? »

Haha.
Il aurait voulu répondre quelque chose de salé ou même carrément acide, si on ne l'avait pas privé de toute envie superflue. Ceci dit, c'était sûrement de sa faute. A force de faire n'importe quoi. C'était à prévoir. Il fallait bien qu'ils gèrent leurs patients. Il comprenait. Il avait quand même envie de leur cracher dessus, mais il comprenait. De façon purement intellectuelle.
Humainement, donc, il leur crachait dessus. Sur eux et toute l'institution médicale d'Alabama et des États-Unis. Ses yeux se baissèrent vers les marques rouges qu'il avait aux poignets, puis sur ses phalanges écorchées. Il put voir ses parents suivre son regard et, par souci de clarté, posa ses mains sur la table.

« J'étais en iso. -lement, ajouta-t-il après une seconde de réflexion. Je crois. Peut-être ? Hmm... »

L'air ailleurs, il tenta de reconstituer le puzzle. Il ne se souvenait de la chambre d'isolement que par bribes, quoi qu'il y ait déjà été à deux reprises. Il en était chaque fois sorti avec l'impression d'avoir été bourré de sédatifs, mais ses souvenirs allaient rarement plus loin. Avoir des trous de mémoire de plusieurs jours ne lui plaisait pas. Qui sait ce qu'ils pouvaient faire là-bas, hein ? Pas lui, en tout cas. Pourtant il y avait passé des heures et des heures et des heures. Dans ses mauvais jours, il se figurait qu'on lui avait fait tout et n'importe quoi. Rien que qui que ce soit veuille entendre.
Trop indifférent aujourd'hui pour s'en inquiéter, il se contenta de hausser les épaules. Ça devait être ça. Pas de visiteurs en isolement. Pas sûr qu'ils aient envie de le laisser voir ses parents quand il jetait le mobilier sur les infirmiers. Évidemment. Il aurait été capable de...
… Il n'en savait rien, en fait. Il ne se connaissait plus.

« … J'avais jeté une plante sur l'infirmier. Je crois. C'est ce qu'on m'a dit ? conclut-il en haussant les épaules. Mais il l'avait sûrement mérité. »

En menaçant de le piquer s'il refusait encore et toujours médicaments et thérapie, à priori. Cette fois-là avait dû coïncider avec une crise. Le pauvre homme en était quitte pour un sacré bleu.
Curieusement, ça n'eut pas l'air de rassurer ses parents.

« Il faut que tu te laisses soigner, mon chéri... Nous... »

Adossé à sa chaise, il laissa son regard courir sur le visage rond de sa mère, ses traits tirés et ses joues rougies. Les béquilles posées à côté de son père lui arrachèrent un vague pincement au cœur.
Il ne se connaissait plus, non. Ne se comprenait pas. Parfois, il était sûr de ce qu'il disait – sûr d'être dans son bon droit, d'être normal. D'autre fois, il n'était plus sûr de rien. C'était une de ces autres fois. Son esprit était au clair. Il n'entendait aucune voix. Le sentiment de persécution en moins, il peinait à justifier des actes dont il ne se souvenait souvent qu'à peine ; c'était difficile. De tracer des lignes. Rester à l'intérieur. Accepter. Parce que dans ces moments-là il ne se sentait plus malade, vous voyez ?
Juste... Fatigué.

« On aimerait vraiment que tu rentres.

-... Heh – »

Sa bouche s'entrouvrit sur mille insultes et menaces de mort muettes. Parce que, non. Non. Ils l'avaient mis ici. Ils l'avaient abandonné. Jeté. Comme un meuble qui fait tâche dans le paysage. Un vieux vêtement. Ils n'avaient pas cherché à comprendre. Ni avant, ni après. Ils avaient simplement attendu qu'il devienne gênant – et dangereux, dans le même temps – pour l'éjecter vite fait bien fait. C'était ce qu'il ressentait. Très honnêtement, sans exagérer. Alors... Rentrer ? Quel genre de personnes iraient jeter leur fils au bas d'un ravin pour lui pleurer ensuite de remonter ? Qui pourrait...
Oser, lui demander...
De faire des efforts, encore – ?

« Vous... »

Ils durent lire la colère dans ses yeux ou ses poings serrés, parce qu'il put très nettement distinguer l'anxiété sur leurs visages. Il voulut leur cracher dessus, ou peut-être les insulter vraiment ; leur dire d'aller se faire foutre, parce qu'il finirait par sortir d'ici, tout seul, sans leur aide, sans personne, et que ce jour-là, quand on clamerait qu'il n'avait rien du tout, ils, seraient... Seraient, obligés de... D'admettre...

Que tout ce temps, il...

Il...

« … Je veux rentrer aussi... »

Aucune larme ne roula de ses yeux, mais les mots peinèrent à se glisser hors de sa gorge serrée.
Je veux rentrer.
Et tant pis si c'était lui qui avait raison.
Tant pis ; il était trop fatigué.

Faites moi oublier.

did you forget to take your meds did you forget to take your

Les médicaments ne tuent que la maladie, tu sais.

Et tu n'es pas ta maladie.

Si ?

did you forget to take your did you forget to take your did
- 24 Décembre 2012

« … Où est mon cadeau ?

-Comme tu n'arrêtais pas de répéter qu'on allait mourir – dixit les Mayas, qui je te cite « ne se trompent jamais, ce sont des Mayas » – je me suis dit que ce serait une perte de temps de t'en prendre un et –

-Rhaaa ! Arrête de faire l'abruti ! Où tu l'as caché ?

-Her, me frappe pas ! T'as qu'à t'en prendre aux Mayas ! »

Un rire amusé résonna au fond de la pièce, loin d'un sapin qui n'avait aucune envie de se faire renverser ; excité par toute cette agitation, un petit chien au poil court vint japper au pied des jeunes gens. Sous le regard attentif du petit-ami de cette dernière, Lauren profita d'un bref silence pour faire une prise de catch à son cousin – cousin qui rétorqua que ce n'en était pas une (« ou peut-être une prise Maya ») avant de la saisir par la taille pour la chatouiller. En un instant, les exclamations enjouées reprirent de plus belles.
De l'autre côté du salon, Sharon préparait la table pour le réveillon. Trois personnes âgées et quelques adultes discutaient près du feu ; les autres, dont Tom et Teresa, passaient ici puis là pour aider les hôtes à tout mettre en place ou attiser le feu symbolique qui brûlait dans l'âtre.
Sans brusquerie ni violence, Leftie attrapa une de ses rares cousines, venue prêter main forte à la cause féminine, sous les aisselles.

« Ça t'apprendra à aider les partisans de l'apocalypse, commenta-t-il sans se soucier des gesticulations de l'adolescente. Tiens, quelqu'un a vu papa ?

-Tu as dû le cacher avec mon cadeau, maugréa Lauren en croisant les bras. J'arrive pas à le croiiiire, tu dois forcément m'avoir pris un truc... »

Tout en relâchant sa captive, le jeune homme haussa plusieurs fois les sourcils. Son visage entier plaidait coupable à sa place.

« Tu devrais même m'en avoir pris deux ! Comme j'en ai pas eu de ta part, l'an dernier.

-Her. Je te signale que j'ét-

-Oh, attention aux décorations ! »

Les deux jeunes gens dirigèrent un regard intrigué vers Sharon. D'un mouvement de tête qui fit rebondir son brushing, elle leur adressa un sourire désolé ; puis, plus discrètement, elle désigna l'âtre et les personnes assises autour.
Leftie pinça les lèvres, mais agréa.

« … ais en cure de repos au milieu des dauphins, poursuivit-il en tournant le dos au reste de la salle pour pouvoir grimacer en paix. D'ailleurs c'est ça, ton cadeau. Un dauphin. »

Lauren protesta pour la forme, mais le pique de tension qui avait noircit le visage de son cousin lui avait également fait perdre un peu de son entrain. Le remarquant, soucieux de ne gâcher les fêtes de personne, il poussa un soupir vaincu ; passa son bras derrière son épaule et partit chercher – devant témoin – le cadeau mystère dont il était question depuis plusieurs minutes. Toute à sa joie, la jeune femme en oublia bien vite le reste.
Leftie avait beau être revenu depuis plusieurs mois déjà, son séjour restait un sujet sensible, pour ne pas dire « à éviter ». Ses grands-parents, entre autre, n'étaient même au courant de rien. Entre ceux qui savaient tout, ceux qui savaient un peu et ceux qui pensaient qu'il avait passé quelques six mois dans un centre de repos après le traumatisme qu'avait été cette tornade, il peinait à s'y retrouver. Résultat, il se taisait. Même avec Lauren, qui était de loin sa plus proche confidente, les sous-entendus s'arrêtaient généralement à des « ça va ? » et autres « si un jour t'as besoin, je suis là ».

« C'est ici, señorita.

-Muchas gracias, señor.
 »

Tout le monde semblait considérer que c'était du passé, maintenant. « Il a été malade », et c'est tout. Comme une mauvaise grippe. Comme si son séjour l'avait... Guéri, en quelque sorte ? Pas définitivement, mais presque. Alors lui aussi avait fini par y croire. Après tout, il allait parfaitement bien. Ça ne changerait pas du jour au lendemain.

Bipbipbip bip – bipbipbip bip

« Uh ? Ohhh, médicaments ? »

Leftie haussa les épaules, ennuyé. L'alarme de sa montre fut muselée d'une pression près du cadran.

« On s'en fiche, c'est Noël.

-T'as pas déjà dit ça la semaine dernière ?

-On s'en fiche, je te dis.

-Ou celle d'avant...

-Et puis je vais pas me mettre à avoir la rage d'un coup. Tiens, il est dans l'armoire. Ton cadeau. »

Une exclamation enjouée vint chasser les inquiétudes de la jeune femme. Au fond, il devait avoir raison : une fois ne pouvait pas faire de mal, non.

Sauf qu'une fois, et une fois, et une fois, et une fois, encore une fois, une autre fois, juste une fois, une fois, la dernière fois, on s'en fiche, c'est qu'une fois...

A la longue, ça commençait à faire...

« Ahhhh ! Menteur, y'a rien là-dedans !

-Hm ? Ah tiens, oui...Tu sais quoi, ça devait être un cadeau Maya. Ceux-là, on en parle beaucoup mais on les voit jam – her, arrête ! Ça va, ça va, je me rends ! »

Beaucoup, non ?

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-03 Mars 2013

Un gentil sourire aux lèvres, Leftie laissa deux poing minuscules se fermer sur ses index. Un glapissement ravi fit écho à sa docilité. Visiblement comblé de joie par le jeu de ses mains attrapant ces doigts immenses, le petit garçon agita ses pieds sous la couverture bleue. Plus il gazouillait, plus son compagnon de bêtises souriait : le bonheur étant contagieux, le bébé se remettait alors à rigoler de plus bel. Occupé à lui grimacer, le jeune homme aurait eu le plus grand mal à s'en lasser. Il adorait les enfants.
Christine, jusqu'alors accoudée à la fenêtre, se redressa pour étirer ses longs bras au-dessus de sa tête. Il n'en fallut pas plus à son ami pour saisir le message ; à contrecœur, il se força à abandonner le petit bout de chou dans son berceau.

« Monsieur arrive ?

-Exact. Et Monsieur te tuera s'il te trouve ici. »

Tout en essayant de déterminer à quel point la rouquine pensait ce qu'elle venait de dire, Leftie attrapa son manteau et le fit glisser sur ses épaules. D'un mouvement preste mais assez gourd, il vint alors s'appuyer contre le dos de la jeune maman pour regarder à son tour par la fenêtre. Sans le moindre doute, effectivement, c'était la voiture de son conjoint qui se garait en contrebas de l'immeuble. Il reconnaissait la couleur délavée de son capot à des kilomètres, sans pour autant être capable de repérer le mari en question quand ils attendaient l'un derrière l'autre au supermarché.
Ennuyé, il recula et saisit son sac. S'il ne remercierait jamais assez Catherine de ne pas lui avoir tenu rigueur de l'épisode avec l'arme à feu, il persistait à croire que pour se faire pardonner un mariage auquel il n'avait pas pu assister, internement oblige, ç'aurait bien été la moindre des choses de sa part d'épouser quelqu'un n'ayant pas une aversion physique envers lui.
En effet, pour quelques obscures raisons, ce type ne pouvait pas malheureusement le supporter. La seule fois où il était venu prendre des nouvelle de Catherine en sa présence, il s'était retrouvé à la porte en deux morceaux : d'abord sa propre personne, ensuite un CD qu'il avait dû laisser là des années auparavant. Voir son nom écrit quelque part devait être intolérable. Allez savoir. Cet homme devait avoir des tas de problèmes, s'il ne supportait pas que sa femme invite ses amis chez eux. De gros problèmes.

« ...Il est pas du genre nazi, ton mari ? »

Soufflé par sa propre délicatesse, il ne s'étonna qu'à moitié d'être poussé vers la sortie.

« Il te déteste parce que tu m'as menacée avec un flingue, murmura-t-elle en jetant un regard anxieux par-dessus l'épaule de Leftie, vers les escaliers.

-Si rancunier.

-Ça, et parce que tu es mon ex. Aussi.

-Ha ? Et qu'est-ce qu'il croit, qu'on s'embrasse en cachette ? »

Il y eut un vague moment de malaise durant lequel le jeune homme, songeur, ne sut qu'ajouter. Ça allait faire cinq ans qu'ils avaient rompu. Depuis, il n'avait eu ni le temps ni l'envie de reconstruire une relation stable avec qui que ce soit ; c'était peut-être pour ça, tout compte fait, qu'il se visualisait sans le moindre mal l'époque où ils avaient été ensemble. Ce n'était pas si loin que ça, s'il enlevait les années de noir et de terreur. C'était même tout proche.
Depuis qu'il allait mieux et qu'ils s'entendaient de nouveau à la perfection, leur complicité était d'autant plus évidente. Mariée ou pas, ça collerait toujours entre eux : elle le savait, il le savait, et à priori le bienheureux époux le savait aussi.
D'un geste empressé et maladroit, Catherine posa ses deux mains à plat contre le visage de son ami.

« T'es trop beau, aussi. Tu cherches les ennuis.

-Et c'est toi qui dit ça ? »

Il y eut une vraie indignation dans la voix du jeune homme que le bruit de l’ascenseur arrivant à cet étage, malheureusement, noya aussitôt. Ses pas rapides dans les escaliers ne l'empêchèrent pas de sentir un regard noir posé sur sa nuque, mais il était trop loin déjà pour avoir pu être reconnu d'une façon ou d'une autre, et ne s'en inquiéta donc pas. A moins que son parfum ne soit lui aussi atrocement interdit et reconnaissable... Mais puisqu'il ne lui semblait pas avoir entendu dire qu'elle avait épousé un chien de garde, ça devait être bon.
Et puis c'était idiot, toutes ces cachotteries. Il n'avait pas à se déguiser et prendre rendez-vous pour rendre visite à une amie. Content ou pas, ce type allait devoir accepter qu'ils...
Étaient...

« ...Hhhh... »

Une violente douleur le prit à la nuque ; comme un brutal coup de marteau dans les cervicales, mais uniquement les cervicales – pas la peau, pas les nerfs, juste les os. La sensation, violente et oppressante, le fit lâcher la rampe pour passer ses doigts contre son col. Sa peau commençait à le brûler. Sa colonne fut parcourue d'un long tremblement. C'était étrange. Étranger. Anormal – et pourtant, étonnement familier. Où est-ce qu'il avait déjà pu ressentir ça...
Cette sensation pressante d'être fixé, surveillé –
Mais par qui ?

« ...Allez vous faire voir. »

Personne ne lui répondit.
Ses jambes chancelantes se plaignirent mais descendirent encore deux, puis trois marches ; à la quatrième, la sensation de malaise se fit plus forte. Pourtant, impossible de se retourner. Il y avait ce « et si » qui martelait sa tête d'idées noires, le paralysant de haut en bas jusqu'à lui en couper la respiration – cette certitude infantile qui lui soufflait que s'il se retournait il mourrait dans l'instant, et contre laquelle il ne pouvait pas lutter.
Et c'était ridicule. Et il s'en rendait compte.
Parce qu'il n'y avait rien derrière lui. Une petite vieille, au pire. Allez. Il pariait sur une vieille dame.

Son corps pivota lentement.
Très lentement.

« ... Ha... haha... »

Rien. Évidemment.

« Abruti. »

Cette histoire de mari jaloux avait dû le stresser plus qu'il ne le croyait. Vu le regard assassin de cet homme, ceci dit, qui aurait pu le lui repro –

« Uh – ? »

Il lui sembla que l'on tirait son col en avant ; ses yeux s'ouvrirent en grand, incapables de procéder ce qui venait de se passer, incapables aussi de faire quoi que ce soit pour empêcher l'inévitable – pas plus que ses mains, qui ne cherchèrent pas à se rattraper au métal de la rampe sur sa droite quand, sans un bruit, comme l'on regarde un vase entamer sa longue et mortelle chute vers le sol, son corps bascula dans le vide qui précédait ses pas.

Tu tiens plus debout, Leftie.

… Qui ?

Crac.

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-26 Mars 2013


Une brosse à dent verte coincée entre les lèvres – d'une façon typiquement fumeur, commenta la Cathy quelque-chose qui cherchait désespérément son haut dans la pièce attenante – Leftie jeta un regard fatigué à son reflet. Un instant, il put presque sentir sa main droite se diriger vers l'armoire à pharmacie ; et puis, à mi-chemin, elle sembla se raviser et fondit plutôt vers le tube de dentifrice. Lire les étiquettes était devenu une manie, chez lui. A l'époque où il aimait assez mélanger les pilules aux boissons avant de plonger dans la baignoire, c'était une des conditions vitales pour ne pas s'endormir sous l'eau : de ses quelques mésaventures sur le plancher ou dans les toilettes, il avait appris à ne plus avaler n'importe quoi. Aujourd'hui encore, rien à faire. Même avec deux grammes d'alcool dans le sang, il aurait lu les indications de la boite d'aspirine avec un sérieux hors de propos. Ça lui collait à la peau.
Son séjour à l'hôpital avait également laissé quelques cicatrices. Son amour des étiquettes s'y était marié avec une peur viscérale d'empoisonnement ; ne serait-ce que lire les noms et les effets secondaires, en plus d'apaiser ses craintes, lui donnait l'impression de garder un tant soit peu de contrôle sur son corps. C'était rassurant.

« Mince, rien à faire, je la trouve pas... Tu l'as mangée ou quoi ? »

Leftie cracha dans le robinet un mélange rouge et opaque de salive et de dentifrice. Sans s'en formaliser, doigts crispés sur sa brosse et le lavabo, il jeta un regard perplexe à la jeune femme qui l'observait à travers le miroir ébréché.

« … Quoi ? »

Il la vit répéter très clairement, mais fut incapable de deviner les mots que traçaient les lèvres roses de son reflet. Par mesure de sûreté, il lâcha un « sais pas » prudent accompagné d'un bref haussement d'épaule. Ça eut l'air de convenir. Agacée, elle grinça des dents avant de disparaître quelque part hors de son champ de vision. Sans plus s'en inquiéter, le jeune homme récupé

« Ah ! Il est là ! »

ité. Ses yeux s'écarquillèrent.

« Là ?

-Oui, mon ch »



« ppelle ! »

Quoi ?

Avec une douceur toute féminine et un grand sourire, Cathy quelque-chose claqua la porte.
Silence.
Yeux plissés, sourcils froncés, Leftie massa doucement ses tempes. Foutue fatigue. Après un bâillement de rigueur, il voulut lâcher la brosse à dent qu'il ne tenait déjà plus ; jeta un regard brumeux à la glace de son armoire ; ne se reconnut pas tout de suite, et faillit bien reculer pour s'éloigner de la forme tout juste humaine qui lui faisait face.
Foutue fatigue, oui. Une larme carmin roula de son œil gauche. Il l'essuya sans y penser.
Sauf que ça ne s'arrêtait pas.
Le sang tâcha son t-shirt pour s'écraser en ronds parfaits à même le sol.

« … Non. Fichez moi la paix. »

Résolu et énervé, le garçon passa un bras nu contre ses paupières ; la traînée rougeâtre qui colora sa peau fut ignorée avec toute la volonté du monde. Ça n'existait pas. Les docteurs l'auraient dit, ses parents l'auraient dit, même Lauren l'aurait dit : c'était dans sa tête. Juste dans sa tête. On ne saigne pas comme ça. C'était... Une hallucination, rien de plus. Il ne se laisserait pas avoir. Tout allait bien. Parfaitement bien. Il allait bien. Bienbienbien, bien, bien, par-fai-te-ment-bien.
Ses murmures affolés, pourtant, n'empêchèrent pas son corps de trembler violemment.
Ça n'existe pas, ça n'existe pas. Ses yeux détaillèrent les petites tâches écarlates sur le plancher. Il déglutit. Ça n'existe pas ; il ferma les yeux et compta jusqu'à trois. Inspire, expire. Doucement.

Trois.

Deux.

Un.

« … Ça va mieux ? »

Mains serrées sur ses genoux, il acquiesça.
Zéro.

« T'es vraiment incapable de te débrouiller tout seul... Qu'est-ce que tu ferais sans moi, hein ! »

La claque familière qui vint décoiffer ses cheveux châtains fut si brusque qu'il en rouvrit les yeux d'un coup : Lauren, souriante, lui adressa une grimace. Ses petites mains maladroites étaient occupées à ranger le contenu d'une boîte à pharmacie en métal qu'il avait déjà vu par plusieurs fois traîner dans le sac de cette dernière. L'odeur de désinfectant le prit à la gorge. Il ne savait plus très bien où il était ; encore moins quel jour, quel mois. Quand par rapport à quoi. Tout en luttant pour garder son calme et sortir de cette semi-conscience brumeuse dans laquelle il avançait, Leftie parcourut lentement la pièce du regard ; s'arrêtant tantôt sur un meuble dont il ne se souvenait plus, tantôt sur
T'es vraiment un bon à rien, tu sais
Un vr

as. Son rire, quoi que contagieux, ne parvint pas à lui tirer plus qu'un sourire fatigué.

« Tu travailles trop tard, si tu veux mon avis... Tu devrais demander à faire le service plus tôt, peut-être ? »

Les pansements et bandages sur son bras gauche accaparaient toute son attention. Est-ce qu'il était tombé dans les escaliers... ? Des flash désordonnés inondèrent son cerveau d'informations qu'il fut incapable d'interpréter. Il avait un mal de tête carabiné. Peut-être à cause de la chute. Il faudrait vraiment qu'il fasse plus attention... Un jour, sa nuque romprait net. Ce serait tout de suite beaucoup moins drôle et anecdotique. N'est-ce pas?
Ou bien ce serait hilarant, au contraire.
HA HA HA HA.

Sourd à ses propres convictions, il chassa le malaise qui lui tordait l'estomac. Les questions ne cessèrent pas pour autant. Comment avait-il fait pour tomber aussi bêtement ? Comment était-il arrivé ici, d'ailleurs – et pourquoi avoir été voir Lauren en premier, quand il avait sûrement de quoi soigner des bleus et des coupures aussi superficielles chez lui ?
… Quelle heure était-il ?

« J'y penserai, murmura-t-il en tapotant affectueusement l'épaule de sa cousine. Écoute, je dois y aller. Je te ra –

-ppelle ! »

Avec une douceur toute féminine et un grand sourire, Cathy quelque-chose claqua la porte.



C'était Cathy, oui ?

Son regard vide se posa sur la porte close.

… Est-ce que c'était vraiment arrivé, au moins ?

« Merde... »

Pris d'un violent vertige, il dut se rattraper au miroir de l'armoire pour ne pas tomber.
Tout tanguait. Ça partait en morceaux ; il ne comprenait plus rien. Rien du tout.
Ni lui, ni le monde –
Rien.

« Calme toi, respire, respire... »

Quelque part dans le salon, le téléphone sonna.

« ... »

Quelque part dans le salon, le téléphone sonna.
Quelque part dans le salon, le téléphone sonna.
Quelque part dans le salon, le téléphone sonna.
Quelque part dans le salon, le téléphone sonna.

« C'est dans ma tête, c'est dans ma tête, c'est dans ma tête, c'est dans ma tête... »

L e t é l é p h o n e s o n n e s o n n e s o n n e l e t é l é p h o n n e s O n N e L e T é l é P H O n e S O N N E l e t é L é p h o n E s o N N e d r i i i n g d r i n g l e t é l é p h o n e L e F t I E L E t é l é p h o N e S O n n E d i n g D I N G d o n g f a I S q u e l Q U e C H o s E ç a n e s a r r ê t e r a j a m a i s ç a n e s a r r ê t e r a P A S f a i s q u e l q u e c h o s e n e r s t e p a s l à A B r u T I t u f a i s p i t i é T U F A I S p i t i é p i t i é po u r q u o i t u n e M E u R s p a s t u a u r a i s d û O N L E S A I T T O U S L E S D E U X t u a u r a i s d û l â c h e L â C H E e t p a t h é t i q u e –

« Ça n'existe pas ça n'existe pas ça n'existe pas... »

U n f r i s s o n glacé remonta l e l o n g de sanuque. Ses pupilles s e d i lat è r ent ; un e vio l en t e s e c ousse vi n t f aire tr e m bl er s e s l è v r e s e t sesdoigtsraidisparlapeur. Il était t e r r oris é. Litt ér a l e men t. Commentsavoircommentfairequ e f aire – et pou r qu o i rien ne se passaitjamaisnorm a l ement, pourquoi ? Mains sur ses or e i l le s, il t e n t a de f a i re tairelesvoix qui l'em p êch ai e n t d e pe nsercorrectement.
Ç a n ' e xi s t e pa s.
Ça va s'arrêter, ça ira, ça ira –
Ça n' ex i s te p a s.
Tout ira bien
Ç an' e xist e p as.
Mais si ça ne s'arrangeait pas ?
Et si...

C'était


« ... »

Parfaitement réel ?
Le reflet disloqué que lui renvoyait le miroir lui arracha un rire étranglé ;
Quelque part dans le salon, le téléphone sonnait.

and complications and complications and complications and
-12 Avril 2013


Driiiiiiiiing.

« Leftie ! »

Bam, bam, bam.

« Leftie ! Ouvre la porte ! »

La voix de Lauren résonna pour la énième fois dans le vide des escaliers sans y trouver le moindre écho. Si son cousin était à l'intérieur, il était aussi silencieux que le plus froid des macchabées. Un macchabée... A cette pensée, sa gorge se serra. Mais non, non – elle s'était promis de l'aider, hors de question de faire marche arrière maintenant. Content ou pas, il devrait bien faire ce qu'on lui disait. Sa main heurta de nouveau le bois de la porte. S'il avait des médicaments, ce n'était pas pour faire joli ou bousiller son cerveau : c'était uniquement... pour son bien. Doigts croisés, elle pria pour qu'il l'écoute. Il allait bien falloir que ça lui rentre dans le crâne, à la fin !
S'il recommençait à s'enfoncer dans son isolement et ses délires, son séjour à l'hôpital n'aurait servi à rien. Et tous leurs efforts, tous ces...

De colère, la jeune femme abattit brutalement son poing serré sur la poignée.

« ABRUTI ! T'es qu'un -... Uh ? »

La porte s'ouvrit toute seule, sans grincer ni gémir. C'était... Ouvert ? Un mauvais pressentiment la fit trembler de la tête aux pieds. Il n'oubliait jamais de pousser les verrous, surtout dans ses moments de crise. Il aurait pratiquement fallu appeler les pompiers pour le faire sortir de là, les plus mauvais jours. Sans exagérer.
L'épisode que lui avait raconté Catherine lui revint en mémoire ; cœur battant, elle entra discrètement dans la pièce principale. Faites qu'il aille bien, faites qu'il aille bien...

« Leftie... ? »

Les rideaux avaient été tirés et les lumières éteintes : c'était tout juste si on y voyait à un mètre. Pourtant, à première vue, personne ne gisait au sol. Rassurée, elle plissa les yeux en quête de l'interrupteur qui lui permettrait d'y voir plus clair. Elle avait appelé pour lui demander de revenir chez lui, qu'ils puissent l'aider et surveiller ses prises de médicaments, mais... Puisqu'il lui avait répondu d'aller se faire voir – et parce qu'il avait semblé extrêmement angoissé, surtout – elle n'avait pas tellement eu le choix. Le laisser seul dans cet état revenait à lui donner une corde bien solide. Croire qu'il s'en servirait pour réparer quoi que ce soit était complètement idiot : ce n'aurait pas été la première fois qu'il aurait essayé d'en finir. Pourquoi ne pas lui tenir le tabouret, tant qu'ils y étaient...
Ses doigts appuyèrent enfin sur le bouton blanc. Clic ; jour.

Toutes les couleurs fuirent son visage.

« Eh – ! »

Le miroir, en face d'elle, lui renvoya l'ombre de ses yeux écarquillés : puis, dans un bruit mat, toutes les lumières s'éteignirent.

« C'est toi, l'abrutie. »

Nuit.

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Il y avait quelque chose de tout-à-fait fascinant dans la façon dont les paupières de l'endormie papillonnaient pour s'efforcer de reprendre conscience ; ça donnait l'impression d'observer la démarche hésitante d'un faon, ou de fixer impatiemment l'écran d'une télévision en priant pour que l'héroïne ne soit pas trop salement amochée. Lèvres serrées, le méchant de l'histoire se laissa aller à espérer la même chose. Il n'y avait aucune raison que ce ne soit pas le cas, se répétait-il depuis une demi-heure au moins – mais on n'est jamais trop prudent, et il avait la fâcheuse manie de tout rater à des degrés impossible dès que c'était important.
Minable, raté, incapable.
Ses ongles rongés tapotèrent nerveusement sur le dessus d'un ordinateur portable abîmé. Après de brèves secondes d'hésitation, il fut calé à l'intérieur du sac à bandoulière qui trônait sur la table du séjour. Les autres objets dont il était déjà rempli émirent de petits tintements de protestation auxquels il n'accorda pas la moindre valeur. Malgré tout, il retira le couteau pour le placer plus prudemment dans une des poches encore vide. S'il rayait toutes ses affaires, il n'était pas sorti des ennuis...
Mains pressées derrière sa nuque, il jeta un regard anxieux alentours. Ça allait être bon. Il ne voyait pas quoi emporter d'autre. Même son téléphone portable avait fini dans la poche de sa veste ; et pourtant, Dieu savait qu'il haïssait ce truc.

« Rhmmmn... »

Ses yeux bleus se déplacèrent jusqu'à Lauren. Elle avait ouvert les siens. Quoi qu'encore sérieusement sonnée, elle parvint à le reconnaître : ou du moins supposa-t-il qu'elle l'avait reconnu, puisqu'elle commença à s'agiter.
Dommage qu'il n'y ait pas de caméras. Ils faisaient deux acteurs... Parfaits.

« Putain de bordel de – LEFTIE ! »

Par réflexe, le concerné recula. Pourtant, attachée à sa chaise, elle ne risquait pas d'aller bien loin. Elle s'en rendit compte en même temps que lui, et se mit à jurer un peu plus poliment encore. A l'autre bout de la table, il reprit nerveusement l'inventaire de ses affaires.

« Détache moi ! Ça va pas, non ?! »

Elle avait beau crier, elle n'en menait pas large. Ses yeux brillaient ; ceux de Leftie, parfaitement secs, effectuèrent à peine un aller-retour vers sa captive avant de ne se remettre à fixer obstinément le contenu du sac.

« T'as l'air en forme, commenta-t-il pour lui-même. C'est pas trop serré ?

-...Tu te fiches de moi, c'est ça ? Eh ben BRAVO, tu es officiellement la personne la plus drôle de l'univers ! »

La sentir si énervée contre lui l'énerva à son tour – et, trop perdu pour réussir à tenir un raisonnement correct, il ne trouva rien de mieux à faire que se mettre en quête de son paquet de cigarettes. Ses gestes trop brusques et tremblants ne facilitaient pas la tâche : ça ne fit que l'énerver un peu plus encore.

« Je pensais avoir le temps de partir avant que t'arrives – mais qui t'a appris à conduire, MERDE ! »

Ses poings heurtèrent violemment la table. Dépité, il se laissa tomber sur une chaise et couvrit son visage entre ses mains. Le silence les enveloppa comme un linceul.
Malgré le câble qui sciait ses poignets, elle ne craignait pas pour sa vie. Il ne lui ferait pas de mal ; tout deux le savaient plus parfaitement que quiconque. Seulement ça ne suffirait pas. Pas cette fois. Quelque chose serait cassé, à partir de maintenant, et ça ne se réparerait pas. Il le sentait bien. S'en rendait compte, quoi que confusément.
Il avait été trop loin.

« Détache moi.

-Non. Quelqu'un viendra t'aider quand je serai parti. C'est que le fil du grille-pain, de toute façon.

-T'es ridicule ! Pourquoi tu t'en ir –

-Je. Refuse. De retourner là-bas. »

Sa voix avait prit des accents glacials. Il n'y avait pas une once de doute ou de peur dans ses yeux : rien qu'une résolution ferme et irrévocable. Il ne changerait pas d'avis. Ce n'était pas discutable.

« Jamais. Je préfère encore... M'en aller » répondit-il d'un vague geste de la main.

Sur le visage de la jeune femme, la panique commença à supplanter l'agacement. Ses mains tentèrent en vain de se délier sans trop faire tanguer la chaise, mais rien à faire – il fermait son sac, et il n'y avait rien à faire. Ça lui filait entre les doigts. Leftie ne lui avait jamais paru être aussi loin. Même dans l'abri, elle avait pu sentir en lui comme une envie réprimée d'éclater en sanglots et de tout lâcher : dans sa détresse et le mouvement erratique de son arme, tout son corps n'avait cessé d’appeler à l'aide.
Mais là, cette peur viscérale qui tordait son estomac et comprimait son cerveau, elle était totalement inaccessible.

Il était complètement seul. Elle n'avait aucun moyen de le persuader de rien.

Aucun.

« Leftie, arrête, on peut –

-Non, non. Non. Tu sais très bien comment ça finira. Je peux pas, non.Toi, peut-être, mais pas moi. Pas moi. »

Il le répéta une deuxième fois, peinant à s'associer à ce foutu « moi » qui lui arrachait la langue. Ça ne changerait jamais ; ce n'était pas lui, le problème. C'était ce qui lui arrivait. Aucun médicament ne changerait ça. Aucun médecin d'aucun pays n'y pourrait rien, jamais. C'était indépendant. Ailleurs. Dans son téléphone, quelque part sur lui – peut-être en lui, mais ce n'était pas une maladie.
Ça crevait les yeux. Ces foutus appels venaient forcément de quelque part.
La première fois, ils avaient bien failli le tuer.
Mais cette fois, il ne se laisserait pas faire si facilement.

Son sac glissa sur son épaule et, à pas pressés, il se dirigea Lauren. Sa main droite saisit d'un geste habitué le portable de la jeune fille ; sans plus d'hésitations, il composa le numéro de sa tante. Une fois posé sur la table, en haut-parleur, il partit à pas pressés vers la porte.

« Leftie. »

Tap, tap, tap.

« Leftie ! »

Tap.



« LEFTIE !

-...Pardon.

-Me laisse pas... »

Clac.

« … Toute seule... »

Un unique sanglot, impuissant, s'échappa de sa gorge ; Leftie, loin déjà, l'accrocha sans s'en rendre compte au revers de sa veste.

C'est moi que je laisse. Pas toi.

did you forget to take your meds did you forget to take your

« Ça va aller. Ça va aller. Ça va aller. »

Par crainte de ne se faire repérer, il avait fini par arrêter sa voiture sur le bas-côté. Il n'était plus très loin, maintenant. Bras serrés contre son corps, il tenta d'ignorer la pluie qui le frigorifiait et la fatigue qui tirait sur ses jambes. Peine perdue. Il grelottait.

« Ça va aller. Ça va. Tout va bien. Je vais bien. Ça ira. »

Le sac lui sciait l'épaule et battait douloureusement contre sa jambe. Son téléphone n'arrêtait pas de sonner – mais que ce soit le fantôme d'Antigonish ou ses parents, il refusa systématiquement de décrocher. Il ne regarda même pas d'où provenaient les appels. C'était mieux comme ça.
Aveuglé par la pluie, il leva la tête vers la bâtisse à demi-reconstruite qui lui faisait face. Personne n'avait pris le temps de la remettre en état.

« … Ça va aller. »

Personne ne penserait à venir le chercher là.

Sa main se referma sur la vieille poignée de la porte d'entrée. Si ça s'écroulait sur lui, tant pis.
Tant mieux.

Le vieux bois grinça douloureusement ; son corps disparut dans l'embrasure.

–ce serait bien de pouvoir effacer ses ratures, non ?
Leftie Lewis
Leftie Le
Leftie
Lef
L


– Clac.



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« I was alone, falling free, trying my best not to forget ; what happened to us, what happened to me, what happened as I let it slip. I was confused by the powers that be, forgetting names and faces ; passers by were looking at me, as if they could erase it. I was alone, staring over the ledge, trying my best not to forget ; all manner of joy, all manner of glee, and our one heroic pledge - how it mattered to us, how it mattered to me, and the consequences. I was confused by the birds and the bees, forgetting if I meant it. »
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LEWIS Leftie { Coupez ce putain de téléphone

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