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 AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »

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Obedient Soldier
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MessageSujet: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   Dim 30 Déc 2012 - 16:09



* Aphrodite Areïl


*nom – Areïl
*prénom – Aphrodite
*age – 18 ans
*née le – 03 Janvier

Pouvoir
"Buffet à volonté".

▬ Tout ce qu'Aphrodite met dans sa bouche, que ce soit du bois, du métal, votre bras ou la poignée d'une porte (tout et n'importe quoi pourvu qu'elle puisse mordre dedans), elle peut le manger. Sitôt en contact avec sa salive, ce qu'elle aura décidé de manger prendra la consistance d'une pâte, comme une purée ou de la mélasse ; elle peut également appliquer n'importe quel goût à ce qu'elle mange. Si elle pense "fraise", son plat aura un goût de fraise. Si elle mâche un drap en pensant "steak", il aura un goût de steak. Aussi simple que ça.
Ce qu'elle mange grâce à son pouvoir a autant, semble-t-il, de valeurs nutritives pour elle que de vrais aliments. Si elle ne pense à aucun goût en particulier, le drap gardera un goût de drap. Si elle mord dans une table, la partie qu'elle essaie de mâcher va se décrocher du reste, un peu comme si ça avait fondu. Il en va de même pour votre bras si elle vous mord, alors attention.
Son pouvoir marche uniquement si elle y pense ; quand elle mange un biscuit, par exemple, il garde sa consistance originelle.

Alter Ego Astral
Rhylaa.

▬ Aphrodite, quand elle est partie de chez elle, avait besoin de quelque chose auquel se raccrocher ; à serrer contre elle la nuit. C'est de là qu'est née Rhylaa. Son nom, qui évoque dans sa langue natale quelque chose de doux dans tout les sens du terme, résume parfaitement sa personnalité : c'est une porc-épic rouge adorable, gentille, douce au toucher, protectrice et discrète. Elle ne cherche jamais le conflit et tente de veiller au bonheur de sa maitresse : ainsi, si Aphrodite va mal, vous pourrez sans le moindre doute la voir se frotter gentiment contre sa jambe pour la consoler, ou bien encore se glisser contre elle la nuit. C'est une bestiole tout simplement adorable, très maternelle.
Généralement, elle trotte derrière Aphrodite ou dort en boule dans son sac.

Passions
▬ Aucune. Littéralement. Elle n'aime pas vraiment se battre, et c'est la seule chose qu'elle connaisse vraiment. Ça et les armes, les combats, les entrainements... Elle n'y a réellement rien qu'elle apprécie particulièrement. Voire qu'elle apprécie tout court.

N'aime pas / Phobies
▬ Aphrodite est assez hostile à la plupart des animaux, auxquelles elle n'est pas habituée ; elle l'est d'autant plus que là d'où elle vient, croiser une bête sauvage n'était pas sans risque. Du reste elle se méfie plus facilement des personnes à l'allure dangereuse, quoi qu'elle ne sous-estime pas les capacités potentielles des autres.
Hormis cela, elle n'a peur de rien. Ou du moins n'en a-t-elle pas encore conscience, si c'est le cas.



« But I still wake up,
I still see your ghost. »

Physique

Aphrodite a l'air fragile ; pas sans défense, juste fragile. La précision est importante. Parce qu'elle est très mince, oui, presque maigre, certainement – parce qu'elle a le visage un peu émacié et de petits doigts aux ongles rongés qui lui donnent des airs de poupée abîmée mais que, peu importe la façon ou l'angle sous lequel on la regarde, elle n'a pas l'air d'une gentille petite fille. Ses yeux sont ternes, ses mouvements brusques : son visage grave, son corps nerveux et tonique. Elle ne ressemble pas à ces enfants décharnés qu'on envoie mourir sur une route avec une bombe pour seul bagage. Elle ressemble à un soldat. Quelqu'un habitué à obéir et à appuyer sur la gâchette. Ça transpire depuis ses silences jusqu'à son indifférence souvent hors de propos, dans ses réflexes aussi tranchants que des lames de rasoir.
Au moment où elle passe les portes du pensionnat, Aphrodite n'a rien d'une gamine. C'est un numéro sur une plaque. Rien d'autre.
Un peu de sable et de poussière dégringole de ses cheveux roux, plutôt rouges et bien trop longs ; quand elle les dégage de sa capuche, et si par hasard ils sont détachés, il viennent frôler ses cuisses en une cascade de mèches emmêlées. Elle y tient, alors même si elle ne s'en occupe pas et que leur allure rêche et désordonnée ferait hurler n'importe quelle personne un peu soucieuse de son apparence, elle n'a jamais pu se résoudre à les couper. Ils ne l'ont jamais gênée. Ils tombent contre ses épaules étroites et osseuses, un peu pointues ; descendent devant son torse presque androgyne. Avec ou sans pull, son absence de formes saute aux yeux. C'est un i de bas en haut, depuis son cou fin jusqu'à ses hanches à peine marquées, ses mollets qui suivent à peu de choses près la forme de ses cuisses. Sa taille est fine parce qu'elle mange le strict minimum ; son ventre est plat et ferme. Sa poitrine, à peine visible, n'attire pas tant les regards qu'elle pourrait être l'objet de moqueries : comme elle s'en fiche royalement, ça ne la touche pas. Au contraire, même – pouvoir effectuer de larges mouvements de bras sans se blesser à cause d'un bonnet F est une situation qu'elle juge enviable. De la même façon, son petit mètre cinquante-six ne la complexe pas : on lui a dit que sa petite taille et sa carrure frêle étaient parfaits pour les rôles qu'on allait lui attribuer, aussi ne s'est-elle jamais sentie lésée. Porter des objets lourds ou foncer dans le tas n'est pas dans ses attributions. Ne pas en être capable est normal. Elle ne s'en plaint pas.
Sa peau n'est ni pâle ni halée, son teint un peu cendreux. Des coupures superficielles courent sur ses bras, ses jambes et son dos ; ses deux cicatrices les plus notables sont pour l'une à l'arrière de son épaule droite, pour l'autre le long de cuisse gauche. La jeune fille a également de petits pieds, de petites mains – un discret nez en trompette, quelques tâches de rousseur à peine visible. Ses lèvres sont assez fines, ses dents suffisamment saines pour éviter toutes sortes d'infections. Ses yeux enfin, d'une couleur brun rouge plutôt sombre, sont aussi ternes que des yeux puissent l'être. Ils se contentent de suivre les mouvements, de s'ouvrir et de se fermer ; rien de plus. Elle n'est habituée ni à sourire ni à exprimer des émotions autres que la colère ou la frustration, aussi son visage est-il relativement impassible. Quand ses lèvres s'étirent, ses yeux ne sourient pas. Il faut du temps pour réapprendre à vivre normalement.
Niveau vestimentaire, Aphrodite n'est guère difficile. Ample en haut, pratique en bas : c'est tout ce qu'elle demande. Elle privilégie donc les pulls et les débardeurs, les jupes et shorts plutôt courts. Des chaussettes hautes pour protéger ses mollets, des chaussures basses ou des bottines ; des vestes, des manches courtes ou des plus longues... Elle n'a ni goût de la mode ni sens de l'esthétique, aussi ses tenues risquent-elles d'être très simplement définies par ce qu'elle trouvera en premier dans son armoire et les remarques qu'on pourra lui faire. La jeune fille ne porte également aucun bijoux, auxquels elle n'avait pas droit. Les seuls qu'elle garde sur elles sont les plaques de Dorian, et un collier de perle que ses parents lui ont offert. Ce sont les seuls objets auxquels elle tienne vraiment.

Caractère

Aphrodite est un soldat. Conditionnée, formatée, habituée à obéir à des ordres et à tirer sur la gâchette ; la guerre et les combats, elles n'a connu que ça. Presque que ça. Elle n'est pas habituée à penser par elle-même, à émettre des idées ou faire valoir son avis : elle-même juge n'être bonne qu'à obéir et se tenir tranquille, comme une marionnette fermement accrochée à ses fils. L'indépendance lui fait peur. Elle a besoin d'avoir des points de repère, des buts, des tâches à accomplir. Quelque chose à faire. Un sens dans lequel avancer.
C'est pour ça que la jeune fille s'est autant accrochée au Pensionnat. Prenez un enfant voué à une mort certaine, offrez lui le logis et le couvert, de quoi jouer pour l'éternité, des amis et un ciel bleu – offrez lui l'espoir et la vie : comment pourrait-il ne pas être reconnaissant ? La liberté, elle s'en moque complètement. Les propriétaires du Pensionnat l'ont sauvée, lui ont donné une autre alternative. Elle ne pourra jamais les remercier suffisamment pour tout ça. Aphrodite n'est pas lâche, ce n'est pas vraiment ça ; s'il faut mourir, elle mourra. La seule raison pour laquelle elle ne veut pas retourner chez elle est qu'elle n'en voit plus l'intérêt, si elle peut rester ici. De toute façon, elle était remplaçable. L'issue de la guerre ne reposait pas sur ses épaules. Elle a confiance en ses camarades. Pour elle, la loyauté, l'honneur et l'obéissance sont trois choses sur lesquelles personne ne devrait faire l'impasse. Elle n'est pas triste d'avoir été soldat. Pas contente non plus. Ses camarades sont morts parce qu'ils devaient tous mourir, c'est comme ça. Elle pleure rarement et il est difficile de la rendre triste, à moins de ne toucher un point sensible – et encore faudrait-il qu'il y en ait. Elle n'est pas facilement impressionnable, se pose rarement la moindre question. Quand un supérieur ordonne, elle fait. Point final.
D'un naturel froid et distant, la rouquine réagit peu et se retrouve souvent à côté de la plaque. Elle ne saisit pas l'humour, prend tout au premier degré. Hausse les sourcils ou les épaules ; répond sans cherche à entretenir une discussion dont elle n'a plus ou moins que faire. Elle n'est pas habituée aux relations sociales, à faire des choses « pour le plaisir ». Elle a une vue des choses très carrée et militaire, comme on pourrait s'y attendre. De fait, même si elle fera sans doute des efforts pour tenter de s'intégrer, ce qui pourra paraître évident à d'autres lui semblera étrange, voire sans intérêt : elle n'appréhende pas les situations d'une façon que beaucoup jugeraient « adéquate ». Généralement, elle donne donc l'impression d'une fille sérieuse et peu souriante, rigide, sévère : inadaptée.
Ceci dit, comme toute personne lancée dans un environnement beaucoup moins hostile, Aphrodite va s'émerveiller de tout et de rien. Le ciel est magnifique ; les arbres aussi ; la nourriture est délicieuse, les appareils ménagers intéressants... A l'image d'une enfant, la demoiselle veut tout voir, tout goûter, tout sentir, tout essayer. Il est fort probable qu'elle s'extasie devant un objet quelconque, uniquement parce qu'elle ne l'aura jamais vu auparavant. Le soldat est également plutôt honnête et droite, tout sauf manipulatrice ; plus calme qu'autre chose, mais susceptible d'être sujette à des sautes d'humeur quand on lui tape trop sur les nerfs ou qu'elle est trop heureuse. Aphrodite est peu démonstrative, discrète. Elle tâche de ne pas engager de conflits et de se mêler uniquement de ses affaires ; si ça ne la regarde pas, ça ne la regarde pas. Soucieuse de prendre soin de ceux auxquelles elle tient, les objets de son affection devront composer avec un garde du corps prête à lever son arme dans le cas où ce serait nécessaire. Elle a été entraînée pour tuer sans hésiter, après tout. Elle ne trahit jamais. Ne veut jamais être trahie, parce que ça voudrait dire que l'autre est passé dans la case « ennemis ». La confiance doit aller dans les deux sens.
Tout ce que désire Aphrodite, au Pensionnat, est de vivre une vie normale entourée de personnes qu'elle apprécie. Rien de plus.

Histoire courte

Dira est une jolie ville. Propre, blanche, nette, sophistiquée. Protégé par une immense bulle, comme un toit au-dessus d'une maison. Avec ses lumières artificielles. Ses saisons artificielles. Ses caméras, ses rues rectilignes. Son air pur et dilué de parfum factices.
Dira est une grande maison de poupée où tout le monde vit tranquille, sans craintes ni problèmes.
Enfin. Presque tout le monde.
Élevée par deux parents aimants, Aphrodite a passé les huit premières années de sa vie à regarder la télé, dessiner, aller à l'école et jouer avec sa meilleure amie Levika. Comme tous les enfants, elle a passé des tests physiques et psychologiques pour déterminer le rôle auquel elle serait la plus apte dans la société. Agent d'entretien, employé de bureau, gardien du zoo, professeur, médecin... Nul besoin de s'inquiéter de son avenir, puisque tout était décidé au fur et à mesure. La première séparation entre les enfants se faisait lors d'une cérémonie tenue chaque année au printemps, au cours de laquelle une partie était désignée comme soldats.
Aphrodite fit partie de ceux-là.
Définitivement séparée de ses parents et de ses amis, elle fut envoyée avec les autres dans un complexe militaire pour y apprendre à se battre et manier les armes, entre autres exercices. Elle fut placée en binôme avec un garçon de deux ans son ainé, Dorian - se fit d'autres amis, sourit et soupira. Si le décor avait changé, si elle aussi avait changé, c'était encore vivable. Elle s'adapta. Après tout, on l'avait choisie pour ça. Parce qu'elle en était capable.
L'année de ses seize ans, Dorian partit au front. Leur relation, qui s'était renforcée jusqu'à en briser la frontière de la simple camaraderie au fil des ans, rendit la séparation particulièrement difficile. Surtout pour lui. Forte et décidé malgré tout, elle s'appliqua à l'oublier de son mieux et continua à s'entraîner sans relâche. Hors de question d'abandonner. Elle en était incapable.
Une de ses amies, l'année suivante, se suicida.
L'esprit embrouillé, gris et vide, le soldat partit au font à son tour l'année de ses seize ans. Une fois là-bas, elle retrouva un Dorian amoché mais bien vivant ; le serra contre elle, retrouva un semblant de sourire. Ça dura un an.
Puis, après des jours et des jours de souffrance, lui aussi mourut. Un autre de ses amis mourut. Et un autre. Jusqu'à ce que, un sac de ravitaillement sur l'épaule, elle ne soit complètement seule.

Et tellement heureuse de n'avoir rien à perdre de l'autre côté, lorsqu'elle poussa la bonne porte au bon moment.


Informations Hors-RP
Avez-vous bien lu les règles ? J'ai effacé cette partie en voulant poster la suite. lol
Où avez vous trouvé ce forum ? Dorian est l'homme melon et Aphrodite la fille fraise.
Est ce votre premier perso...
♦ ...Dans un forum RP ? Gauche, droite, gauche, droite, gauche, droite, HALTE.
♦ ...Dans ce forum ? Aphrodite est tellement inutile. Mais elle a un flingue. Ca, ça tue la casse.


Dernière édition par Aphrodite Areïl le Dim 16 Fév 2014 - 15:58, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   Lun 10 Juin 2013 - 3:33


Qui se souviendra ?


« Ça fait quoi, de savoir qu'on va mourir ? »

Ses doigts se crispèrent sur le col de son uniforme.
Ça fait quoi ?

« Un bien fou. »


« Ça va piquer un peu.

-C'est pas grave, j'ai pas peur des piqûres ! »

Souriante et déterminée, la petite fille grimaça à peine quand l'aiguille perça sa peau. Le jeune homme en face d'elle, engoncé dans sa blouse immaculée, lui adressa un sourire encourageant. Ou peut-être... résigné, tout compte fait. Il y eut quelque chose dans l'expression de son visage, en tout cas, qui marqua la petite fille ; comme un relent de tristesse, de mécontentement, d'insatisfaction. Elle le sentit confusément et, du haut de ses six ans, l'enfant ne put s'empêcher de penser qu'elle avait fait quelque chose de mal. Aplatie sur son tabouret, la tête rentrée dans les épaules, elle pinça les lèvres et décida de ne plus dire un mot. Pour ne pas le déranger. Ne pas se faire remarquer. Ne pas s'attirer d'ennuis. Que ce soit à l'école, dans la rue ou au magasin, ses parents lui avaient toujours dit de se montrer très très sage, de ne rien renverser et de ne pas lâcher leur main. Sinon, les chargés de sécurité devraient la punir et tout le monde serait très triste. Leur costume lui faisait peur.
Les grands yeux d'Aphrodite croisèrent ceux d'un joli gris de l'infirmier. Ce n'était pas du tout ça, en fait. Tristesse, mécontentement, insatisfaction, encouragement, résignation. Il ferma ses lèvres sur un sourire neutre.

« Tu devrais... Rester silencieuse, quand on te fait passer ce genre de test.

-Mais !

-Donne moi ton autre bras. »

Vexée mais docile, la fillette tendit son bras gauche au médecin. Il planta l'aiguille un peu trop fort, un peu trop brutalement ; un glapissement étranglé s'échappa de la gorge d'Aphrodite.
Il lui adressa un grand sourire.

« Tu vois, tu as mal. »

De grosses larmes perlèrent au coin de ses yeux auburn, tant à cause de la douleur qui irradiait dans son bras que de la sensation, brûlante et oppressante, qui irradiait dans sa poitrine. Elle voulut dire « tu l'as fait exprès », s'invectiver, clamer haut et fort qu'elle n'avait pas peur, pas mal – qu'elle était grande et forte et que ses parents seraient fiers si elle ne pleurait pas, qu'à cause de lui, maintenant, à cause de lui elle allait passer pour un bébé : elle voulut dire que c'était injuste. Qu'elle n'avait pas peur, vraiment.
Le regard indifférent d'une caméra, dans un coin de la pièce, la fit ravaler ses protestations justifiées. Papa et maman seront fiers de moi Je suis une grande fille.

« Je suis une grande fille. »

L'infirmier baissa les yeux, concentré sur sa prise de sang.

« Ils doivent être fiers de toi, maintenant. »


Vêtue d'une jolie robe aussi blanche que le nœud qui tenait soigneusement ses cheveux en place, Aphrodite fit trois petits tour sur elle-même pour mieux s'observer dans la vitrine du magasin. Ses parents ne cessaient, ces derniers temps, de lui faire des cadeaux et des câlins à la moindre occasion ; complaisante et pas difficile, la fillette acceptait ces marques d'affection sans se faire prier. Elle avait bien compris qu'ils s'inquiétaient pour elle, quoi que les raisons en restaient floues. Leur tension était évidente. Alors si être aussi présents que possible pouvait les aider à décompresser, tant mieux. Ce n'était pas elle qui allait les en dissuader.
Souriante et de bonne humeur, elle se remit en route d'un pas léger.
Bien qu'ils soient techniquement en hiver, le temps était au beau fixe à l'intérieur de Dira : seul un tapis de neige artificiel, des sapins et quelques décorations festives indiquaient aux résidents qu'un vent glacial devait souffler dehors. La plupart des Diraiens appréciaient de pouvoir faire des batailles de boule de neige sans geler sur place pour autant, peu gênés par le contraste de ces manches courtes côtoyant des parcs recouverts de poudreuse. « Des températures trop hautes ou trop basses nuiraient à votre santé », disaient-ils. « Vous ne voudriez pas ça », assuraient-ils. Plus personne ne se souvenait des canicules. Des hivers glacés. Ça n'avait aucun sens pour eux, ni plus ni moins.
A ce sujet son père lui avait un jour expliqué que, quand il était beaucoup plus jeune, le système de chauffage avait complètement lâché. Il avait été rapidement remis en place, bien sûr, mais le froid qui avait envahi maisons et appartements pendant ces quelques heures avait fait taire durant longtemps tout les contestataires. D'après lui, ç'avait pourtant été loin d'être insupportable. Avec son petit frère, ils s'étaient serrés l'un contre l'autre et avaient recouvert leurs dos d'une couverture pour jouer à l'ère glaciaire. Aphrodite l'avait écouté avec beaucoup d'attention, ce jour-là. Ses souvenirs en étaient encore parfaitement intacts. Parce que quand elle avait levé vers lui ses yeux rouges surplombés d'épais cils roux, sourcils froncés sur une question aussi naïve qu'innocente, les yeux de son père étaient pour la première fois devenus aussi brillants que du cristal liquide.

« Mais tu as pas de frère, si ? »

Tout en prenant bien garde à ne heurter personne, la demoiselle leva le nez vers le ciel. Sa grand-mère lui avait raconté qu'il y a bien longtemps de cela, les oiseaux pouvaient traverser cette étendue bleue à tir d'ailes ; qu'on ne les mettait pas en cage, qu'on ne les enfermait pas dehors. Que ces lampes avaient autrefois été des étoiles. Que cette ville avait été un jour ouverte, libre. Que chacun y était heureux, que le commerce et les voyages y étaient monnaie courante. A huit ans, Aphrodite ne connaissait ni la pluie, ni le soleil, ni les nuages. Ni le « ciel », le vrai. Juste cet immense plafond recouvrant cette immense capitale, ces immenses bâtiments blancs criblés de caméras, ces immenses rues rectilignes et parfaitement propres. Impersonnelles. Les récits de sa grand-mère – qui devaient venir de ses propres grands-parents, supposait-elle – étaient aussi jolis qu'irréels. Ce n'étaient que des contes de personnes un peu vieilles, un peu fatiguées. « Un peu gâteuses », comme disaient ses parents avec un sourire amusé. Ça ne l'empêchait pas de les aimer, ces histoires, mais...
Comment pouvait-elle être émerveillée par des choses qu'on ne parvenait pas à lui expliquer correctement ?
Elle savait ce qu'était une caméra : un truc de surveillance qui enregistre ce qu'elle fait pour vérifier qu'elle ne commet aucun crime. Elle savait ce qu'était un crime : quelque chose de mal et de puni par la loi. Elle savait ce qu'était une maison : là où vivent les familles. Elle savait ce qu'était une famille : des parents avec un ou des enfants. Elle savait ce qu'était le mariage, les rues, les milices, la guerre, les chargés de sécurité, l'école, le plafond, les lampes, l'hiver, l'automne, les colliers, les garçons, les filles, l'amitié, le rouge ou le bleu ou le noir. Tout ça, c'étaient des choses qu'elle pouvait dessiner, ou dont elle pouvait donner la définition. Sa maîtresse était d'ailleurs très fière qu'elle apprenne si vite si bien.
Mais quand elle demandait « c'est quoi, le vent ? » ses parents restaient la regarder sans comprendre ; faisaient des gestes avec leurs mains, lui soufflaient au visage et la chatouillaient. Et ils ne savaient pas, eux non plus. Et personne ne pouvait le lui dire, alors ça n'existait tout simplement pas – et ce n'était pas beau, quelqu'un qui vous souffle au visage et vous chatouille pour détourner votre attention.
Le vent, les étoiles et l'extérieur, ça ne l'intéressait pas. Ça n'intéressait personne. C'était juste dangereux et abstrait et bizarre.
Elle soupira.

« Aphrodiiiiite ! »

La voix haut perchée qui l'interpella, à quelques mètres devant elle, ne mit pas longtemps à être rejointe par sa propriétaire. Cheveux blonds attachés haut sur son crâne en deux couettes d'une symétrie relative, bouche ouverte sur un sourire auquel il manquait deux dents, une petite fille en robe bleue courut jusqu'à son amie en slalomant entre des passants qui ne la remarquèrent qu'à peine. Il y avait tellement d'allées et venues, ici : tant qu'ils ne se faisaient pas renverser, peu s'inquiétaient d'être dépassés par un retardataire pressé.
Comme chaque fois qu'elles se croisaient dans la rue, les deux enfants se serrèrent dans les bras l'une de l'autre et convinrent d'une trajectoire commune. Puisqu'elles allaient toutes deux à l'épicerie, le choix fut rapide : elles tournèrent ensembles à droite.

« Aphrodite, Aphrodiiiiite. »

A sautiller sur place à chaque pas, main gauche serrée sur la sienne, elle semblait bien agitée. Un peu inquiète, un peu tendue, Aphrodite lui accorda un sourire timide.

« Levika, Levika ?

-C'est bientôt le printemps. »

L'étreinte de leurs doigts entrelacés se raffermit.

« Eh ? Tu en as déjà marre de l'hiver ?

-Non, mais, hhhh, printemps. Tu sais bien. L'appel ! »

Le sourire de la rouquine fondit comme la neige au changement des saisons. La rue, devant elles, était toujours aussi droite, blanche, rectiligne. Comme tout ici. Droit. Blanc. Rectiligne. Normé. Froid. Aseptisé. Sécurisé. Et ça ne lui avait jamais paru bizarre, toutes ces règles : parce que concrètement, comment cela pourrait être si ce n'était pas comme ça ? Elle ne parvenait pas à se l'imaginer. Seulement là, dans un mois – un peu plus d'un mois – le printemps reprendrait ses droits sur l'hiver. L'appel reviendrait. Elle ne savait pas encore si elle y était convoqué, alors elle tâchait de ne pas s'en faire, mais ni ses parents ni ses amis ne parvenaient à adopter un mode de pensée aussi positif que le sien.
C'était à n'y rien comprendre. Ce n'était pas une épreuve si terrible, après tout. Si ?

« Je saurai bientôt si je dois y aller, répondit la fillette en balançant leurs mains jointes entre elles. Pour l'instant, on s'en fiche !

-Mais tu me diras vite, oui ? Tu me diras ? »

Ses grands yeux bruns étaient emplis de larmes invisibles. Elle avait peur ; bien sûr quelle avait peur. Aphrodite aussi, avait peur, même si c'était encore trop confus pour être vraiment palpable. Son cœur ne battait pas plus vite, les larmes ne dévalaient pas le long de ses joues, ses doigts ne se crispaient pas sur le tissu clair de sa jupe. Rien de tout ça. Levika y était passée l'an dernier, à l'appel. Elle avait eu de la chance : il y en avait un par an et, d'après ses parents, la lettre pouvait arriver indifféremment entre les sept et dix ans de tout les enfants. Pour son amie, ça s'était donc fait très rapidement. Et maintenant, elle était tranquille. Elle pouvait vivre heureuse. Ses parents étaient soulagés.
Et c'était juste ça, pour Aphrodite. Une épreuve à passer, un moment formel et obligatoire mais passager . Ensuite, elle pourrait retourner se blottir dans les bras de ses parents et tout irait pour le mieux : ils arrêteraient de s'inquiéter, de la serrer trop fort, de se ronger les ongles. Elle avait beau savoir que ce n'était qu'une des deux possibilités,

Être choisie pour rester ou faire partie de la minorité de soldats,

Elle ne parvenait pas à s'imaginer qu'on puisse la retenir. Ça arrive aux autres, ça. Ça arrive à ceux qui n'ont pas de chance. Or elle en avait plein les poches, plein le rire, plein le sourire, plein les yeux, de la chance : elle trouvait tout le temps ce que ses parents cherchaient pendant des heures, et très vite en plus. Et elle n'arrivait jamais en retard. Alors on ne la punirait pas : c'était ridicule. Tout les enfants en passaient par là. La plupart revenaient. Elle reviendrait.
Même si Hënor n'est pas revenu, et Leona non plus.
Son sourire fleurit de nouveau.

« Mais je vais revenir, t'en fais pas ! »

Même si je n'ai jamais connu mon oncle.

« C'est promis ! Et si je reviens pas, hein, juste au cas où, tu pourras prendre ma corde à sauter. »

Les yeux de la petite blonde se mirent à scintiller de mille feux.

« Ohhh, tu peux rester là-bas alors ! »



Affalée sur le canapé, genoux sur le dossier et tête à l'envers, Aphrodite mâchonnait une barre sucrée tout en regardant la télévision. A l'écran, un homme tête en bas interviewait un autre homme qui avait lui aussi la tête en bas ; curieusement, leurs cheveux ne semblaient même pas vouloir respecter les lois de la gravité. Bizarre, songea la fillette en cassant net son gâteau entre ses dents. Quoi que c'était sûrement parce qu'ils étaient trop courts pour ça, en fait. De sa main libre elle tira une de ses mèches rouges qui, quant-à-elles, ne se gênaient pas pour traîner par terre : comme tout était toujours parfaitement propre, ce n'était pas gênant. C'en était au point où ramasser un aliment tombé au sol était aussi propre que rattraper ce qui tombait à côté de l'assiette. Les matériaux dont étaient composés les bâtiments étaient simples à nettoyer, lisses et si blanc que la moindre tâche aurait fait offense à l'esthétique de n'importe qui ; et puis ses parents aimaient faire le ménage. Tout les soirs, juste avant manger, ils faisaient tout briller. Tant mieux pour ses cheveux.
Comme le programme ne l'intéressait pas mais qu'elle n'avait pas le droit de changer de chaîne – sa mère allait rentrer du travail d'une seconde à l'autre et elle aimait écouter les informations – la petite fille se concentra sur le décor derrière eux. De toute façon, ça se passait forcément dans la Bulle, en ce moment-même : sous ce ciel, dans cette ville, quelque part. Puisque cette ville était leur monde, ni plus ni moins, ils ne recevaient jamais de nouvelles d'ailleurs. Aphrodite ne savait même pas, en réalité, s'il existait un ailleurs. D'autres villes, d'autres Bulles : sa maîtresse lui avait dit que oui. Qu'ils étaient en guerre, de toute façon, et que ça importait peu de les connaître. Elle les imaginait très grands, effrayants et pâles avec de petits yeux de serpents.
Chevilles croisées dans le vide, elle avala une nouvelle bouchée et se concentra sur ce qui était en train de se dire. Ça parlait de la fête du printemps ; il y en avait une tout les ans à la même époque, pour célébrer le changement de saisons – et, surtout, faire oublier que l'appel venait de faire des dizaines et des dizaines de malheureux. Elle avait déjà promis à Levika d'y aller avec elle. Ses parents avaient acheté les tickets par avance et, dans deux semaines tout juste, elle pourrait grimper sur les manèges installés pour l'occasion, voir des clowns tordre des ballons dans tout les sens, courir à travers les stands, manger des sucreries...

Sa mère ne frappa pas avant de rentrer. D'un bond, Aphrodite fit glisser ses jambes sur le côté et se ré-installa correctement.
Pas assez vite pour passer inaperçue, mais c'était une belle performance : elle se félicita intérieurement.

« Mon cœur, je t'ai déjà dit de ne pas t’asseoir n'importe comment ! » Un grand sourire aux lèvres, Aphrodite promit de ne pas recommencer. « Oh non jeune fille, ne me souris pas comme ça. Je t'assure que la prochaine fois que tu désobéis, je te donne à manger au monstre dans la caaaave. »

Un rire amusé s'échappa de la gorge de la fillette quand sa mère, dans une étreinte faussement sévère, vint lui chatouiller les côtes. Elle se débattit un peu, protesta contre cette criminelle mangeuse d'enfants – ce qu'Iliria ne nia pas, au contraire, quand sa fille finit dos contre le canapé et qu'elle essaya odieusement de la découper en morceaux.
Occupée à tirer les joues de la jeune femme qui lui proclamait qu'elle était la plus adorable des petites filles dans cette maison – « mais je suis la seule, c'est pour ça », s'empressa-t-elle d'ailleurs de contrer – elle ne remarqua pas tout de suite que son père était rentré avec les courses et le courrier. Quand elle distingua sa silhouette menue près de la table en métal du salon, sa main gauche tenta de se hisser par-dessus le dossier pour l’appeler à l'aide.

« Papaaaa, aide moi à me débarrasser du monstre !

-Monstre ? Tu t'es vue, vilaine petite fripouille ! »

Malgré ses rires étranglés et la faible ardeur qu'elle mit à tapoter l'épaule de sa mère, qui s'amusait à pointer de l'index tout les endroits de ce visage qui méritaient d'être coloriés pour punir tant d'insubordination, Aphrodite ne mit pas longtemps à trouver le silence de son père étrange ; inapproprié. D'habitude, quand elle jouait avec sa mère, il finissait toujours par attraper la monstresse par la taille, l'écarter du champ de bataille et faire le tour de la pièce avec la princesse sur le dos : c'était comme ça que ça se passait, toujours. Ou bien parfois il embrassait sa femme pour la distraire, ce à quoi la petite rouquine rétorquait des « moi aussi moi aussi » à n'en plus finir jusqu'à ce, agrippée aux jambes de son père, il n'accepte de déposer un bisou sur sa joue. C'était leur routine. Il ne restait jamais silencieux.
Sentant la tension au même moment que la petite fille, Iliria se redressa ; assise sur le canapé, elle jeta un regard intrigué à son époux.

« Mauvaise journée ?

-On a du courrier. »

Depuis son observatoire, dos contre les coussins, Aphrodite put voir le visage de sa mère se décomposer. Cœur serré, lèvres closes, elle aperçut le coin de la lettre que son père tenait levée entre ses doigts moites. Elle ne vit que ça, et ce fut suffisant. C'était déjà presque trop.
Atterrée, boudeuse, elle se redressa sur ses deux pieds. Le silence était pesant.

« J'espère qu'on pourra quand même aller au festival. On m'a dit qu'il y aura des gros animaux ! »

Sans réaliser encore l'ampleur que prendrait ce bout de papier dans quelque jours, comme déconnectée, elle laissa sa mère l'enserrer d'une étreinte fébrile ; et ce fut elle qui la consola gentiment quand, contre son petit chemisier brun, elle sentit ses épaules s'agiter de sanglots muets. Il faudra que je le dise à Levika ; rien de plus. Rien d'autre. Ce fut tout ce à quoi elle parvint à penser. Il faudra que je le dise à Levika.
Et quand ce serait finit, songea-t-elle bêtement, ses parents lui achèteraient encore plus de gâteaux que prévu. Parce qu'en bons adultes pleins de problèmes d'adultes, ils se seraient inquiétés pour rien. Elle leur dirait « vous voyez, vous êtes bêtes de vous inquiéter pour moi, je suis une grande fille maintenant » et eux riraient, acquiesceraient et lui prendraient chacun une main pour la faire voler entre eux. Elle voulait en profiter encore un peu, tant qu'elle était assez petite pour ne pas avoir l'air stupide en s'accrochant si fort à eux.

Et ce festival, quoi qu'il arrive, serait le plus beau qu'elle ait jamais vu.



« Je vous remercie tous de votre présence. Nous savons à quel point ce moment est difficile, redouté, craint par toutes les familles ; il l'est pour nous tous. Mais quand... »

Droite dans ses souliers cirés, cheveux soigneusement tirés en arrière par un ruban vert, Aphrodite serra ses petites mains sur sa robe accordée, achetée juste pour l'occasion. Elle avait même eu les bas assortis, noirs avec des petits motifs verts très jolis, très discrets, et même un très beau collier de perles. Son père le lui avait passé autour du cou juste avant qu'il n'entrent dans l'immense bâtiment blanc, les larmes aux yeux et la voix serrée. « C'est un cadeau précieux », avait-il réussi à articuler. « Quoi qu'il arrive tu le gardes sur toi, d'accord ? » Et elle avait eu beau lui répéter qu'elle risquait de le casser, que c'était trop de responsabilités pour une petite fille comme elle et qu'il ferait mieux de le lui rendre après la cérémonie, il avait insisté. Il s'était même presque fâché. Alors elle l'avait gardé et, main droite serrée sur la sienne, main gauche fermement tenue par la poigne anxieuse de sa mère, ses pas avaient à leur tour résonné sous ce plafond qui avait vu des milliers d'enfants défiler avant elle. Son souffle en avait été coupé.
Maintenant, il ne fallait pas qu'elle oublie de respirer.

« … de notre patrie, de nos enfants – de vos enfants. C'est grâce au courage d'une minorité que vous pouvez vivre en paix aujourd'hui, sans avoir à vous soucier des... »

Le discours durait depuis presque une heure déjà. Ses jambes commençaient à lui faire mal. Tout les parents, frères, sœur, oncles, tantes et autres proches des appelés étaient assis dans le fond de la salle : eux, debout au centre, plus parfaitement alignés qu'ils ne l'avaient jamais été dans les rangs de l'école, attendaient par âge et ordre alphabétique que l'on décide enfin de leur sort. Devant elle, les enfants de sept ans, moins nombreux, trépignaient sur place : certains s'étaient même assis en tailleur. Comme elle tenait à faire bonne impression, elle se refusa à les imiter. Ça devait attirer des ennuis, ça. Leurs noms étaient peut-être déjà répartis dans les deux colonnes, mais on ne sait jamais. Ces hommes et ces femmes en costumes militaires ou civils avaient tout les pouvoirs, ici.
Le Maire lui-même présidait la réunion. Comme tout les ans.

« … En notre nom à tous, et je pense pouvoir parler en votre nom également, nous remercions donc les courageux enfants qui, aujourd'hui même, vont pour certains aller risquer leurs vies pour préserver les nôtres. »

Les applaudissements sans vie ni volonté qui fusèrent dans la salle furent précédé par un silence éloquent. Certains adultes étaient contents, malgré tout. Certains enfants aussi. Elle avait entendu quelques-uns de ses camarades de classe dire qu'ils voulaient devenir soldats, lors des examens médicaux, ou clamer partout qu'ils l'avaient marqué sur leurs feuilles de questions et tests annuels. Surtout des garçons. Et des garçons stupides, selon elle – parce que quoi qu'ils croient, aller tuer des gens et se faire tuer par d'autre gens ne rendait pas du tout populaire. Ça rendait juste mort. Et ça, c'était sacrément stupide.
Le claquement de mains d'un militaire la fit sursauter. D'une voix claire et forte, il annonça qu'ils allaient maintenant procéder à la répartition. Les minutes qui suivirent furent remplies de tout un tas de règles de sécurité à respecter pour les proches : la seule qui passa la barrière de son inquiétude grandissante fut celle impliquant que des coups pourraient être tirés sans sommation si besoin était. Affolée, elle chercha ses parents dans la foule compacte étendue derrière elle. Les regards intrigués que lui lancèrent les plus âgés la firent se retourner aussitôt, mais impossible de chasser cette peur panique qui lui retournait l'estomac. Elle ne voulait pas qu'on tire sur ses parents ! Et ils s’inquiétaient toujours tellement, alors si jamais...
A un rythme précis et calculé, les premiers noms commencèrent à défiler. Gauche, gauche, gauche, gauche, gauche. Droite. Une exclamation affolée résonna dans la foule ; le petit garçon suivit la direction qu'on lui indiquait sans rien dire, lèvres serrées. Gauche, gauche, gauche, gauche. Les noms s’enchaînaient avec vitesse et indifférence et, petit à petit, deux puis trois autres silhouettes vinrent rejoindre la première dans la colonne de droite. Les plus petits n'étaient pas souvent pris, elle le savait. Comme pour Levika. Ils l'avaient fait passer l'année de ses sept ans parce que de toute façon, avec ses problèmes de toux, elle n'aurait sans doute pas pu faire grand chose. Elle était la dernière en sport, à l'école. Les noms continuèrent de se succéder. Aucun parent ne sortit des rangs, mais elle en entendit plusieurs pleurer. Ça irait sûrement en empirant. Ceux qui avaient dix ans risquaient plus d'être pris qu'eux, sans doute, sûrement, et combien de risques avait-elle de...
La première personne de sa rangée fut appelée. Son cœur s'accéléra, ses yeux se fermèrent puis s'ouvrirent sur des espérances vaines. Gauche, gauche, gauche. Areïl Aphrodite –

« Droite. »

Le sang quitta son visage à toute allure. Raide et perdue, elle avança à grandes enjambées jusqu'à sa colonne. Ses parents devaient la voir ; elle les chercha des yeux. Le garçon à côté d'elle ne pleurait pas mais l'autre à côté de lui, si. Il se cachait derrière ses cheveux, mais elle le voyait : lui aussi la vit. Elle détourna le regard. Ses parents étaient là, juste là – et ils devaient mourir d'inquiétude, elle voulait les serrer contre elle, se plaindre, taper du pied contre le sol.
Ça ne pouvait pas se passer comme ça ! Elle devait encore jouer avec Levika, sauter dans les bras de son père, regarder la télé à l'envers, peigner les cheveux de sa mère, aller...
Au Festival, le lendemain.
Une main plus large que la sienne vint enserrer ses doigts avec une force qui la fit grimacer. Ce n'est que là, nez plissé par la douleur, qu'elle se rendit compte qu'elle pleurait. Une fillette de son âge aux grands yeux bruns lui adressa un sourire réconfortant tandis que, en bruit de fond, les noms et les exclamations se suivaient sans relâche. Ça fait mal. Elle se mordit l'intérieur des joues. J'ai mal.
Et elle était tellement jolie, dans sa robe verte. Tellement jolie que, tête baissée, elle s'efforça de sourire quand on les félicita d'être le nouvel espoir de ce monde soit disant menacé de toutes parts. Elle sourit. A s'en faire mal aux lèvres, les doigts serrés sur ceux de ses voisins à leur en briser les phalanges, persuadée qu'elle allait s'écrouler au sol dès que ses genoux auraient décidé de définitivement la lâcher.

« Vous êtes la fierté de cette ville. »

Et les enfants de Levika ne me connaîtront pas ?

Son sourire se brisa en mille morceaux.



Ça aurait dû être le plus beau festival qu'elle ait jamais vu.
Elle ne le verrait jamais.

Une fois le discours fini, elle avait à peine eu l'occasion de retenir un sanglot qu'on leur ordonnait de se mettre en marche. Du coin de l’œil, mains tremblantes, Aphrodite avait cherché ses parents – et, parmi la foule compacte de visages soulagés ou inquiets, la silhouette de son père s'était enfin détachée sur le côté. Le temps qu'elle ouvre la bouche pour leur adresser un mot en silence, tendre sa main vers eux, leur demander pardon ou leur dire qu'elle les aimait, le rythme de la file l'avait déjà entraînée par-delà la porte du fond.
Adieu papa, Adieu maman.
Dans un silence de mort, encadrés par des militaires aux visages sévères, ils avaient été escortés jusqu'à une autre pièce, puis un couloir. De là, ils étaient sortis dans une rue blanche et rectiligne : deux longs bus les attendaient. Un par un, sans chahut, tous avaient grimpés les marches et s'étaient assis sur les sièges rigides, de l'arrière vers l'avant, jusqu'à ce que le véhicule soit plein. Assise à côté de la fille aux cheveux bleus et aux jolis yeux bruns, elle avait balancé ses jambes dans le vide ; retenu un sanglot. Personne ne savait où ils allaient, ni combien de temps le voyage allait durer. Personne ne voulait savoir.
Autour d'elle, pas le moindre sourire. Juste... Mélancolie, peur ou indifférence.

Elle n'avait pas pleuré du voyage.

Mais maintenant qu'elle était debout dans cette grande pièce toute grise, les larmes n'étaient plus très loin.

« Votre entraînement et ce que l'on pourra attendre de vous ira en s'intensifiant au cours des ans. En tant que nouvelles recrues, vous aller commencer par des choses assez simples. Assez espacées. »

Reniflant aussi silencieusement que possible pour n'alerter personne, Aphrodite serra ses petites mains sur les bords de son uniforme brun et sable.
Après leur arrivée dans le complexe militaire, ils avaient été séparés en groupes d'une vingtaine de personnes puis remis aux soins de plusieurs adultes. Leur instructeur, très grand et curieusement filiforme, les avait immédiatement envoyé chercher leurs uniformes dans une pièce adjacente : là-bas, deux adolescents avaient réparti les vêtements et aidé les plus jeunes à s'habiller, le visage fermé. La petite fille n'avait pas dit un mot, elle non plus. Juste observé la gravité de leurs traits.
Elle ne parvenait pas à s'imaginer qu'on puisse oublier comment sourire. Est-ce qu'elle allait oublier, elle aussi ?

« Donc... Vous aurez des entraînements divers, des mises en situation et de la familiarisation, pour commencer. L'entraînement va se diviser en plusieurs parties : endurance, attaque, défense. Les exercices différeront suivant votre groupe. Après, les mises en situation sont tout simplement des simulations où on va vous demander ce que vous feriez, vous apprendre à réagir correctement, ce genre de chose. La familiarisation, ce sera les armes et tout ce qui s'en suit. Vous apprendrez à vous en servir dans quelques années. »

Des murmures curieux coururent à travers les rangs. Concentrée pour ne rien oublier et ne pas faire de bêtises, la petite rouquine passa la manche de sa veste sur ses yeux humides.

« Et... Voilà. En gros, c'est ça. Les dortoirs, c'est filles d'un côté garçons de l'autre. Les repas sont servis à six heures, midi et dix-neuf heures tapantes. Le réveil c'est à cinq heure trente, le couvre-feu à vingt-et-une heure. Après, tout est éteint et autant vous dire qu'il vaut mieux pour vous qu'on ne vous trouve pas en dehors de votre lit. »

Un soupir entendu se glissa entre ses lèvres sèches et irritées.

« Enfin ça, c'est plus valable pour les ados. Après ça, vous allez avoir du temps libre et des visites. Si vous avez la moindre question, c'est maintenant ou jamais. Je peux tout entendre durant deux minutes top chrono. »

Aussitôt que ces mots parvinrent aux oreilles d'Aphrodite, mille questions se bousculèrent dans sa tête ; allaient-ils revoir leurs parents, auraient-ils des sorties, est-ce qu'il y avait des livres, ici, ou des jeux, la télévision, qu'est-ce qu'ils allaient manger, quand est-ce que ça deviendrait dangereux, à quoi, comment, qui, quoi, pourquoi – pourquoi elle, pourquoi ?
Sourcils arqués, elle ne parvint pas à articuler un mot.
Une fille, sur sa droite, leva la main avec empressement.

« Est-ce qu'on pourra envoyer des lettres à nos parents ? Et en recevoir ?

-Recevoir, non, clarifia-t-il immédiatement. Envoyer, oui. Mais elles seront lues avant, et s'il y a quoi que ce soit de, comment dire, interdit ou déplaisant dedans, elle seront brûlées. Enfin ça, vous ne le saurez jamais. Donc oui.

-On sortira jamais d'ici ?

-Vivants, probablement pas.

-Pourquoi nous ?

-Parce que vous n'avez pas eu de chance. Fallait naître handicapé, que veux-tu que je te dise. C'est pas moi qui fais les tests. »

On peut envoyer des lettres. Cette nouvelle, balayant toutes les autres choses atroces qu'il venait d'insinuer, emplit les poumons de la fillette d'une bouffée d'air frais. Si elle pouvait dire à ses parents qu'elle allait bien, ils seraient sûrement contents. C'était mieux que de croire qu'elle les avait oubliés ou était morte et enterrée, non ? Sûrement que si. Forcément que si. Déterminée, elle se jura de leur écrire le plus possible pour leur dire que tout allait bien, que ce n'était pas si mal et qu'elle se débrouillait à la perfection dans son travail. A l'heure actuelle, c'était le mieux qu'elle puisse faire pour eux.
Quelques autres questions fusèrent avant que le silence ne retombe complètement. Après un vague coup d’œil à sa montre, le trentenaire frappa ses mains l'une contre l'autre ; du sac accroché à sa taille, il sortit une feuille imprimée.

« Poursuivons. Vous avez été répartis par deux. Suivant vos aptitudes, bref, je vous passe les détails. Sur votre épaule droite, il y a deux ou trois traits : si vous en avez trois, vous êtes dans le groupe R&D. C'est à dire que vous devrez apprendre à courir vite et à être agiles, silencieux. Si vous en avez deux, vous êtes dans le groupe S&K. Des petites brutes, quoi. »

Tous baissèrent les yeux sur leur uniforme. Trois petits traits ; Aphrodite acquiesça gravement. « Petite brute » ne lui correspondait pas vraiment, de toute façon.

« Je vais vous appeler par deux. Quand je cite votre nom, levez le bras bien haut. Repérez l'autre qui lève le bras. Allez un peu plus loin avec lui. Compris ? » Ils acquiescèrent poliment. « Alors... Hëlern Selvy et Nëntore Kleva. »

La fille aux cheveux bleus, à côté d'Aphrodite, leva le bras – et en même temps qu'elle, un peu plus loin, une petite demoiselle avec d'élégantes boucles noires fit de même. Tout le monde avait les yeux tournés vers elles, tout à coup. Tous les fixaient, attentifs, attendant qu'elles donnent l'exemple, peut-être, mais la brune ne bougea pas. Elle était comme immobile. Indifférente. Figée. Ce fut finalement Selvy qui, d'un mouvement preste et un peu brusque, attrapa le poignet de l'autre fille pour l’entraîner derrière elle à travers les cinq rangées. Exactement de la même façon qu'elle avait serré ses doigts sur les siens quand, au moment de la sélection, elle avait faillit fondre en larmes. Un sourire éclaira le visage de la rouquine.
Elle avait l'air gentille, malgré ses sourcils froncés. Vraiment gentille. Avec un peu de chance, elles s'entendraient : plus optimiste qu'à son arrivée, la fillette se promit d'aller lui parler dès qu'elle en aurait l'occasion.

« … et Areïl Aphrodite. »

Uh? Perdue dans ses pensées, elle sursauta en entendant son prénom. D'autres duos étaient déjà partis de-ci de-là dans la salle. Bras levé, paniquée, elle chercha non sans une certaine anxiété à qui appartenait ce nom auquel elle n'avait pas prêté attention. Seulement elle ne vit rien ; personne. Déjà, comme si son cas était une affaire réglée, l'instructeur enchaînait sur les enfants suivants. Timidement, elle replia ses deux bras contre sa poitrine. Elle ne pouvait pas être toute seule, si ? On ne pouvait pas l'avoir citée et déjà oubli –

« Her. Je suis là. »

Surprise par la main qu'on posa sur son épaule, elle pivota d'un mouvement un peu raide. Tomba nez à nez avec des clavicules ; leva le menton pour voir plus correctement le visage du garçon qui l'observait attentivement.
Elle le trouva grand – plus que la plupart des garçons de sa classe, en tout cas ; droit, antipathique, un peu effrayant. Parmi les plus vieux de son groupe, sûrement. Son regard se faufila sur les lignes de ses épaules, ses courts cheveux verts qui frôlaient ses oreilles, ses yeux foncés. Précisément le genre de garçon que sa mère n'aurait pas aimé savoir à côté d'elle en cours : un fauteur de trouble, aurait-elle dit, et à son père d'acquiescer avec empressement. Il n'avait l'air ni aimable ni très heureux de vivre.
Mais elle non plus ne devait pas avoir l'air si aimable, en ce moment. Alors elle accepta sans broncher la main qu'il lui tendait et, impressionnée par la façon dont ses doigts enserraient les siens sans pour autant lui faire mal, elle finit par trottiner à sa suite jusqu'au coin droit de la pièce. Tout les enfants étaient éparpillés dans la large salle grise, maintenant : ainsi éloignés les uns des autres, ils avaient l'air encore moins nombreux, encore moins grands, encore plus inoffensifs qu'au début. Des petits pantins habillés en soldats. Jouets du gouvernement.
L'instructeur poussa un long soupir.

« Étant donné que vous resterez probablement répartis comme ça pendant toutes vos années de formation, je vous conseille de vous entendre. Dans ce groupe, mais surtout avec votre coéquipier. Donc pour ce faire, vous aurez – au début – du temps à passer entre vous assez régulièrement. Pour parler. Ça commence maintenant. »

Voyant que tous restaient le regarder sans rien dire, il tapa violemment du pied au sol.

« Execution ! »

Exe – ?
Effrayée par une autorité à laquelle ni ses parents ni ses professeurs ne l'avaient habituée, Aphrodite serra ses poings fermés contre sa poitrine. Elle repensa à sa mère, sûrement en train de pleurer dans le salon ; à son père, qui ne devait pas en mener plus large. Elle se demanda si Levika prendrait sa corde à sauter ou serait trop triste pour ça. Elle ne voulait pas les savoir malheureux, parce qu'il n'y avait rien – rien du tout, et elle le savait parfaitement – qui pourrait la ramener chez elle à présent. Elle aurait aimé leur dire de ne pas être triste. Ne voulait pas qu'ils soient heureux non plus.
« Je veux rentrer chez moi » ; ses yeux s'embuèrent de larmes silencieuses.
C'était impossible. Tout simplement impossible.
D'un geste décidé elle frotta ses yeux et releva la tête vers le garçon qui, mains dans les poches, semblait attendre qu'elle se décide à parler. Ce n'était pas parce que ça semblait désespéré qu'elle ne réussirait pas à s'en sortir. Ils surmonteraient tous l'absence, le travail, les courbatures, la fatigue.
C'était bien pour ça qu'ils étaient là, non ? Parce qu'ils en étaient capables.

« Tu t'appelles comment ? »

Impossible ou non, elle reverrait ses parents. Elle les reverrait et ils iraient voir un festival ensemble. Peu importe si ça prenait dix, vingt, trente ans.

« Dorian. »

On va quand même pas se laisser faire, si ?



Assise seule devant son plateau repas, yeux rivés sur le porte-vues qu'on lui avait remis une fois les salles principales visitées, Aphrodite lisait avec minutie son emploi du temps pour l'année à venir. Se lever, manger, s’entraîner, manger, s’entraîner, s’entraîner, manger, temps libre, dormir. A peu de choses près, les détails en moins, c'était ce à quoi ressemblait chaque jour de la semaine type inscrite sur sa feuille. D'après son instructeur, les deux premières années étaient assez 'simple' – quoi qu'elle doutait de sa définition du simple – en comparaison avec les suivantes ; et à la façon dont les adolescents assis dans la partie est du réfectoire traînaient des pieds, épaules tendues, elle voulait bien le croire. Ils avaient l'air complètement épuisés.
Chevilles croisées sous sa chaise, elle tourna la page. II y avait des précisions sur les différentes factions, des pages et des pages de règles sur l'attitude à adopter dans toutes les pièces possibles, les choses interdites, les règles de politesses à respecter suivant le grade de la personne à qui l'on s'adressait. Il y avait même une page entière sur la façon de porter ses vêtements, quand et où enlever ses gants et son chapeau – que faire si, le cas échéant, l'on venait à tomber malade. Elle voyait à peine ce qu'être malade pouvait vouloir dire.
Un plateau fut brusquement posé à côté du sien. Craignant d'avoir été prise en faute, elle s'empressa de poser son classeur sur ses genoux et de saisir sa fourchette et son couteau entre ses mains nues. Ce n'était pas le moment d'être punie. D'autant plus qu'elle n'avait pas encore lu le paragraphe concernant les corrections disciplinaires, songea-t-elle en jetant un coup d'oeil rassuré à la silhouette familière qui s'était posée à côté d'elle.
Selvy lui adressa un sourire.

« Aphrodite, c'est ça ? »

Polie et toujours un peu intimidée par l'allure athlétique de la jeune fille, la concernée acquiesça timidement. Quelques secondes plus tard, elles furent rejointes par la partenaire de sa camarade : toujours aussi expressive qu'un tronc d'arbre, elle salua à peine Aphrodite avant de ne se mettre à lentement découper sa viande.

« Il est pas avec toi ? »

Surprise par la question, Aphrodite laissa son regard dériver jusqu'à la place vide en face d'elle. Force était de constater que non, définitivement, Dorian n'était pas là. Elle secoua donc sa tête de gauche à droite, catégorique, avant de ne prendre mollement une bouchée de purée. Il était resté près d'elle pendant la visite, comme pour répondre à un ordre tacite, mais elle ne l'avait pas revu depuis qu'ils avaient été séparés à l'entrée du réfectoire. Il fallait dire qu'il y avait tellement de monde, ici : elle ne parvenait pas à croire que ce ne soit qu'une partie de cette base. Pourtant, ils n'étaient que dans l'aile ouest. Trois ou quatre autres pièces aussi immenses que celle-ci étaient dispatchées dans l'enceinte de cette zone.
Pour leur part, ils étaient dans la A. Celle réservée aux nouvelles recrues, qui y restaient trois ans : après quoi ils étaient transférés dans la B. Ils y restaient alors deux ans à suivre un entraînement plus poussé avant d'être envoyé soit dans la zone C, soit dans la zone S.
A partir de là, c'était devenu un peu trop compliqué et lointain pour elle. Il lui semblait que la plupart se retrouvaient dans la C, sorte de transition avant la sortie sur le terrain, et que la S était réservée aux soldats spéciaux : en quoi ça consistait d'être un soldat spécial, en revanche...
Le bruit d'un autre plateau s'écrasant contre la table en fer fit cesser l'échange de monosyllabes et de hochements de têtes entre Selvy et Kleva.

« Bordel. Ça a l'air super mauvais. »

Aphrodite, un petit sourire aux lèvres, accueillit l'arrivée bruyante du garçon avec un réel soulagement. Pour lui avoir parlé de tout et de rien pendant une dizaine de minutes, il était aussitôt devenu la personne qu'elle connaissait le mieux ici : une sorte de repère. Et puis ils devaient s'entendre, de toute façon. C'était ça ou faire de la présence de l'autre une torture perpétuelle pour les six années à venir.
Il n'y avait pas à hésiter avant de faire son choix, vraiment.

« Vous avez regardé votre truc ? »

La rouquine acquiesça, bouche pleine. C'était définitivement moins bon que ce qu'elle mangeait chez elle.

« Euh, il y a des règles, répondit-elle après avoir avalé. Et l'emploi du temps. Je crois qu'il y a un plan, aussi...

-File. »

Docile et complaisante, Aphrodite tendit son porte-vues au garçon. Elle ne pensa pas à lui demander où était le sien, ni d'ailleurs où avait atterri sa veste. Il avait dû passer par son dortoir, tout simplement. Ce n'était pas comme s'il avait déjà pu tout perdre.
Après deux minutes de silence, il le lui rendit sans brusquerie.

« L'instructeur m'a dit où on devait mettre les lettres qu'on voulait envoyer. On pourra y aller. Quand vous voudrez. »

Les trois filles acquiescèrent d'un même mouvement décidé et, pour la première fois depuis le début de cette journée, elle se laissa aller à penser que ce ne serait peut-être pas une expérience si horrible que ça. Pour la première fois de cette journée, elle réussit à esquisser un sourire. Pour la première fois de cette journée, aussi, elle vit Kleva faire de même.
Ils allaient s'en sortir. Définitivement.

« Urgh. C'est vraiment mauvais. »



Trop rapide.

« Trop lent ! »

En entendant ces mots, Aphrodite réprima un rire nerveux. La jambe de Dorian venait de passer au-dessus de sa tête dans un sifflement qui lui parut assourdissant – et si elle avait réussit à plier les genoux juste à temps pour éviter de se retrouver projetée au sol, elle savait qu'elle ne réussirait jamais à se redresser assez vite pour parer son prochain coup. Dents serrées, apeurée, elle croisa ses avant-bras devant son visage.
Si là il était trop lent, alors qu'est-ce que –
La seconde suivante, le garçon s'était littéralement jeté sur elle ; dans un bref glapissement effrayé, elle sentit son dos heurter le sol et roula sur le côté avec lui. Un peu sonnée, la rouquine ne trouva rien de plus pertinent à faire que de frapper les épaules de son agresseur dans un mouvement qui, elle aurait pu le jurer, n'était ni professionnel ni efficace : le sourire de Dorian ne fit que la conforter dans cette idée. Heureusement pour les deux enfants qui continuaient leurs roulés-boulés sur le sol légèrement matelassé de la salle d’entraînement, leur instructeur était à présent trop occupé à conseiller Kleva pour se préoccuper d'eux.
Dans un mouvement qui lui coupa le souffle, Dorian plaqua finalement ses deux mains contre ses épaules pour la clouer au sol. Immobile, lèvres serrées par l'agacement, elle laissa leurs regards plongés l'un dans l'autre. Aucun d'eux n'était fatigué. A force d'entraînement, tout devenait plus facile.

« Maman, papa,

Je suis contente de vous avoir connus. Merci de m'avoir aimée.
Je vais faire de mon mieux pour aller bien ici, alors ne pleurez pas.
Je vous aime très fort. »
Souplement, Dorian lâcha son otage et redressa le torse, sans daigner l'enjamber et la laisser se relever pour autant. Puisqu'il devait être assez fier d'avoir réussi à la plaquer par terre, la demoiselle décida de le laisser s'octroyer ce moment de gloire durant quelques secondes de plus. En général, dans leur duo comme dans tout les autres, aucun 'vainqueur' ne ressortait véritablement des entraînements – juste des tendances, des parfois l'un parfois l'autre, beaucoup d'égalités. Là où il abattait violemment ses jambes et ses poings, elle glissait sur le côté et apprenait à être de plus en plus souple, de plus en plus agile et rapide. Lui aussi. Les bras bloquaient les poignets, les doigts s'emparaient des jambes et de la nuque : les coudes étranglaient et, régulièrement, les dos et hanches heurtaient le sol dans un claquement sourd. Elle était tellement habituée à se battre et bander ses articulations parfois douloureuses qu'elle en avait oublié ce qu'elle faisait, avant, pour s'occuper.
Jouer à la poupée ? Regarder la télé ? Écouter ses parents ? Marcher en ville ? Elle ne savait pas, elle ne savait plus, c'était flou et embrouillé – très étrange, aussi. Elle ne parvenait plus à s'imaginer vivre sans sentir ses jambes frêles heurter les bras de Dorian, sans la nourriture fade et énergétique, sans les horaires fixes, les sonneries stridentes, les dortoirs, les saluts, le martèlement des bottes contre le sol dur et froid des couloirs.
Ça allait faire deux ans qu'elle était là.

« Papa, maman,

J'ai rencontré beaucoup de gens gentils, ici.
C'est dur mais je fais de mon mieux.
J'espère que vous êtes fiers de moi. »
La poigne ferme de son ami la remit debout avec une facilité telle qu'elle n'eut qu'à se stabiliser une fois sur pieds, rien d'autre. Aussitôt, sans un mot ni plus de sourire, elle déplia son bras gauche vers la nuque du garçon ; tiqua quand il fit un pas de côté pour esquiver, pivota pour éviter qu'il ne la plaque à nouveau au sol – tenta un croche-pied, qu'il enjamba, s'élança en avant et roula pour ne pas être touchée par son coup de pied. Tout ces mouvements lui restaient en mémoire comme autant de leçons pour des enfants ordinaires : elle avait toujours été bonne en cours. Suffisamment pour retenir sans mal ce qu'on lui apprenait. Dorian était nettement moins porté sur la réflexion qu'elle, comme elle avait eu le temps de le constater au cours de ces dernières années, mais il appliquait et envisageait avec une justesse qui en général compensait cette absence de prévoyance. Lui préférait s'élancer dans le combat en cherchant à tout prix à maîtriser l'autre et elle, de son côté, analysait tant qu'elle le pouvait. Ils se complétaient plutôt bien.

« Maman, Papa,

Est-ce que j'ai un petit frère ? Ou une petite sœur ?
Dorian m'a dit que les parents faisaient ça, parfois.
Pour se consoler. Ou je ne sais pas trop.
Ça ne me dérangerait pas, en tout cas.
Ce serait même une bonne chose. »
Un claquement de mains brutal arrêta les deux soldats dans leurs mouvements ; dociles et habitués, ils se stoppèrent net. Dorian ne pensa même pas à lâcher la cheville d'Aphrodite qui, pour sa part, ne pensa pas plus à lui demander de le faire. Il y a deux ans, elle aurait sauté de joie rien qu'à l'idée de pouvoir un jour tirer sa jambe contre son épaule. Tout ça était devenu si normal. Si triste.
Quand son pied toucha terre de nouveau, elle put voir Selvy serrer Kleva contre elle, plus loin. Ces deux-là aussi étaient devenues très proches. Être ensemble à presque toutes heures du jour aidait, forcément. Elle et Dorian ne se voyaient plus une fois passée l'heure du repas. Dortoirs séparés.

« Silence, s'il vous plaît. Silence. »

Un garçon, dans le fond de la salle, étouffa un rire. Tout le monde le foudroya du regard.

« Oui, Edwin, tout le monde t'a vu, soupira l'instructeur en passant une main sur son visage. Quoi qu'il en soit, dans deux semaines commencera votre troisième année de formation – année charnière, donc. Ça va être plus rude. On va régulièrement vous faire des vaccins, notamment, entre autre piqûres, alors ne vous étonnez pas si vous êtes souvent malade durant cette troisième année. Ce sera normal. »

Occupée à écouter les diverses recommandations et explications de leur supérieur, Aphrodite ne remarqua pas tout de suite le manque flagrant d'intérêt que Dorian leur portait. Elle le sentit enfin quand, apparemment ennuyé au-delà du possible, il décida de s'amuser à discrètement tresser une mèche de ses cheveux roux échappée de son chignon.
Quand elle l'avait décrit comme un fauteur de troubles, à son arrivée, elle n'avait pas tout à fait tort. Il était moins réticent aux ordres qu'elle aurait pu l'imaginer mais, pour autant, il était loin d'être la personne la plus disciplinée qu'elle ait connue. Il faisait ce qu'il avait à faire, comme il le disait si bien, et ne se plaignait que rarement : mais dès qu'il s'agissait d'être studieux ou attentif, le tenir en place était une épreuve.
Indifférente, elle le laissa donc faire ce que bon lui semblait. Sa présence près d'elle était devenue aussi normale que l'aurait été celle d'un parent ou d'un frère – alors quoi qu'il fasse, elle ne parvenait pas à en être gênée.
C'était normal, d'être aussi proche. Elle trouvait ça parfaitement normal.

« Garde à vous ! »

Tous joignirent les chevilles, mains croisées dans leur dos ; Dorian lâcha prestement les cheveux de son amie pour faire de même, la mine sérieuse.
Songeuse, elle lui adressa un nouveau regard.

« Rompez. »

Un jour il partirait, lui aussi. Deux ans avant elle. Elle en avait parfaitement conscience. C'était comme ça. Ils étaient tous là pour servir de chair à canon et à son tour, dans quatre toutes petites années, irait se faire tuer dans la poussière et l'anonymat.

Ce jour-là plus que jamais, cette pensée lui serra le cœur à l'en rendre malade.
Qu'on la vaccine contre la peur, pitié. Parce que le soir, sous ses draps, elle y pensait encore.
Et quand Dorian lui attrapait le bras, elle en tremblait encore.
Parce que ça ne durerait pas.

Ils étaient tous condamnés.



Dos droits contre le mur gris, bras croisés, les deux recrues étaient aussi parfaitement silencieuses que le couloir dans lequel elles se trouvaient. Parfois, Aphrodite passait le poids de son corps d'une jambe à l'autre ; son épaule, alors, touchait le bras de Dorian dans un bruissement de tissu à peine audible. A deux reprises, le béret du garçon vint heurter le sol. Il le récupéra chaque fois d'un geste nerveux, dents serrées sur un agacement de plus en plus souligné à mesure que l'horloge près d'eux égrainait les minutes. Jambe droite, jambe gauche. Béret qui tombe. Et la jeune fille qui souffle, le garçon qui piétine, leurs regards qui se croisent et apaisent quelque peu leurs nerfs à vifs – tout pour oublier qu'ils n'avaient rien à faire, rien à penser. Juste attendre.
Encore. Et encore. Et encore.
Toujours.
Au moment où le couvre-chef du plus âgé s'apprêtait à rencontrer de nouveau le sol, la porte en face d'eux s'ouvrit enfin. A peine la silhouette familière se fut-elle glissée dans l'entrebâillement qu'ils l'avaient rejointe, les yeux emplis de questions muettes.
Dos un peu courbé, lèvres irritées, peau pâle et ongles rongés, Kleva leur adressa un signe négatif de la tête. Il n'y avait rien à dire ; elle ne voulait rien dire. Elle paraissait fatiguée, malade, dégoûtée – absente. Seuls ses yeux noisettes, dans lesquels brillaient une flamme d'une froideur glaciale, semblaient la maintenir debout malgré l'accablement qui lui sciait les épaules. Ses deux amis échangèrent un regard inquiet, ne sachant ni que dire ni que faire. Ça les dépassait complètement.
Finalement, d'une voix rendue un peu rauque par l'émotion, Kleva consentit à prendre la parole.

« Elle ne va pas mieux. Mauvaise réaction aux vaccins. Je ne peux pas la voir. »

Aphrodite réprima un frisson. Elle se faisait régulièrement piquer et inspecter par des infirmières mais, jusque là, aucun effet secondaire inquiétant n'avait fait surface : d'après les docteurs, son corps était – et ce malgré les apparences – suffisamment résistant pour qu'elle n'ait pas à craindre quoi que ce soit, ni allergies ni maladies graves. Dorian avait quant-à-lui été absent de longues semaines pour causes de vertiges intempestifs ayant mené à des chutes pouvant s'avérer dangereuses, sans parler de l'impossibilité de concentration qu'elles induisaient, mais était revenu en parfaite santé quelques temps auparavant.
Et depuis une semaine, aucun d'entre eux n'avait le droit de voir Selvy.
Elle avait commencé par se lever sans arrêt en pleine nuit pour vomir ; puis ç'avait été les malaises, les évanouissements. Ils étaient tous très inquiets pour elle. C'était d'autant plus dur puisque, en plus de devoir supporter l'absence de leur amie aux mèches bleues, il leur fallait regarder Kleva broyer du noir à longueur de temps. Elle s’entraînait avec l'instructeur, en attendant. Tous avaient bien cru qu'elle allait littéralement lui casser une jambe par plusieurs fois déjà, tant ses mouvements étaient fluides, rapides, violents ; de ceux qui ne pardonnaient pas. Plus elle était énervée, semblait-il, et pire c'était. Or en ce moment elle était littéralement furieuse : alors non, elle ne pouvait pas s'entraîner avec un autre duo en l'absence de Selvy.
Parce que Selvy était tout simplement la seule personne assez rapide, assez habituée à sa façon de se battre pour pouvoir la plaquer au sol et sourire de sa victoire. Même Dorian – dont la fierté ne passait pourtant pas inaperçue, loin de là – aurait hésité avant de chercher des ennuis à l'une ou l'autre.

Mais il s'agissait de leurs amies.

Aphrodite pressa l'épaule de la petite brune dans un geste qui se voulait rassurant. Dans ses yeux, elle vit de jolies larmes briller comme des diamants ; elles n'avaient rien à faire là, pourtant.

« Parce que mourir fait partie du contrat. »


Il faisait presque entièrement noir. Allongée en chien de fusil sur son lit, yeux à demi-clos, Aphrodite comptait en silence les jours qui la séparaient encore du printemps. Un, deux, trois, compte les jours ; et dors, dors, sois sage mon amour. Mains crispées sur le simple drap qui couvrait sa silhouette menue, dents refermées sur un de ses bords, elle tenta en vain de remettre une voix sur cette chanson qu'on lui avait contée si souvent.

« Maman, papa.

Aujourd'hui j'ai eu onze ans. »
Elle se demanda si cette simple lettre avait réussi à passer la censure. Sans doute que oui. Après tout, il n'y avait rien de répréhensible dedans – et si elle manquait un peu de chaleur, un peu d'amour, elle aimait à penser qu'ils ne lui en voudraient pas pour autant. Plus le temps passait et plus elle peinait à se rappeler d'eux. Les visages étaient encore suffisamment nets dans sa mémoire mais les voix, les tailles, les parfums, les vêtements et la chaleur des bras qui l'avaient tendrement enlacée fondaient petit à petit dans son cœur pourtant glacial. Ça lui donnait la même impression douce amère que les blessures qui, petit à petit, guérissaient pour ne laisser qu'une infime trace de coupure en surface. Bientôt ses parents, ses anciens amis, son ancienne maison ne seraient plus que des restes de sensations et de photographies immobiles, des bouts de chanson.
Est-ce que c'était triste ? Est-ce que c'était mal ? Est-ce qu'elle aurait pu faire autrement ?

« Personne ne me l'a souhaité.
C'est pas très grave. »
Un bruit mat attira son attention. Tout en sachant qu'elle aurait dû dormir depuis longtemps, le plus silencieusement possible pour ne pas risquer de réveiller les filles endormies à sa droite et à sa gauche, elle glissa dans son lit jusqu'à se retrouver dans le sens inverse. Le bruit se rapprocha ; d'un mouvement preste et habitué, aussi vive qu'un serpent, elle tendit son bras en avant.
Au léger sursaut de la fugueuse dont elle venait d'attraper la jambe, son visage se fendit d'un sourire invisible. Le noir avait beau être presque complet, elle était quasiment certaine de ne pas s'être trompée. Elle y était habituée. Les mains de sa captive tâtonnèrent jusqu'à trouver son visage, passer dans ses cheveux défaits : et tandis que son amie l'étudiait attentivement, tirant ses joues entre ses doigts pour la forcer à lâcher prise, elle sentit son cœur se serrer.
Il fallut décoiffer sa chevelure déjà désordonnée pour que, enfin, elle ne consente à desserrer l’étreinte de ses doigts.

« Parce que tout mes amis vont bien. C'est suffisant.
J'espère que Levika va bien aussi. »
Les pas discrets de Selvy reprirent à peine qu'ils avaient déjà cessé ; dans l'obscurité ambiante, elle l'entendit se glisser dans le lit à côté du sien.
On leur avait dit qu'elle allait mieux et reviendrait sûrement durant la nuit, mais elle n'aurait jamais pensé que ce soit si tard. Il devait être quasiment onze heures du soir. Kleva avait d'ailleurs juré qu'elle resterait éveillée jusqu'à son retour pour la noyer sous mille et une questions. Puisqu'aucun mouvement parasite ne vint plus troubler la nuit, Aphrodite jugea probable qu'elle ai fini par sombrer dans le sommeil malgré tout. Elle faisait beaucoup de cauchemars depuis son arrivée ici – alors, dès les tout premiers jours, son amie aux cheveux bleus avait pris l'habitude de venir dormir près d'elle. Comme l'on aurait réconforté un cadet effrayé par des ombres trop persistantes, elle la serrait contre elle et se réveillait à ses côtés.
Quand elle se rallongea dans le bon sens, la main tendue de la fillette ne trouva que du vide. Aimer rendait la perspective de départ trop effrayante. Aimer faisait mal.
Mais, comme elle réussissait à vivre sans ses parents, elle se dit qu'elle parviendrait à vivre sans les personnes qui rythmaient ses journées aujourd'hui. Difficile mais faisable. Pas qu'elle ait vraiment le choix.

Ses yeux se fermèrent sur un noir semblable à celui dans lequel était plongé son dortoir.

« Parce que tout le monde nous oubliera. »


Dernière édition par Aphrodite Areïl le Dim 28 Juil 2013 - 18:19, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   Dim 28 Juil 2013 - 17:47



« Je t'ai déjà dit que j'étais désolé. »

Appliquée et parfaitement stoïque, Aphrodite ne daigna ni regarder Dorian, ni lui répondre. Elle se contenta de frotter le sol avec plus d'énergie, genoux et paumes des mains irrités, dos douloureux à force de rester courbée en deux pour venir à bout des tâches récalcitrantes sur le sol du réfectoire. Plus ils iraient vite, plus vite ils auraient fini. Aussi simple que ça. Bientôt elle pourrait aller se doucher. Se coucher. Bientôt. Plus que quelques tâches.
Yeux vissés sur son amie, le soldat essora plus violemment que nécessaire son éponge au-dessus d'un seau à demi rempli. Agacé, lèvres serrées sur une gêne sincère, il grommela quelque chose à propos de la susceptibilité des femmes avant de ne se remettre à éponger les restes de ses exploits de la soirée. Ce n'était pas de sa faute si un abruti lui avait cherché des noises ; lui n'avait fait que répliquer. Et renverser quelques plateaux au passage, sans le vouloir. Juste au moment où un gradé passait. Il aurait presque été fier d'avoir eu le dessus sur un idiot plus âgé que lui si, dans un hasard malheureux mais terriblement prévisible, le deuxième membre de son binôme ne s'était pas vu puni en sa compagnie.
Renfrognée, Aphrodite continua à s'user les bras sur le sol.

« Sérieux. Désolé. »

Interdite, interloquée peut-être par l'insistance qu'il mettait à lui faire comprendre que oui, il regrettait, la demoiselle accepta enfin de cesser de l'ignorer. Elle posa ses grands yeux auburn sur lui ; trempa son éponge dans le mélange d'eau et de produit probablement mauvais pour la peau censé l'aider à venir à bout des tâches. Ça faisait vraiment beaucoup de bulles pour pas grand chose, de son avis.
Comme Dorian. Beaucoup de bruit pour pas grand chose.

« J'ai compris, répondit-elle lentement, sourcils froncés. Mais c'était stupide.

-Sauf que je SUIS stupide. »

Elle décida de ne pas relever cet aveu d'une clairvoyance extrême. S'il en avait pris conscience, tant mieux pour lui. Peu importe.
Impressionné par la vigueur qu'elle mettait à la tâche, le jeune homme préféra ne rien ajouter.

Il s'écoula quelques minutes ponctuées seulement par le bruit de frottement de leurs genoux et des éponges contre le sol avant que la voix de Dorian, plus hésitante, ne résonne de nouveau.

« Tu m'en veux ?

-Oui. »

Une moue ennuyée étira les lèvres du garçon. Pensif, il se redressa pour observer d'un point de vue plus global l'endroit qu'ils étaient censés nettoyer : ça avait l'air propre. Suffisamment propre pour qu'on ne leur tape pas sur les doigts avant de les renvoyer finir le travail, en tout cas. Ni partisan du moindre effort ni perfectionniste maniaque, le jeune homme décida d'un commun accord avec lui-même de jeter son éponge dans le seau. Ça suffisait pour aujourd'hui, les corvées.
Dans un mouvement qu'il put presque observer au ralenti, des gerbes d'eau et de mousse atteignirent sa partenaire au visage.

Il en resta figé. Bizarrement, il doutait que ça arrange quoi que ce soit.

« … Merde. »

Œil droit plissé et irrité par la mousse, Aphrodite tendit le bras pour abandonner sa propre éponge dans le seau. Elle avait l'air en colère. Un peu. Peut-être.

« Hhhhh. »

Ou beaucoup, en fait.
Quoi qu'il craignait pour ses propres yeux – elle aurait eu vite fait de l'aveugler, si l'envie lui en avait pris – Dorian s'agenouilla à ses côtés et passa sa manche sur les yeux de la petite rouquine. Docile et momentanément dans le noir, elle ne fit pas un geste pour l'empêcher de l'aider. Ses mouvements étaient brusques sans être violents ; quand il lui demanda d'ouvrir les yeux pour ensuite les fixer, en quête d'une lésion quelconque dans ces globes si précieux que le liquide avait irrités, elle ne bougea pas plus. Elle resta le regarder, un peu perdue. Ses yeux verts étaient si peu expressifs. Les siens ne l'étaient pas plus. Elle s'en était rendu compte en se regardant dans un miroir, il y avait quelque semaines de ça.
A tout juste douze ans, elle avait le regard du plus désabusé des adultes.

Ou d'un enfant un phase terminale.

« Est-ce que tu as peur, des fois ? »

Dorian resta coi ; sourcils froncés pour marquer qu'il réfléchissait sérieusement à sa question, il attendit quelques secondes. Haussa finalement les épaules, comme si ça n'avait pas la moindre importance. D'ailleurs ça n'en avait sûrement pas. Elle se sentait déjà idiote d'avoir demandé.

« Nan.

-Ah. »

Le silence reprit ses droits. Les deux soldats se relevèrent l'un après l'autre d'un geste souple – main serrée sur celle de l'autre pour mieux se remettre debout. Les doigts d'Aphrodite ne lâchèrent pas ceux de Dorian. Ceux de Dorian ne lâchèrent pas ceux d'Aphrodite. Puisqu'elle ne savait pas quoi dire, puisqu'il n'aurait pas su quoi répondre, ils restèrent un moment à vérifier dans la plus parfaite indifférence que le sol brillait correctement. Qu'il n'y avait plus de traces. Plus de tâches.
Le soupir agacé du jeune homme résonna comme autant de tambours dans la pièce vide.

« Bien sûr que si ! Tout le monde a peur, pauvre fille. »

Il voulut lever la main pour ébouriffer ses cheveux parfaitement coiffés, pousser son épaule, briser la gêne qui tordait sa voix. Mais elle la tenait encore. Avec ses tout petits doigts, pas plus épais qu'un crayon, qui serraient pourtant fort, si fort.
Elle garda la tête baissée. Ça faisait mal, encore. Un peu.

« Si t'avais pas peur, ça voudrait dire que tu tiens à rien. Non ? »

Lèvres et gorge serrée, la militaire, guère plus qu'une enfant au sens habituel du terme, leva vers lui des yeux à peine brillants. De sa main libre, il essuya un reste de mousse qui salissait sa joue claire.

« Non ? »

Elle finit par acquiescer, visiblement peu convaincue. Par impulsion, ou peut-être par besoin de mettre un terme à la tension qui contractait les muscles de son amie, il posa sa main sur son épaule : déposa un baiser sur sa tempe, tout près de l’œil qu'il avait irrité sans le vouloir. Elle n'ajouta rien ; il n'ajouta rien non plus. Il se contenta de glisser sa main droite hors de la sienne et d'attraper les deux seaux d'eau, encore plus lourds qu'à l'aller, pour les ramener dans le local à produits d'entretien au bout de la pièce.
Quand il revint, sans courir pour ne pas s'attirer d'ennuis mais au pas de course malgré tout, il attrapa de nouveau la main d'Aphrodite dans la sienne. Ces contacts étaient devenus habituels. Familiers. Elle ne les questionnait pas, ne voyait pas pourquoi il aurait fallu y trouver une explication. Quand c'était agréable c'était juste agréable, non ? Il n'y avait pas à se demander pourquoi tel parfum nous plaisait plus qu'un autre. Ça n'avait ni sens, ni intérêt. C'était comme ça. Juste comme ça.
Leurs pas résonnèrent plus lentement que d'habitude dans les couloirs gris, ce jour-là. Les dortoirs étaient encore loin ; peut-être auraient-ils dû accélérer le pas. Seulement elle ne parvint pas à prononcer ce « si » qui lui brûlait la gorge et Dorian, à côté d'elle, ne semblait pas vouloir avancer plus vite.

Elle ne voulait pas avoir peur. Était trop intelligente, trop jeune pour en être capable.
Et Dorian qui lui serrait la main à lui en faire mal.

« Parce qu'on n'aura jamais eu le choix. »


« Tu vas mourir aussi. Tu devrais le savoir. »

Un frisson agita une lèvre plus neige que carmin ; bref sursaut de conscience.
Il en aurait rit.
Dans un monde où la mort aurait seulement eu un sens, il en aurait rit.
De ces éclats de vie qui agitaient encore des yeux éteints.

« Tu seras pas là pour me voir mourir. Alors la ferme. »


Ennemi à droite, ennemi à gauche ; situation risquée. Arme à l'épaule, Aphrodite fit un bref signe de tête à Dorian. S'ils restaient en place, ils auraient vite fait d'être pris en tenaille et exécutés sur le champ. C'était sérieux. Plus que sérieux, même – parce qu'en plus de compter dans l'évaluation de leurs capacités, ces exercices étaient particulièrement déterminant dans leur affectation. La jeune fille n'avait que peu d'espoirs d'intégrer une section particulière mais malgré tout, ne serait-ce que parce qu'un jour elle serait véritablement entourée d'ennemis dont le seul but serait de déchirer les couleurs et insignes de son uniforme, mieux valait s'entraîner sérieusement. Il s'agissait de leurs vies, là.
Derrière elle, Dorian étouffa un rire. Il avait tendance à faire ça quand la situation était trop tendue. Réflexe nerveux. Quelque chose comme ça. Ce n'était franchement pas pratique, en tout cas – et bizarrement, les instructeurs avaient tendance à prendre ça pour de l'indiscipline. Autant de raisons pour qu'il se taise et plus vite que ça. Les autres allaient les repérer.
D'un mouvement fluide et silencieux, les adolescents se faufilèrent le long d'une large boite en métal sensée représenter un abri quelconque. Le centimètre de sable sous leurs pieds crissait désagréablement chaque fois qu'ils s'arrêtaient trop brutalement : leur casque leur tenait étrangement chaud et pourtant, sous leurs vestes, leurs corps tremblaient de froid. Son arme était plus encombrante que celle de la dernière fois. Celle de Dorian l'était encore plus que la sienne. C'était à se demander comment ils pouvaient croire qu'un jour elle ferait des kilomètres et des kilomètres avec ça sur l'épaule : c'était irréaliste. Totalement impossible. Ses muscles lâcheraient avant. Bien, bien avant.
Alors qu'ils se glissaient toujours sur le côté, camouflés par l'air saturé de sable et de poussière dont était ce jour-là composé la salle de test, un coup résonna sur leur droite. Pan ; une brusque douleur déferla dans la poitrine d'Aphrodite. Ce fut comme une brutale poignée de châtaigne. Un million de signaux de douleur dans ses bras, ses mains, ses jambes, sa tête – une violente contraction et la sensation de ses genoux qui lâchent, de son corps qui s'écroule.
Merde. Touchée.

« Connards ! »

Sans pouvoir réprimer un rire – abruti – Dorian leva son arme et tira. Sans hésiter, œil gauche fermé, il riposta d'un simple mouvement du doigt en direction de la personne qui venait d'abattre sa coéquipière ; un bruit sourd de chute leur indiqua que, où qu'il eut été, leur ennemi était hors d'état de nuire. Mauvaise note pour mauvaise note, Aphrodite jura que ça n'avait plus importance : pourtant quand son ami se baissa dans sa direction pour prendre son corps paralysé dans ses bras, elle fut bien contente de ne pas pouvoir agiter les jambes et le traiter d'imbécile.
Il voyait bien qu'elle était morte, non ?

« MEURS ! »

Un brusque choc fit perdre son équilibre au jeune homme. Comme c'était à prévoir, ils heurtèrent le sol dans un beau choc de ferraille et d'os ; leur assaillante, dont la petite voix si reconnaissable continuait à vouer Dorian à une mort douloureuse, tomba avec eux. Il n'en fallut pas plus à Edwin pour cesser de se camoufler à même le sol et venir tirer – un seul coup bien net – dans l'omoplate de la jeune fille. De ce qu'elle pouvait en voir, allongée contre le sol sableux, encore partiellement paralysée, Aphrodite ne put placer correctement aucun des protagonistes de la scène. Juste Dorian à genoux près d'elle, un corps quelque part et Edwin qui, fier de son coup, devait souffler sur le canon de son arme d'un air glorieux : pour une raison qui lui échappait, il adorait faire ça.
Son ami aux cheveux verts, le regard fixe, répondit au héros par un haussement de sourcil ahuri.
Et comme elle aurait aimé pouvoir en faire autant.

« … Mais. T'étais avec elle. »

Il y eut un bref moment de blanc où le fou rire monta à la gorge d'Aphrodite ; heureusement pour elle, la sonnerie annonçant la fin de l'entraînement résonna à travers la salle avant que la voix ne lui soit revenue. Plus le temps de rire ; il fallait partir. Dans quelques minutes, le sable serait évacué par l'air conditionné et tout le monde attendrait à l'extérieur. Seulement pour passer la porte, encore fallait-il réussir à se relever sur ses deux pieds. Les sensations dans ses jambes lui revenaient petit à petit. Doucement mais sûrement. Elle pourrait marcher dans une poignée de secondes, puis récupérer son matériel et –
Toujours hilare face à l'erreur monumental de son adversaire et collègue, Dorian la souleva du sol. Une arme à chaque épaule, il accrocha le sac de la demoiselle à sa jambe et partit à pas assurés vers la sortie. Silencieuse et gênée, Aphrodite préféra feindre l'immobilité un peu plus longtemps. Des fourmis remontaient par centaines le long de ses membres, engourdissant chaque muscle sur leur passage. Tout à son contentement, il ne remarqua rien : ni ses lèvres sèches arquées sur une ligne embarrassée, ni ses pieds qui bougeaient involontairement pour l'aider à s'occuper l'esprit.
Ou s'il le remarqua, du moins n'en fit-il pas le constat à voix haute.

Une fois à l'extérieur, la clarté des couloirs aveugla le petit groupe. Kleva, à l'évidence encore maladroite sur ses jambes, fut rapidement soutenue par une Selvy en pleine forme ; les garçons n'en menaient pas plus large. Le regard de leur instructrice les glaça sur place. Même Dorian, après avoir reposé son équipière au sol, parvint à contenir son rire pour ne pas empirer leur situation.
Si elle pouvait encore être empirée.

« Lamentable. Areïl et Geldon, vous vous êtes fait avoir bien trop facilement. Soyez plus prudents. Ce n'est pas parce que vous ne voyez pas l'ennemi que lui ne vous voit pas. »

Aphrodite et Eshten s'excusèrent, tête baissé ; elle ne leur accorda pas le moindre regard.

« Hëlern, très bonne vue. »

Autant qu'elle le put sans risquer de déséquilibrer son amie, Selvy s'inclina en avant.
Aphrodite tiqua. Vu le compliment, c'était sûrement elle qui lui avait tiré dessus. Un bref regard dans sa direction et un sourire désolé le lui confirma. Pas qu'elle lui en veuille : s'être ainsi mise à découvert appelait à ce genre de conséquences. Elle aurait dû s'y attendre.

« Këndell. »

Un soupir fendit l'air.

« Bonne vue également. Mais si vous pouviez éviter de crier et ainsi indiquer votre position, ce serait réellement grandiose. Réellement. »

Complètement d'accord. Aphrodite lui pinça la jambe pour manifester son opinion.

« Nëntore, ça se passe de commentaire. Je comprend que vouloir venger votre camarade soit une préoccupation au-delà de la survie, mais sérieusement... »

Les critiques continuèrent de fuser en tout sens ; Edwin, tout particulièrement, eut le droit à une leçon de morale sur la nécessité de prêter une attention excessive aux uniformes avant de faire un carnage – car, et elle insista lourdement là-dessus, une telle attitude lui aurait valu ni plus ni moins que la Cour Martiale. Tous savaient ce que ça impliquait. Quand on finissait enchaîné devant des Juges sous cet uniforme, la sentence était quasiment irrévocable. Peine de mort. Condamné. Chaire à mines. Et s'il vous manquait un bras après une explosion un peu faible et mal gérée, s'il vous restait une jambe parce que vos réflexes s'étaient montrés tout simplement parfaits, alors on vous renvoyait en avant dès que la plaie avait été pansée. Et encore, et encore. Jusqu'à ce que vous ne puissiez plus bouger du tout, et ce d'aucune façon.
Elle ne souhaitait cela à personne. Pour une fillette de douze ans qui n'avait jamais vu de cadavre à proprement parler, cette vision semblait particulièrement...
Irréaliste.

« Sur le terrain, revenir sauver un coéquipier vous vaudra une médaille. Mais ici, et tant que ce ne sont pas de vraies balles, vous devez vous contenter de suivre le protocole. Toute tentative d’héroïsme sera considérée comme une mauvaise évaluation du danger et des enjeux. »

Ce n'était que la deuxième fois qu'elle s’entraînait en situation avec des armes en main.
Ce n'était pas suffisant. Cent fois ne seraient pas suffisantes.
Ça devrait l'être, pourtant.

« Me suis-je bien fait comprendre ? »

Les enfants répondirent d'une seule voix.
Bientôt treize ans.
Plus que trois ans de jeu.



Tic, tac. Tic, tac.

Au milieu des ordres et instructions qui fusaient de part en part, seules quelques larmes parvinrent à retenir son attention. Les jolies perles diamants roulaient une fois de plus sur la peau claire, s'arrêtaient au bord de lèvres tremblantes – puis, sans un bruit, venaient heurter le sol à leur pied. Ni flaque, ni reflet ; ces pleurs étouffés ne menaient à rien. Ils faisaient juste mal. Son cœur se serra quand elle se rendit compte que ses yeux, bruns et indifférents, restaient parfaitement secs. Est-ce que ça la touchait, est-ce qu'elle s'en fichait ? Qu'aurait-elle dû ressentir ? Était-ce un bien ou un mal ? Ses ongles s'enfoncèrent profondément dans la main de Dorian. Il ne comprit pas ; ne broncha pas. Lui, il souriait. Tête baissée, les épaules secouées de sanglots, le souffle court et les yeux rouges, elle faisait peine à voir –

Mais qu'est-ce qui ne va pas, Kleva ?

« Rompez. »

Les rangs se dissolurent aussi rapidement qu'une colonne de fourmis sous une averse. Leurs nouveaux emplois du temps étaient stricts : ils n'avaient que cinq minutes pour tout assimiler et repartir à l'entraînement. Il fallait se dépêcher. Être efficace. Un pas résolu la dirigea vers la sortie de la salle. C'était la dernière année qu'elle passait avec Dorian. La toute dernière. Ensuite ce serait fini. Peut-être à tout jamais.
Sa seule consolation était de savoir qu'ils passeraient cette dernière année ensemble.
Dents refermées sur sa lèvre abîmée, Aphrodite se trouva égoïste. Kleva pleurait. Sans pour autant lâcher la main de son partenaire, elle fit demi-tour ; chercha son amie des yeux. Quand elle vit sa silhouette menue enlacée par une jeune fille vêtue d'un uniforme à présent différent du leur, la douleur refit surface. Lancinante, pressante. Violente. A chaque voix qui résonnait dans ses oreilles,
Qu'est-ce qui va pas, pourquoi tu pleures ?
C'était comme mille couteaux s'amusant à lacérer ce qui restait d'humanité en elle.
C'est bien pour elle, tu devrais être contente au contraire.
Lentement, avec une précision chirurgicale.
T'es ridicule, t'es complètement ridicule.
On lui arrachait le cœur, et ce que ça pouvait faire...

Ça sert à quoi de s'attacher aux gens ? T'es qu'un numéro.

Mal –

« Aphrodite ? Ça va ? »

On va tous mourir.

La voix de Dorian la sortit de sa contemplation tétanique. Et quand elle se tourna vers lui, leva la tête, plongea son regard dans le miroir de ses yeux verts, au fond de ses prunelles noires et par-delà son inquiétude, elle ne vit rien. Rien du tout. Son cœur battait trop vite, ses poumons suffoquaient, ses mains tremblaient – elle aurait pu en jurer, tant elle pensait le sentir clairement. Elle avait mal, mal, mal, voulait que Kleva arrête de pleurer, que Selvy revienne avec eux, que toute cette mascarade prenne fin, que Dorian reste avec elle, sa main serrée sur la sienne.
Que le monde fasse enfin sens.

Mais il n'y avait rien dans ce reflet. Son visage était aussi impassible qu'il l'avait toujours été. Vide. Froid. Impersonnel.

Rien de plus qu'un numéro.

Ses questions se turent toutes en même temps, expirées dans un murmure presque inaudible. Je vais bien ; tout le monde va bien. Elle le lui assura d'un bref mouvement de tête avant de repartir à grandes enjambées vers la porte, ses deux mains libres croisées contre sa poitrine. Sans un regard pour Kleva, sans un regard pour Selvy.

Pourquoi elle pleurait, de toute façon ? C'était très bien, que sa partenaire ait été admise dans les forces spéciales. Si elles ne se voyaient plus vraiment, tant pis. Ce serait arrivé un jour ou l'autre de toute façon. Ça n'avait aucune importance.

Pleurer pour quelqu'un était ridicule. Elle ne pleurerait pas.

Jamais.



« J'ai peur. »

Le regard dans le vide, épaules relâchées, Aphrodite se contenta de cligner des yeux. Il n'y avait personne ici, passé le couvre-feu. Personne n'avait le droit d'y être non plus. S'ils se faisaient prendre, elle allait se faire punir ; cette idée lui tira une grimace ennuyée. C'était agaçant, d'être réprimandé. Les corvée étaient toujours pires que les précédentes. Certains les frappaient même, parfois. Ce n'était pas anormal. Elle ne s'en serait jamais plainte auprès de qui que ce soit. Discipline. Ils n'avaient qu'à obéir. C'était bien fait pour eux.
D'un geste étonnamment doux pour qui le connaissait, d'une gentillesse habituelle pour son amie, Dorian saisit ses mains entre les siennes et l'attira contre lui. Il était assis, dos au mur ; elle laissa ses genoux heurter le sol sans se préoccuper de ses articulations osseuses. Ses bras étaient encore plus fin que quelques années auparavant. Les rations avaient un peu baissé pour les habituer à leur futur traitement. Les entraînements étaient épuisants. Ça ne faisait qu'un mois, pourtant, et déjà il lui semblait être trop exténuée pour réfléchir. Elle les en remerciait. Réfléchir lui faisait mal à la tête. Réfléchir lui faisait mal au cœur.
Et cet idiot lui faisait mal aux mains, à serrer si fort. Elle retira sans brusquerie ses doigts de son étreinte et, à défaut d'une meilleure idée, les posa sur ses épaules. De cet angle, il n'avait plus l'air si grand que ça ; peut-être était-ce drôle. Elle n'en avait aucune idée. Trop fatiguée pour rire. Trop fatiguée pour pleurer, aussi. Kleva ne pleurait plus, elle non plus. Ou peut-être le faisait-elle tout de même. Difficile à dire. Depuis le départ de Selvy dans l'autre bloc, la petite brune ne leur parlait pour ainsi dire plus. Elle semblait aller plutôt mal. Seulement là encore, Aphrodite était trop fatiguée pour vouloir s'en préoccuper. Et puis ça n'aurait servi à rien. S'attacher aux autres était inutile. Ce n'étaient que des armes vivantes. De la chaire à canon, comme elle. Les outils d'un monde meilleur.
Ah. Dorian pleurait.

« J'ai peur. »

Il était ridicule, à dire ça. A quoi bon avoir peur, hein ? Ça ne changerait rien. D'un geste mû par une tendresse dont elle prit à peine conscience, ses doigts trop fins et trop abîmés vinrent caresser le visage de son ami. Elle était trop fatiguée pour parler. Trop fatiguée pour l'aider. Trop fatiguée pour le serrer contre elle, aussi – parce que ça non plus ça ne servait à rien. Elle ne pouvait pas. Pas le temps. Pas l'occasion. Il fallait apprendre à survivre toujours mieux chaque jour, et cette simple obligation prenait de plus en plus de place dans sa tête à mesure que le temps passait. Tant mieux. Elle n'avait besoin de rien d'autre.
Elle ne voulait pas pleurer comme ça. Ça devait faire trop mal. Doucement, lèvres pincées, Aphrodite écarta quelque mèches de cheveux du front de son ami.

Mais si pleurer ne servait à rien, et que s'en préoccuper ne servait à rien, alors pourquoi n'arrivaient-ils pas à s'en empêcher ?
N'y avait-il pas un médicament pour ça ?

Le jeune homme passa ses mains dans son dos, posa sa tête sur son épaule. Par crainte de le déranger, elle ne bougea pas. Il était vraiment stupide, à croire qu'ils pourraient s'en sortir sans punition. Peut-être qu'il n'y avait pas de caméras dans cet endroit précisément, mais ils devraient passer devant une bonne douzaine de ces lumières rouges pour retourner dans leurs dortoirs respectifs. Le lendemain, ils en entendraient parler. Lui ne s'en rendait sûrement qu'à moitié compte : si elle avait su refuser, ils auraient eu dix fois moins d'ennuis. C'était entièrement de sa faute.
Ou au moins à moitié.

« Ça ira. »

Les mots résonnèrent si faiblement qu'elle aurait cru n'avoir finalement rien dit s'il n'avait pas relevé les yeux vers elle, un rire étranglé au bout des lèvres. Son débardeur et son short se plissèrent sous les doigts de Dorian quand il posa ses mains sur ses hanches ; elle ne fit pas le moindre mouvement pour se défaire de son étreinte. Ça n'avait rien d'étrange. Ils avaient toujours agi ainsi l'un envers l'autre. A peu de choses près. Ça n'avait aucune importance, de toute façon – il partirait dans moins d'un an et la laisserait toute seule, sans le moindre repère. Elle ne pouvait pas s'accorder le luxe de dépendre de lui. Elle ne pouvait tout simplement pas.
Sans prévenir, leurs lèvres s'effleurèrent ; les doigts d'Aphrodite se crispèrent sur les épaules de son ami.

« Je t'aime. »

Perdue, elle fronça les sourcils. Puisqu'elle ne parvenait pas à le regarder correctement d'aussi près, elle préféra fermer les yeux. Le moindre de ses muscles endoloris hurlait de fatigue, et lui il...
Disait n'importe quoi, comme d'habitude.

« Non, répondit-elle d'une voix hésitante. Et moi non plus.

-Bien sûr que si, tu m'aimes. »

Sa gorge se serra. Elle était fatiguée, fatiguée, fatiguée. Si lui avait peur, c'était son problème – si lui l'aimait, c'était son problème. Pas le sien, jamais. Qu'il ne la mêle pas à ça. Elle ne l'aimait pas. C'était impossible. Impossible, impossible. Elle savait mieux que lui, non ?
Ses doigts en tremblèrent.

« Je ne sais même pas ce que ça veut dire. »

Yeux ouverts, elle le vit lever les siens au plafond ; la panique fit monter sa voix dans les aiguës. Il s'était un peu éloigné de son visage.

« On ne m'a pas appris ça, comment veux-tu que je – »

Il la fit taire d'un index impérieux contre les lèvres. Ses yeux verts brillaient encore de larmes qu'il devait haïr avoir versé ; c'était si rare qu'elle aurait sûrement pu en pleurer, elle aussi. Peut-être que si elle s'était souvenu comment faire, elle l'aurait imité. Peut-être qu'elle aurait eu peur. Noyés sous la fatigue physique et mentale, enterrés sous une indifférence forcée et asphyxiés par l'inhumanité du numéro imprimé sur ses plaques et ses vêtements, ses sentiments peinaient de plus en plus à faire surface. Et si elle les perdait à tout jamais, alors tant mieux, parce que, au final...

« Et après tu dis que c'est moi l'idiot. »

Si elle ne ressentait plus rien, ce serait infiniment plus facile de mourir.

« Tu peux pas ne pas savoir ce que c'est. De tout façon tu m'aimes, contente ou pas. Voilà. »

Un sourire satisfait éclaira le visage de Dorian ; sourcils arqués, incapable de rétorquer quoi que ce soit de cohérent, elle laissa un soupir étouffé s'échapper de sa gorge. Ce n'était pas elle qui avait peur. Ce n'était pas elle qui s'en irait bientôt, l'arme à l'épaule et la mort en bannière. C'était lui. Lui qui pleurait, lui qui s'inquiétait, lui et rien que lui, toujours lui, juste lui – elle allait bien, elle, elle s'en sortait parfaitement. S'en fichait. Survivrait pour mieux mourir, et peu importe ce qu'il adviendrait de ses restes. Personne ne la pleurerait longtemps.
Ses parents devaient avoir fait leur deuil bien des années auparavant.

Parce que c'était comme ça pas autrement.

« Mais tu vas partir. »

Le sourire de son ami se brisa sur une peine sincère : et pourtant, même avec une expression si vulnérable au visage, il avait toujours l'air du pire abruti borné qu'elle ait jamais connu. Elle avait besoin de lui comme ça, tel qu'il était – et il avait besoin d'elle, lui aussi. Ça ne servait à rien, pourtant. Bien au contraire. Ils en souffriraient. Rien d'autre. Comme Selvy, comme Kleva, comme ses parents, comme tout les endeuillés de ce monde, ils mourraient un peu de l'absence de l'autre.
Aucune larme ne roula le long des joues d'Aphrodite. Elle se contenta, avec une tendresse toute maternelle, de déposer un baiser sur son front.
Encore deux minutes. Deux minutes de vie avant de retourner apprendre à mourir. Pas une de plus.



Le soir, allongée dans son lit, Aphrodite ne sentait plus la moindre parcelle de son corps. Ses doigts se pliaient et se relâchaient sur une détente imaginaire au moindre bruit suspect dans le dortoir ; son sommeil restait léger, superficiel. Être capable de se réveiller rapidement en toutes circonstances était important. Elle mettait beaucoup d'application à y parvenir. A force de réprimandes, sa performance en la matière s'était considérablement améliorée : aux premières secondes des alarmes, ses muscles se tendaient d'eux-même et l'amenaient au pied du lit avant qu'elle n'ait seulement eu le temps de comprendre la situation. Leurs supérieurs faisaient souvent des exercices de ce genre. Deux fois par semaine, depuis qu'ils étaient entrés dans la nouvelle année – à l'évidence parce qu'ils s'approchaient du printemps. Les plus âgés partiraient bientôt sur le terrain. Elle appréhendait. Les maux de tête et les nausées du début s'étaient vite dissipées, jusqu'à complètement disparaître maintenant que son organisme s'était fait à des nuits et des repas minimaux : curieusement, elle en venait presque à les regretter.
Constater le vide de ses propres pensées était terrifiant.
Dorian, lui, s'entraînait avec une diligence qui forçait l'admiration. Sa technique s'était bien améliorée avec le temps ; elle le soupçonnait même de mettre un peu trop d'ardeur à la tâche. Chaque lendemain le rapprochant de l'échéance le poussait à se motiver toujours un peu plus, à se dépenser plus durement, comme si jouer au marathon des bons points et des tirs réussis pouvait augmenter ses chances de survies jusqu'à les faire repasser dans la moitié supérieure du sablier. Il toucherait le fond quoi qu'il arrive, pourtant. Le savait. Ne réussissait pas à l'admettre.
Son amie en avait mal au cœur, de sentir toute cette angoisse à peine masquée dans les coups rageurs qu'il portait aux silhouettes mouvantes. A chaque mouvement raté, à travers chaque caresse et chaque baiser volé, c'était tout son être qui lui criait « je ne veux pas mourir » ; et elle, mains sur les oreilles, se donnait de l'impression de murmurer « je ne peux rien faire » à travers des larmes qui ne coulaient pas, ne couleraient jamais. Elle sentait bien qu'il aurait préféré une crise de nerfs à l'indifférence à peine sucrée dont elle semblait faire preuve, mais elle ne pouvait pas – n'y arrivait pas. Elle devait rester forte. C'était comme ça. Il fallait faire avec.

Ils ne pouvaient pas changer le monde, juste le subir.

Et puisque c'était pour le bien de tous, il n'y avait rien à y redire. Aucune lettre à écrire. Aucune plainte à formuler. Aucunes larmes à sécher. Aucune corde à dénouer.

Aucun numéro à pleurer, une fois leur devoir accompli.



« Aphrodite ! »

Ranger le matériel. Lever les bras, poser le casque ici, les genouillères là. Fermer le casier. Se tourner, attraper les armes dont elle s'était servie pour l'entraînement au tir, les remettre à leur –

« Her. Rouquine. »

Une main se posa violemment sur son épaule. Son cerveau avait enregistré la voix grave de son ami sans qu'elle s'en rende compte : ce fut la seule chose qui l'empêcha de saisir son bras pour le tordre derrière son dos. C'était vraiment une façon d'aborder ses coéquipiers typiquement Dorian, arriver par derrière et sans s'annoncer. En deux mots, répréhensible et irrespectueux.
Surprise mais pas inquiète – Dorian étant Dorian, elle s'étonna plus de l'absence de commentaire de la part de l'instructrice que de son comportement – la jeune fille pivota sur ses talons. Ce n'était pas comme si elle n'avait pas remarqué son absence de ces deux derniers jours ou ignoré les annonces faites au cours de la journée : elle savait parfaitement qu'il partait le lendemain. La date était imprimée dans son esprit depuis des mois déjà, comme cousue derrière ses paupières fatiguées. Impossible à oublier. Ce matin-là, perdue et indifférente, elle avait longuement fixé le calendrier affiché en haut à gauche de l'écran du réfectoire ; et elle avait eu beau se dire que c'était bientôt fini, qu'elle ne le verrait plus aux entraînements, qu'il serait peut-être déjà mort quand elle prendrait son prochain dîner, son esprit s'était retrouvé complètement incapable de l'assimiler. Tout paraissait tellement... Normal. Rien n'avait changé. C'était à s'en demander si c'était à ce point grave, finalement – à s'en demander si ç'avait seulement une importance, puisque tout le monde semblait s'en moquer.
En voyant que Dorian portait son uniforme officiel, béret correctement posé sur ses cheveux verts, veste parfaitement nouée et décorée, bottes cirées et mains gantées, elle ne put empêcher son cœur de se serrer.
Elle ne s'en moquait pas, elle. Ça avait de l'importance.
Presque trop, même.

« Je pars demain, expliqua-t-il en lâchant à contrecœur l'épaule de son amie. Le reste de ma journée est 'exceptionnellement libre', du coup. »

Aphrodite haussa les sourcils dans un « et alors ? » muet. Près d'elle, Edwin et Eshten rangeaient leurs armes en silence.

« Tu peux rester avec moi ? »

Ses lèvres s'arquèrent sur une protestation catégorique : peut-être qu'il avait le reste de sa journée, lui, mais ce n'était pas son cas. Si elle ne voulait pas que les deux prochaines années soient de la torture pure et simple, elle se devait d'obéir aux règles et de faire les chose correctement ; Dorian ou pas Dorian, elle ne pouvait tout simplement pas accepter une pareille entorse au règlement. D'autant plus que les instructeurs auraient tôt fait de la retrouver si elle arpentait tranquillement les pièces communes en sa compagnie. Non, non. Ce n'était ni jouable ni possible.
Le claquement de mains de leur supérieure attira l'attention de tout les adolescents présents dans la pièce.

« Si vous avez le droit à des permissions pour aller visiter un camarade alité, Areïl, énonça-t-elle d'une voix égale, croyez-vous vraiment que vous n'ayez pas le droit d'en prendre une pour un mourant ? »

Dorian adressa un large sourire à la quadragénaire, visiblement satisfait d'être qualifié de futur cadavre ; leurs deux mains effectuèrent le salut militaire dans une parfaite synchronisation.

« Quoi qu'il en soit, vous avez tous fini pour aujourd'hui. Rompez. »

Les échos de cette voix sèche et désabusée les suivirent jusque dans les couloirs où ils s'empressèrent de disparaître, le cœur serré et les mains moites. Plus que quelques heures. Plus que quelques heures. Les pas de Dorian étaient tranquilles là où ses bottes piétinaient sans but en petites foulées pressées ; ses yeux ne parvenaient pas à se détacher du sol immaculé. Elle ne voulait pas qu'il s'en aille. Elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas, elle ne voulait pas – c'était impossible, inconcevable. Inimaginable.
Malgré tous ses efforts, la jeune fille ne parvint pas à se souvenir du sentiment qui avait pu l'envahir en apprenant qu'elle ne reverrait plus jamais le visage de son père, de sa mère. Ces images étaient floues, embrouillées dans sa mémoire abîmée par les médicaments et les entraînements intensifs, érodée par le temps. Pourtant ça avait dû faire mal, et là aussi elle avait dû penser qu'elle ne s'en remettrait jamais, que ce n'était pas possible, qu'il y avait une erreur quelque part et que le rideau se tirerait bientôt sur cette blague idiote : la situation étant à peu près similaire, réussir à retrouver les brûlures et bandages de cette époque l'aurait sûrement aidé à accepter qu'elle y survivrait. Que c'était le cours naturel des choses. Que c'était comme ça. Que ce n'était pas grave. Que bientôt elle n'y penserait plus, qu'elle oublierait de son visage jusqu'à nom.
Elle aurait mieux fait de ne jamais lui prendre la main.

Ils marchèrent un moment sans échanger plus que des banalités, slalomant entre les nouvelles recrues un peu trop excitées et les autres soldats qui, comme Dorian et elle, s'étaient regroupés ici ou là pour rire une dernière fois avant de s'élancer vers l'inconnu. Les gradés s'étaient, pour changer, montrés bien compréhensifs – mais ils en étaient après tout passés par là eux aussi, et ce n'était pas quelques heures d'entraînement en moins qui feraient la différence une fois sur le terrain.
C'était leur fête foraine à eux. Leur festival du printemps un peu en retard, un peu trop gris et un peu trop triste, sans animaux et sans sucreries : des quartiers libres, quelques poignées de minutes volées au temps pour s’asseoir et oublier. C'était si exceptionnel que, eut-elle été seule, elle n’aurait pas su quoi en faire. Peut-être aurait-elle été s'entraîner d'elle-même. Nettoyer les armes. Replier ses uniformes.

… Comment joue-t-on à la poupée, déjà ?

La poigne ferme de son aîné l'entraîna jusqu'à la coure ouest du complexe militaire. De là, en levant la tête, ils pouvaient voir un ciel gris et sable à travers la coupole transparente : parfois, l'ombre de larges ailes traversait les épais nuages de poussière. Dans deux ans presque jour pour jour, elle marcherait enfin sans toit au-dessus de sa tête. Ce serait du vrai vent, de vrais rayons de soleil. De vraies balles dirigées vers elle.
Doigts et esprit engourdi, la recrue laissa son ami la hisser sur une plate-forme en hauteur. Cet endroit ne lui était pas familier, quoi qu'elle ait déjà aperçu des garçons y discuter durant leurs pauses ; il fallait être relativement grand et athlétique pour réussir à s'y hisser seul, ce qui en soi expliquait parfaitement sa méconnaissance des lieux. Et puis il n'y avait pas grand chose à faire ou à voir, ici. C'était juste plus à l'abri des regards.
Dorian se laissa lourdement tomber au sol, dos contre le mur.

« J'ai pas envie de partir.

-Mais c'est comme ça. »

La froideur de sa compagne ne le vexa pas ; l'habitude aidant, le jeune homme avait appris à ne pas prendre son absence de sourires au pied de la lettre. Elle était juste comme ça. De son côté, elle ne disait plus rien quand, comme maintenant, il se sentait obligé de l'attirer contre lui pour obtenir ne serait-ce qu'un vague tressautement de sourcils : il était juste comme ça. Assise en travers de ses genoux, occupée à observer le mouvement régulier de ses pieds qu'elle bougeait d'avant en arrière, la rouquine soupira son malaise. Je ne veux pas que tu partes, moi non plus.
Voilà ce qu'elle aurait dû lui dire en tant qu'amie. Qu'amante.
Leurs uniformes n'avaient jamais semblé si lourds à porter.

« Je sais bien que t'es triste aussi. »

Un « ah » aussi léger qu'un courant d'air fut la seule réponse qu'Aphrodite s'accorda : sa tête vint s'appuyer contre l'épaule de Dorian dans un infime bruissement de tissu qu'un bras autour de sa taille s'empressa d'étouffer. Parce qu'elle n'avait le droit de rien dire, elle ne dit rien ; pas de suppliques, pas de larmes ni d'adieux déchirants. Lui demander de rester ou lui pleurer qu'il allait lui manquer n'aurait fait qu'empirer les choses, rendre la séparation plus difficile – lui faire perdre de vue que son objectif principal était de survivre, et sûrement pas de la serrer contre lui. Il avait besoin d'être en vie pour ça, de toute façon.
Ses bras enlacèrent le cou de son ami sans trembler ni hésiter. Visage caché dans sa veste à l'odeur impersonnelle, elle inspira profondément ; ferma les yeux à s'en faire mal, aussi fort qu'elle le put.

« Pleure pas, ça va aller. »

Ses mots se perdirent dans le tissu clair tandis qu'une nouvelle larme tombait entre eux, glissant le long d'une mèche indisciplinée de sa frange.

« Arrête ! »

Ses doigts se refermèrent plus fort sur le col du garçon. Les battements du cœur dont elle pouvait nettement sentir la détresse, près de son oreille, s’accélérèrent puis ralentirent sur une note aux accents d'abandon. Elle avait mal à la gorge.

« C'est pas juste, toi tu... »

Il ne la serrait plus aussi fort ; elle raffermit sa prise. C'était bien pour ça que leur duo marchait, non – parce qu'ils étaient complémentaires et pouvaient compter l'un sur l'autre ? Sa voix menaçait de la lâcher mais elle se refusa à accepter le silence. Il partirait bientôt. Mourrait, probablement. Alors ça servait à quoi de se taire, hein ? Quoi qu'elle lui dise il l'oublierait, quoi qu'elle fasse ça n'aurait bientôt plus d'importance, quoi qu'ils...
Son indifférence se brisa sur un sanglot étouffé.

« Tu vas mourir et tu seras tranquille.

-T'es si optimiste, marmonna-t-il en passant sa manche contre ses yeux. Rien que pour t'emmerder, je vais vivre super longtemps et souffrir plus que toi. »

C'était complètement stupide. Occupée à refouler ses larmes, elle ne parvint pas à lui répondre : juste à secouer sa tête de gauche à droite contre lui, fataliste et résignée. Il mourrait avant même qu'elle ait eu le temps de le rejoindre. Deux ans, c'était beaucoup. Pas énorme, mais déjà trop pour qu'elle puisse espérer quoi que ce soit. Ils ne se reverraient pas.
Quoi qu'il en dise, elle allait devoir le considérer mort et enterré à partir du lendemain.
Quoi qu'elle en dise, ce serait insupportable.

« Vas mourir. Je m'en fiche. »

Ne pars pas.



« J'ai tué des milliers de personnes. »

Sa voix tremblait un peu ; il ne s'en inquiéta pas.
A quelques heures de la mort, l'honneur n'a plus grande importance.

« Non. Vous n'avez tué que vous-même. »

Un triste sourire illumina son visage clair.

« Il fallait bien que je termine ma vie sur une note positive, tu ne crois pas ? »


I have you called you children, I have called you son
What is there to answer if I'm the only one ?
La sirène stridente du réveil ne tira pas la moindre protestation au soldat alors que son esprit émergeait d'un sommeil agité. Ses draps froissés glissèrent le long de ses jambes ; elle se leva, fit son lit. Retira son débardeur, son short. Enfila ses sous-vêtements, son uniforme, chaussa ses bottes et noua ses cheveux, le tout au son des pas affairés des autres filles. Son regard erra un moment alentours, comme en quête d'un visage familier – mais rien, personne. L'abattement affaissa ses épaules. Elle savait qu'il n'y aurait personne, pourtant. Elle le savait depuis des mois et des mois.
Yeux baissés sur ses mains fragiles aux ongles rongés, elle massa confusément un bleu plus large que les autres sur son bras gauche. Au printemps prochain, elle sortirait comme ses aînés étaient sortis la semaine passée. La mort n'avait jamais paru si proche. Si certaine. Alors discrètement, sans alerter ses voisines, elle remonta sur son lit et saisit, caché sous l'oreiller blanc, la chaîne abîmée d'un pendentif aux reflets bleus. Un simple S joliment ciselé que, ce jour-là et pour la première fois, elle accepta de porter. D'ordinaire, elle avait peur de l'abîmer.
A présent que le compte à rebours était enclenché, c'était un peu différent.

« Kleva ! Dépêche ! »

Les reproches dont étaient teintés cette voix qu'elle ne replaça pas la firent sursauter ; d'un bond, elle reposa les pieds au sol et se dirigea avec empressement vers la sortie. La salle était déjà vide.
Sa main gauche se crispa autour du pendentif comme si elle avait voulu en laisser la trace indélébile dans sa chaire. Bientôt, tout ça ne serait plus qu'un mauvais souvenir. Il fallait juste tenir un mois, deux, peut-être trois. Ensuite...
Debout dans l'entrée des dortoirs, elle se figea.

J'aurai quinze ans en été, récita-t-elle du bout des lèvres. Ma mère aimait le vert et Selvy le brun. Non, je ne vais pas bien.

Ses yeux noisettes se voilèrent au rythme des lumières automatiques qui s'éteignaient.

Elle ne s’appelait pas Nëntore. Ni matricule n°3547-455-19-02. Ni la pleurnicheuse.
Poings serrés, elle fit un pas en avant.

Si tout ceux qui l’appelaient Kleva partaient, alors soit.

Elle se débrouillerait toute seule.



Morning comes in Paradise, morning comes in light
Still I must obey, still I must invite
S'attacher aux autres ne menait nulle part.

« Areïl ? Tu rêves. »

Nulle part.
Les yeux foncés de l'adolescente passèrent du vide au visage oval du garçon qui lui faisait face. Sans prendre la peine de lui répondre, elle attrapa à deux mains la cheville qu'il avait posé sur son épaule pour s'étirer et, toujours sans plus d'émotions, la poussa de plus en plus haut. Les protestations de son partenaire lui échappèrent plus qu'elles l’indifférèrent ; s'il voulait s'étirer, ce n'était pas faire les choses à moitié qui l'aiderait en quoi que ce soit. Dorian n'avait jamais rien dit, lui. S'il avait été là il l'aurait laissée faire en souriant, persuadé que ses petits bras céderaient avant que sa souplesse ne soit trop rudement mise à l'épreuve. Il lui aurait dit « her, t'es trop petite pour me faire du mal », et elle se serait bêtement mise sur la pointe des pieds pour pousser cette foutue botte le plus haut possible.
Et elle aurait trouvé ça stupide. Une vraie perte de temps.
Le cœur lourd, Aphrodite ravala mélancolie et soupirs.
Il lui manquait.

« Her, arrête. Donne ta jambe. »

Docile et désintéressée, la jeune fille lâcha tout et élança son pied en avant. Hiror saisit son mollet et, comme elle l'avait fait pour lui quelques secondes auparavant, le ramena de plus en plus à la verticale.
Les rares échanges entre les deux adolescents ne leur avaient appris de l'autre que leurs noms respectifs, leur âge et leur faction. Aphrodite ne voulait pas parler ; Hiror non plus. En cela, ils s'entendaient parfaitement. Le reste était bien moins évident. Leurs mouvements avaient mis plusieurs semaines à s'accorder sur une routine d'entraînement convenant aux deux, tant leurs techniques et leurs habitudes différaient ; mais puisqu'ils avaient passé des années à jouer les miroirs pour quelqu'un d'autre, ça n'avait rien d'étonnant. Elle était habituée à Dorian. Lui à son ancien partenaire.
Maintenant qu'ils avaient été assignés l'un à l'autre, l'adaptation était complexe de plus d'une manière.

Aphrodite sortit de ses pensées lorsque sa cuisse heurta finalement son épaule. Dorian aurait rit de la voir si élastique. Il aurait peut-être même fait une remarque déplacée qu'elle n'aurait qu'à demi comprise, un sourire idiot aux lèvres. Il l'aurait fait rire. Hiror, lui, se contenta de passer une main pensive dans ses courts cheveux blonds avant de la relâcher, sans brusquerie ni gentillesse. Ses yeux bleus, délavés, évitaient de croiser son regard avec autant d'application qu'elle-même évitait de croiser le sien. Ils ne se regardaient jamais vraiment.

Par crainte d'y voir un fantôme ou le reflet de ses propre faiblesses. De se croire humain plus qu'ils n'avaient droit de l'être.

Pourquoi accorder de l'importance à quelque chose qui n'en avait pas ? Leurs vies n'étaient...

Ses dents claquèrent de frustration.

Inutile de réfléchir. Il fallait juste survivre.



If there's anything to say, If there's anything to do
If there's any other way, I'll do anything for you
Survivre. Survivre. Survivre.

D'un geste mécanique et monotone, Eshten renoua la veste d'un des enfants dont il avait la charge cette semaine. Ces gamins n'étaient là que depuis quatre mois et, pour les plus jeunes, le besoin d'encadrement était encore très présent : les plus en difficultés étaient régulièrement aidés et rassurés par leurs aînés. Pas qu'on leur laisse le choix non plus. Ce n'était pas grand chose, leur tapoter la tête et leur montrer comment correctement fermer leur veste, la façon dont il fallait placer son col et ses manches... Il le faisait sans entrain ni dégoût. Sans joie ni peine.
Il le faisait, voilà tout.

« Je veux pas mourir. »

Abandonnant pour un instant ses explications linéaires, Eshten se tourna vers son ami. La petite fille dont il nouait les cheveux en une queue de cheval stricte et pratique, poings serrés, fixait le sol. La tristesse et la peur éclairaient son visage d'une intensité que ne posséderaient jamais les violentes lumières blanches des plafonniers ; mais quoi qu'elle tremblait, ses yeux restaient animés d'une résignation sans faille.
Ils n'étaient pas choisis au hasard, après tout. S'ils étaient là, c'était qu'ils pouvaient s'en sortir et supporter la pression. Il ne pouvait en être autrement. Elle irait bien.

« T'as encore le temps avant de penser à ça ! s'exclama Edwin en lui souriant. Et puis si tu deviens super forte, tu pourras tuer tous les méchants sans avoir un tout petit bleu.

-Mais toi tu vas bientôt mourir, Monsieur ? »

Une douleur inavouée traversa les yeux foncés du jeune homme. Gêné, Eshten toussa pour attirer l'attention de son très jeune collègue sur l'importance d'une dentition parfaite ; ce pour quoi, content ou non, il devait s'appliquer à observer un brossage de dents sérieux et régulier.

« J'ai toujours rêvé d'être soldat. Je serai heureux de mourir pour garantir la sécurité de mes proches, répondit le brun avec fermeté. Allez minette, t'es coiffée. Fonce t'entraîner à devenir forte, hop hop hop ! »

Après un salut réglementaire, les deux petits s'enfuirent à toutes jambes vers les salles où se trouvaient leurs groupes respectifs. Et dire qu'ils n'avaient que sept ans...
Peu motivé à l'idée d'une nouvelle journée de tirs et de réprimandes, Eshten étira ses bras au-dessus de sa tête. C'était éreintant, et quoi qu'on en croit l'habitude n'aidait qu'à demi. La seule différence entre eux et les autres, finalement, était leur façon de réagir au stress et aux coups durs. Plus la situation empirait, plus ils s'endurcissaient et serraient les dents. Plus on les insultait, plus ils voulaient prouver à l'autre ce qu'ils valaient réellement. C'était un des nombreux traits commun à tous les soldats ; inutile d'être un génie pour se rendre compte de ça.

C'était injuste, de ne pas pouvoir contredire son propre caractère. C'était un peu comme se trahir soi-même.

« Tu voulais devenir prof. Pas soldat. »

Main tendue pour l'aider à se redresser, Edwin lui adressa un sourire.

« Laisse moi oublier, tu veux ? Ça sert à rien de...

-Tu mourras pas. »

Le ton d'Eshten était aussi ferme que décidé ; sa main se referma sur celle de son ami à lui en briser les phalanges. Pour lui comme pour Dorian, pour Hiror et pour Selvy, se faire enrôler dans l'armée avait été d'une évidence bête à en pleurer – mais pas pour Edwin, pas pour Kleva. C'était injuste. Il le savait.
Ça lui en donnait la nausée.

« Tu mourras pas, okay ? Je vais veiller là-dessus. »

Un rire sonore s'échappa d'entre les lèvres d'Edwin.

« Bien sûr, fillette. Allez bouge, on a du boulot. »



I was dressed in embarassment, I was dressed in white
If you had a part of me, will you take your time ?
« Selvy ! »

A peine eut-elle posé un pied dans la salle qu'Aphrodite, suivie de près par quelques autres de ses camarades, avait jeté ses bras autour de ses épaules. Visage enfoui au creux de son cou, sourde aux plaintes de ses mollets fatigués qui peinaient à la maintenir sur la pointe des pieds, elle inspira profondément l'odeur de ses cheveux bleus. Ils avaient un peu poussé ; les larmes aux yeux, elle se serait presque émerveillée de sentir ces mèches lisses caresser son nez et sa joue. Presque.
Elle la sentit tapoter gentiment son dos, puis l'entendit saluer ses camarades dont tous s'empressaient déjà de lui demander des nouvelles. Ça ferait bientôt deux ans qu'elle était partie. Deux ans qu'elles ne s'étaient plus vues, à défaut d'un emploi du temps concordant et de pièces communes. Entendre le son grave et calme de sa voix l'emplit d'une nostalgie amère : elle avait presque oublié la façon qu'elle avait d'acquiescer pour montrer qu'elle écoutait, sa manie de sourire pour rassurer tout le monde – la façon, inconsciente ou non, qu'elle avait d'apaiser tout ceux à qui elle adressait la parole.
Bien sûr, qu'elle lui avait manqué.
Agrippée à elle comme un enfant à sa mère, elle ne recula qu'avec réticence quand celle-ci l'y força. Elle avait encore grandi, tiens. Mûri. Ses yeux bruns sondèrent les siens avec cette même gentillesse qui l'avait toujours caractérisée ; elle lui demanda si tout allait bien. Aphrodite hocha la tête, le cœur battant. Tout allait bien. Tout allait parfaitement bien.

Une larme glissa le long de sa joue.

Non, ça ne va pas du tout.

« C'est à cause de Dorian ? »

Elle n'osa pas dire oui, ne put nier pour autant. Autour d'elles, plus personne ne disait mot. Edwin tordait ses mains avec application, Eshten fixait le sol, Joshan respirait à peine et même Arvena, qui d'ordinaire aimait tant parler, massait sa nuque d'un air confus. Le silence se fit vite étouffant. Craintif. Pesant.
Aphrodite aurait presque préféré mourir sur le champ.
Le regard de Selvy voleta sur le groupe ; sur le reste du réfectoire. Sourcils froncés, poings serrés, elle laissa finalement glisser d'entre ses lèvres sèches la question que tous redoutaient :

« Où est Kleva ? »

Hébétée, perdue et mal à l'aise, Aphrodite plaqua son bras contre ses yeux pour essuyer les rares larmes qui avaient rougies son visage impassible.
Parce qu'elle avait eu beau se persuader que ce n'était pas grave, que c'était juste un accident de parcours et qu'elle s'en moquait, que ça lui était complètement égal, le poids qui écrasait sa poitrine avait refusé de disparaître. Son cœur suffoquait.

« Elle... »

Ses poumons s'écroulaient.

« Y'a deux semaines, elle... »



Even if I come back, even if I die
Is there some idea to replace my life ?
« ...S'est suicidée. »

Rrezan serra ses mains l'une contre l'autre, la gorge serrée. La lettre qui reposait au centre de la table, humide par endroits, n'était ni claire ni mensongère. Il savait interpréter les demi-mots froids et autoritaires de l'armée. Par trop de fois, déjà, il avait eu à observer ces enveloppes timbrées que ses voisins serraient désespérément contre eux ou s'empressaient de jeter ; il connaissait les plannings, les mois où les recrues sortaient, l'âge auquel il sortaient. Tout le monde le savait. Tout le monde comptait.
Pour sa fille, il avait compté chaque jour sans désespérer.
En face de lui, son beau-frère expira un soupir tremblant.

« Oh, Serena...

-Je tenais à te le dire. Je sais à quel point tu tenais à elle. »

Il chercha à croiser son regard ; rien à faire. Il était atterré. Tout comme lui.
Trop fier pour se laisser aller à pleurer en public, le quadragénaire se redressa. Les murs blancs de sa maison, en tout points identiques à ceux de ses voisins, étaient couverts par endroits de photographies évoquant un bonheur qu'il ne connaîtrait plus. D'une femme dont les cheveux blonds et le sourire charmant lui brisait le cœur aux jolies boucles d'enfants qui lui ressemblaient de manière frappante, tout était parti. Mort. En morceaux, en cendres – et sa joie de vivre avec.
Inquiet, il se tourna vers son ami. Ses mains fines serraient la lettre avec une douceur qu'il lui envia ; lui avait bien faillit la déchirer en mille morceaux. Oublier était tellement plus simple.

« Serena, Serena... »

Ses murmures emplirent la salle d'une tristesse sans fin. Rrezan, l'air grave, fit le tour de la table pour presser son épaule entre ses doigts.

« Serena est morte depuis longtemps, soupira-t-il. Elle ne t'en veut pas. Un frère reste un frère, quoi qu'il arrive. »

Elle n'en avait jamais voulu à personne, si ce n'était à elle-même. Ils le savaient tout deux parfaitement.

« Jure moi que tu ne vas rien faire d'idiot.

-Non, je... Non. Bien sûr que non. Tu me connais. Je ne ferais rien d'idiot. »

Dans les yeux de son beau-frère, Rrezan lut autant de peine que d'amertume. Il put sentir la culpabilité, la tristesse, le dégoût de soi, les questions qui n'en finissent pas – de ses épaules affaissées à ses lèvres serrées, il n'y avait plus que ça.
Fut-ce par respect, fut-ce par lâcheté, il accepta ce mensonge.

« Kleva... ne méritait pas ça » soupira le jeune homme derrière un rideau de cheveux blonds.

C'était tellement plus facile de fermer les yeux. Ne pas être là. Ne rien pouvoir faire.
Sans un mot, il délaissa son ami et alla accrocher près des autres la photographie jointe au rapport de décès qu'on lui avait remis la veille. De jolies boucles brunes, de jolis yeux noisettes. Un air froid et désintéressé, un uniforme sans la moindre personnalité. De là, il ne pouvait pas voir sa tâche de naissance à la base du cou. Ni ses grains de beauté. Ni ses dents un peu trop en avant. Ni les fossettes qui creusaient ses joues au moindre rire.
Ils l'avaient tuée avant même qu'elle s'ôte la vie.

« Elle me manque toujours autant. »



Like a father to impress, like a mother's mourning dress
If we ever make a mess, I'll do anything for you
« Papa, Maman,
J'ai arrêté de vous écrire parce que j'avais plus le temps.
J'en avais un peu marre, aussi, d'écrire dans le vide.
Je sais que vous pouvez pas me répondre. Je vous en veux pas.
C'est à moi que j'en veux.
C'est pas difficile pourtant. Il suffit de faire le vide.
Respirer. Tirer. Le reste on s'en fiche.
Mais c'est compliqué.
Parfois, c'est même impossible.

Comment vous faites, vous ? »
Son crayon s'arrêta sur la courbe hésitante d'un signe interrogatif. Comment faisaient-ils pour vivre sans elle depuis tout ce temps ? Dorian lui manquait encore. Ça faisait pourtant plus d'un an, déjà. Kleva lui manquait aussi. Selvy lui manquait toujours. Énervée, elle s’aplatit plus encore contre les draps et sortit de sous son matelas une large enveloppe où elle avait déjà rangé les autres missives qu'elle n'avait jamais eu le courage d'envoyer. Elle avait peur de raviver en eux de vieilles douleurs ; s'ils avaient réussi à l'oublier, inutile de gâcher leur vie en leur rappelant ce qu'ils avaient perdu. C'aurait été cruel.
A quelques lits de là, une fille marcha sur un drap et tomba de tout son long au sol. Quelques rires discrets retentirent dans le dortoir encore éclairé.
Son cœur était toujours aussi serré.
Était-ce drôle ? Aurait-elle dû en rire ? Est-ce que c'était normal ? Sa tête allait exploser. Pourquoi ne leur donnait-on pas un mode d'emploi pour les pensées, aussi – pourquoi les laissait-on ressentir et exister, si ça ne servait à rien ? Pourquoi ? Qu'on lui arrache le cœur pour de bon, qu'on lui sature le cerveau de produits chimiques, qu'on l'empêche de réfléchir – qu'ils y aillent, elle ne demandait que ça ! Pourquoi devaient-il s'attacher s'ils n'étaient que de numéros ? Pourquoi avaient-ils encore un prénom ? A quoi bon leur dire de surveiller leurs partenaires, et dans quel intérêt leur laisser du temps libre ? Ils n'étaient que des machines, non ? Ils ne servaient bien qu'à se battre ? Aimer, vivre, faire des enfants et être heureux – c'était pour les autres, pas pour eux. C'était pour les faibles, pour les intellectuels, pour les handicapés et les idiots, pour ceux qui n'avaient aucune volonté et se seraient laissés tomber comme des dominos. Eux étaient forts, eux étaient doués, eux étaient volontaires et déterminés, eux étaient formatés, eux étaient incapables d'abandonner –

Alors pourquoi ?

La pointe de son crayon appuya durement sur le papier blanc. Si Kleva était comme eux, pourquoi ? A quoi avait-elle pu penser avant de poser le canon de son arme contre sa tempe, et comment avait-elle réussi à appuyer ? Elle ne comprenait pas. Dorian n'aurait pas compris non plus, même Hiror ne comprenait pas – alors comment, pourquoi ?
Oui, ils allaient mourir. Mais cela ne valait-il pas le coup de se battre, d'essayer d'aller le plus loin possible ?

Pourquoi, pourquoi...
« Si on va mourir de toute façon, est-ce que
la façon de le faire change quelque chose ? »
Se sentait-elle...
« Je croyais que leurs tests étaient fiables.
Je pensais qu'elle se débrouillerait bien toute seule. »
Si profondément énervée ?

« Aphrodite ! »

La voix familière d'Arvena la surprit. D'un geste empressé, elle cacha la lettre et l'enveloppe sous son oreiller. Pas question que qui que ce soit voit ça. Quand elle se retourna, le cœur battant, elle remarqua sans surprise que son amie ne portait que la moitié de ses sous-vêtements ; les brassières, trop serrées, avaient tendance à être retirées dès que possible pour toutes celles qui n'avaient pas la chance d'être suffisamment plates. L'absence de pudeur rapidement induite par les douches communes avaient en très peu de temps tué toute gêne entre elles : Aphrodite se contenta d'observer machinalement les mouvements empressés de ses mains.

« J'ai rapidement croisé Selvy en allant ranger du matériel, aujourd'hui, et elle m'a dit qu'elle pourrait peut-être envoyer nos lettres ! » L'adolescente sautilla sur place. « Je veux dire, sans passer par la censure et tutti quanti. Donc le truc ce serait de faire un gros paquet avec nos lettres dedans, et de le remettre à je sais plus quel type qui les lui donnera ensuite, juste avant qu'on parte dehors. Comme ça, si on a des choses à dire à nos parents, vu qu'apparemment elle aura le droit à des permissions en ville, ça ira direct chez eux. Et le mieux... »

Ennuyée par les détails et précisions inutiles qui affluaient dans ses oreilles, Aphrodite se contenta d'acquiescer sans plus prêter attention au reste du discours. Kleva aurait dû partir quelques semaines auparavant, au printemps. Son absence avait déséquilibré la machine : à l'étonnement de tous les supérieurs, on voyait nettement que ce genre d'accidents était rarissime. Seul leur instructeur principal, à qui elle parlait plus qu'aux autres, n'avait pas semblé surpris d'une telle issue. Juste blasé et dépité.
L'énervement qui encombrait l'esprit de la jeune fille obscurcissait ses pensées à la façon d'un orage. Elle survivrait, elle. Mourir ne servait à rien. Mourir ne sauvait personne.
Si Kleva avait attendu une semaine de plus avant de jouer aux idiotes, elle aurait revu Selvy. Sûrement qu'elle aurait réussi à la rassurer, à la calmer, à lui faire comprendre que quitte à mourir, mieux valait le faire pour...

Une cause juste et importante ?

« Donc tu en es ? »

C'était trop difficile.
Quitte à mourir, elle préférait autant essayer de rester en vie.

« Bien sûr. D'accord. »


Dernière édition par Aphrodite Areïl le Dim 16 Fév 2014 - 14:39, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   Mar 6 Aoû 2013 - 19:42



« Quand je vous ai dit que vous n'aviez tué que vous-même, je le pensais. »

Une pointe de compassion se dilua dans la voix du soldat.
Il n'en voulait pas. Pourtant, il se surprit à l'en remercier en silence.

« J'aimerais pouvoir penser comme toi. »


Bottes alignées et mains serrées sur leurs armes, les soldats effectuèrent un dernier salut réglementaire. Aphrodite, perdue au milieu de garçons bien plus grands qu'elle, ne broncha pas. Elle n'était pas en état d'être fatiguée. Ou inquiète. A vrai dire, elle se sentait étrangement sereine à l'idée de sortir rejoindre la base principale à l'extérieur de Dira. Ses doigts étaient usés d'avoir écrit trop de lettres pour exorciser ses peurs, brûlés d'avoir appuyé sur un million de gâchettes ; ses jambes la portaient sans jamais se faire entendre, ses yeux fixaient sans vraiment voir.
Elle priait presque de voir ces portes s'ouvrir le plus vite possible. Qu'on en finisse.

« Les premiers mètres seront sûrs, mais vous devrez traverser un passage à découvert. Attendez vous à vous faire tirer dessus ; ils aiment assez se planquer en hauteur pour faucher les nouvelles recrues. »

Allez, qu'elle voit enfin à quoi ressemblait ce foutu monde que sa grand-mère aimait tant à lui décrire comme ayant été un véritable havre de paix et de bonheur. Qu'elle sente le vent sur son visage et entende les balles frôler son corps trop peu protégé. Qu'ils essaient de la tuer, s'ils y tenaient tant. Il n'y avait que ça à faire de toute façon. Risquer sa vie pour sa ville. Sauver les autres en y laissant sa peau. Si Dorian l'avait fait, elle en était capable elle aussi ; et si elle y restait, ce ne serait définitivement plus son problème. Les cadavres ne souffrent pas.
Cette guerre était, pour elle, un jeu aux enjeux monstrueux. C'était sa vie qu'on avait placé sur la ligne centrale : s'il fallait tuer tout les joueurs du camp opposé pour la garder intacte, elle le ferait. Sans éprouver ni remords, ni douleur, ni culpabilité.
Parce qu'eux n'hésiteraient pas un seul instant avant de lui mettre une balle entre les deux yeux. C'était elle ou eux et il n'y avait pas photo, elle se préférait elle. Qu'ils meurent, qu'ils brûlent, qu'ils souffrent – qu'ils la maudissent, elle s'en moquait éperdument.

« Soldats, préparez vous à sortir ! »

C'était à cause d'eux qu'elle était là. Parce qu'ils ne leur fichaient pas la paix.
Alors non. Aucune pitié.

« En marche ! »

A peine les imposantes portes ouvertes, elle sentit une brusque poussée d'air chaud lui claquer au visage. C'était désagréable ; irritant. Pas naturel, pas habituel – ça ressemblait à quelqu'un qui soufflait contre sa peau. Ses côtes la chatouillèrent.
Je le savais bien, que le vent n'était pas beau.

Levika aurait été tellement déçue.



« Allez allez, vite ! Dépêchez vous ! »

Le front couvert de sueur sous son casque, Aphrodite s'éloigna de l'entrée et tira sur la sécurité de son arme. Lorsque le reste de son groupe fut en zone sûre et la porte refermée, elle s'autorisa à se plier en deux pour reprendre son souffle. Ils avaient été rapides ; aucun coup n'avait été tiré, mais mieux valait rester prudent. Leur supérieur, rassuré – presque jovial, même – leur souhaita officiellement la bienvenue dans la zone à risque de Dira ; autrement dit, le front. Ou l’abattoir, pour les moins optimistes. Trop inhibée encore pour faire quoi que ce soit d'autre que suivre le mouvement, elle repéra Eshten et Edwin et les suivit jusqu'au large local où les armes étaient rangées. Leur nombre l’impressionna presque plus que leur diversité : pas étonnant que cette base soit une des principales. Sur conseil de l'homme qui se tenait à son bureau dans un coin de la pièce, ils échangèrent tous leur arme contre un modèle plus petit et maniable. Les intrusions ennemies étaient ici quasi-nulles, pour ne pas dire inexistantes, alors inutile de se promener toute la journée avec une énorme mitraillette à l'épaule.
Un par un, ils rejoignirent la pièce centrale. Un par un, on leur fournit un paquetage et un numéro de dortoir, ainsi qu'une lettre pour le lit qui leur avait été attribuée. Aphrodite se retrouva côté filles, vers le fond de la pièce ; les draps et le matelas, aussi durs et peu accueillants que les anciens, ne la dépaysèrent pas le moins du monde. Seuls les lits superposés lui tirèrent un haussement de sourcil. Elle n'était pas habituée à dormir au-dessus de quelqu'un. Pas que ça la gêne vraiment.
Les règles ici lui semblèrent d'emblée plus larges et moins strictes que dans la base d'entraînement. S'ils n'avaient pas le droit de se rendre partout et devaient signaler leur présence lorsqu'ils entraient dans une pièce en particulier, il n'en restait pas moins que tant qu'aucune mission particulière ne leur avait été confiée, ils avaient le choix d'aller où bon leur semblait – et ce bien sûr dans l'optique de gagner en autonomie et non en fainéantise. Perdue sitôt qu'elle se sentit un peu trop libre de ses mouvements, la jeune femme se dirigea dès qu'elle le put dans l'infirmerie de la base. Vue sa carrure, d'après son supérieur, elle passerait beaucoup de temps ici et aux ravitaillements : ses petites mains seraient utile pour recoudre et panser, et sa taille menue lui permettrait de se faufiler d'une base à l'autre sans trop risquer de se faire repérer.

Debout face à une armoire remplie de médicaments en tout genre, elle se demanda si elle en serait capable. Sans doute que oui, hein ? Puisqu'ils le disaient.

C'était une mission comme une autre. Soigner et transporter des objets. C'était probablement mieux que se planter en première ligne et tirer sur tout ce qui avait l'air ennemi.

« Her. Rouquine. »

Sa propre voix sonna étrange ; étranglée. Elle serra ses doigts sur un flacon et tenta d'en lire l'étiquette. Ses murmures ne semblèrent pas inquiéter les autres personnes errant dans la pièce. Tous étaient trop occupés dans celle qui, juste à côté, logeait les malades et les blessés. Elle pouvait entendre leurs gémissements d'ici.

« Attends, laisse moi attraper ça pour toi. T'es trop petite. »

Dressée sur la pointe des pieds, elle tenta d'atteindre la rangée du haut. Si Dorian avait vraiment été là, il l'aurait aidée. Il aurait sûrement encore grandi d'une bonne vingtaine de centimètres, ce champignon.
Au lieu de ça, ce fut Edwin qui vint appuyer sur ses épaules pour lui demander ce qu'elle voulait.

« Rien en particulier, marmonna-t-elle en opérant un brutal demi-tour vers la pièce attenante. Tu devrais aller voir Eshten, il te cherchait. »

Peu scrupuleuse, elle se rassura en admettant que de toute façon, Eshten cherchait toujours Edwin. Ce n'était pas un si gros mensonge.
Casque sous le bras, elle avança discrètement entre les rangées de lits. Puisqu'elle ne vit aucun amputé, elle jugea que ce ne devait être que l'aile la plus superficielle de l'endroit : les mourants, pour ne pas entamer le moral des autres, avaient dû être relégués plus loin. Malgré tout, les plaies qu'elle devinait sous certains bandages ne devaient pas être belles à voir. Habituée au sang mais pas à cette odeur omniprésente d’antiseptiques et de métal, elle dû retenir un haut le cœur. Ce n'était peut-être pas le meilleur endroit pour se rendre utile, finalement.

« Her. »

Les deux mains qui lui bloquèrent la vue faillirent lui arracher un cri. Elle commençait à confondre les voix ; après deux ans, ça n'avait rien d'anormal.
Malgré tout, ça faisait encore un peu mal.

« Edwin, laisse moi.

-... C'est violent, comme insulte. Tu m'as trompé pour Edwin entre temps ? »

Tu m'as –

Les mains ne furent pas même retirées de ses yeux qu'elle avait déjà pivoté sur la pointe de ses bottes.
Ses cheveux étaient un peu plus longs. Il avait grandi – perdu du poids, aussi – et un large pansement couvrait son arcade sourcilière droite ; tout le poids de son corps portait sur sa jambe gauche, au mépris de la béquille accrochée dans son dos. Ses avant-bras étaient couverts de bandages et de cicatrices dont elle apercevait à peine les extrémités près de ses manches retroussées. Ses mains nues étaient abîmées, sûrement rugueuses et brûlées par endroits. Il faisait peine à voir. Il avait changé.
Son cœur allait imploser.
Incapable de réagir, trop choquée pour articuler le moindre mot, elle se contenta de refermer doucement ses bras autour de sa taille. Il devait avoir mal. Elle ne devait pas serrer trop fort. Il valait mieux faire attention, rester calme, vérifier que ce n'était pas une illusion, ne pas trop reprendre espoir – faire taire les battements empressés de son cœur, les tremblements affolé de son corps. Il était mort ; mort et enterré, déchiqueté en mille morceaux. Abandonné dans un coin, officiellement décédé. Ça faisait trop longtemps. Elle s'était faite à l'idée.
Ses yeux grands ouverts battirent des cils contre la chemise claire.

« Dorian.

-Oui.

-Dorian.

-Je suis là.

-Dorian.

-Toujours à imaginer le pire, hein. »

Les bras du garçon entourèrent ses épaules avec une réserve qu'elle sut devoir aux pansements qui couvraient ses bras. Elle ne sourit pas ; ne pleura pas. C'était trop soudain, trop brutal – trop inattendu pour qu'elle réussisse à en penser du bien, du mal. Mais il était là. Il était là. Il était là. En chair et en os, abîmé mais bien en vie. Il était là. Vivant. Elle n'avait pas besoin d'en savoir plus, aucun intérêt à chercher où étaient les siens : il était là. C'était tout ce qui comptait, tout ce qu'elle voulait savoir.
Il était là.

« Je suis trop borné pour mourir, tu sais bien. »

Il avait fallu qu'elle s'accroche de nouveau à lui pour se rendre compte à quel point il l'avait soutenue jusque là. A l'entendre clamer qu'il était suffisamment stupide et énervant pour réussir à s'en sortir toute sa vie sans perdre le moindre doigt, elle put quasiment sentir ses épaules s'alléger d'un poids qu'elle n'avait pas même eu conscience de porter : son cœur, enfin, put prendre une respiration étranglée.

« Dorian ! Toujours pas mort ?

-... Je rêve ou t'es aussi grand que moi ?

-Këndell ! Retournez vous allonger immédiatement, votre jambe a encore besoin de repos. »

Une remarque idiote d'Edwin arracha des exclamations colériques à l'infirmière, dont la voix aiguë couvrit un instant les battements réguliers qu'Aphrodite écoutait avec attention. C'était bien lui, aucun doute là-dessus – sa voix, sa peau, ses bras, son cœur trop fragile et sa foutue sensibilité qui l'avait fait pleurer plus de fois qu'elle-même ne s'y était autorisée. Kleva n'était plus là, Selvy non plus, mais elle avait toujours Dorian. Elle avait Dorian. Lui ne la laisserait jamais tomber, jamais – il ne serait pas égoïste, n'irait pas mourir tout seul en l'abandonnant derrière. Il était bien plus débrouillard qu'elle. Alors peut-être était-ce lui, finalement, qui souffrirait lorsqu'un jour elle ne reviendrait pas.
Rassurée, plus sereine, elle s'écarta de lui et écrasa son pied droit avec le talon de sa botte.

« Her !

-Retourne te reposer. Tu vas te faire du mal. »

La grimace sincèrement agacée qu'il lui adressa, mille fois trop familière, brisa ses lèvres sur un sourire.

« Je reviendrai tout à l'heure. »

Et cette fois, on part à égalité sur la ligne de départ.



Sans un bruit, une silhouette menue se glissa près du lit. Il faisait sombre, mais les veilleuses des néons baignaient la pièce d'une lumière suffisante pour voir où l'on posait les pieds : yeux ouverts, Dorian ouvrit la bouche sur un murmure étonné.

« Aphro – ? »

Autoritaire et silencieuse, la jeune fille fit signe à son ami de se taire. Une fois qu'elle fut certaine que les draps tendus de chaque côté des lits pour maintenir un minimum d'intimité entre les blessés (et ne pas dégoûter les voisins s'il fallait changer un bandage) étaient correctement installés, elle se glissa discrètement auprès du jeune homme. Les ressorts grincèrent lorsque Dorian se décala sur la gauche pour laisser à sa partenaire la place de grimper sur le lit. Ce n'était clairement pas fait pour deux, mais sa petite taille lui permit de s'installer sans risquer de faire tomber qui que ce soit.
Un moment, il n'y eut plus autour d'eux que les respirations régulières des dormeurs. Une infirmière était en poste dans la pièce attenante, prête à intervenir si quelqu'un était pris d'une crise quelconque ; collée à son ami, Aphrodite songea que veiller sur les plus lourds blessés devait être un travail éprouvant. Ils voyaient plus de morts que les soldats eux-même n'en discernaient en tirant sur des silhouettes anonymes. Plus de morts que de vivants.
Yeux clos, elle laissa la main de Dorian caresser la ligne de son dos.

« Kleva est morte.

-On me l'a dit, oui. Ça va ? »

D'un geste las, sa tête dessina une pâle négation. Elle n'approfondit pas ; il ne lui en demanda pas plus. Son amie méritait de reposer en paix et, autant que possible, elle préférait éviter d'y repenser. Réfléchir ne lui faisait aucun bien. Aucun. Toutes ces contradictions, tous ces regrets et ces non-dits – y penser, c'était risquer de sombrer dans le noir ou la mélancolie. Elle ne pouvait pas se le permettre. Elle ne pouvait pas.
Malgré sa poitrine comprimée par un amas de peine et joie mêlées, la jeune fille se redressa sur un coude et vint appuyer ses lèvres contre celles du blessé. Il avait sur la peau un goût sec et salé qui lui rappela de fugaces baisers volés entre les entraînements ; et tous ses sourcils froncés, toutes ses interrogations, tous ses refus gênés volèrent en éclats sous la pression d'un indescriptible besoin de proximité.
« J'ai besoin de toi » ; était-ce si mal de l'avouer à voix haute ?
Était-ce si mal de se laisser aller au présent, quand le futur était...

« Te prends pas la tête. Réfléchis pas. »

Les murmures de Dorian frôlèrent sa peau claire avec une douceur semblable à celle dont il fit preuve pour la serrer contre lui. Yeux fermés, paupières closes et scellées, elle ne vivait plus que par l'ouïe et le toucher : par ce corps pressé contre le sien, par l'assurance de tout sauf des lendemains. De leurs doigts entrelacés à leurs traits tirés, de leur cœur rongé à leur cerveau saturé, la machine infernale s'enraya. Ils avaient besoin de s'échapper, même si pour quelques minutes seulement – de se croire important et en sécurité, dans les bras de quelqu'un pour qui leur vie se comptait en lettres et non en chiffres.

Le bruit de sa respiration coupait court à celui de ses questions.

« C'est difficile. »

Son rire fatigué la laissait muette.

« Tu peux le faire. Sois bête pour quelques minutes. C'est reposant, tu verras. »

Sa présence effaçait tout le reste.
Oui, elle allait mourir. Oui, elle allait tirer. Oui, elle allait souffrir. Oui, elle allait tuer. Oui, elle allait le perdre. Bien sûr.

Mais ces moments-là, personne ne pourrait les leur retirer. Jamais.



Une journée de plus en enfer, claironna gaiement un soldat blessé.
Une journée de plus en enfer, répondit Aphrodite d'un ton blasé.

Très vite, les cotons et produits désinfectants lui étaient devenus aussi familiers que les armes à feu ; ses petites mains gantées déversaient liquides et pommades sur les plaies sans que jamais elle ne fronce le nez ni ne se plaigne. Le détachement s'était opéré très rapidement. Efficacement, aussi. Devoir changer les pansements des blessés graves la mettait encore mal à l'aise, mais rien que le temps et l'habitude ne puissent guérir. L'estomac ne protestait que les premières fois. Ensuite ça devenait banal et ennuyeux. Seringue en main, elle déboucha un flacon d'un geste machinal et fit l'injection sans hésiter ni trembler. Le soldat tressauta mais ne broncha pas. Plutôt se faire piquer cinquante mille milliard de fois que sentir cette merde dans ma jambe, qu'il disait.
Elle ne s'ennuyait plus à lui expliquer que son mollet avait été coupé net. Sa santé mentale se dégradait ; il serait envoyé ailleurs dans peu de temps. Inutile d'en rajouter.

Un bruit sourd résonna derrière la porte close à sa droite, sous-entendant l'arrivée de nouveaux blessés. La pièce principale était régulièrement envahie par des groupes revenant de mission : les bien-portants tenaient les souffrants, les infirmiers et docteurs couraient en tout sens pour leur trouver des lits, les répartir, décider de l'ordre des priorités... Une véritable cacophonie, plusieurs fois par jour. Tous les jours. Déjà, l'odeur métallique du sang lui montait au nez. Ça collait à la langue, aux doigts, aux dents. Impossible de s'en débarrasser tout à fait.
Mains crispées, Aphrodite reposa son matériel et poussa le battant. Ils auraient besoin de monde. Autant devancer la demande.
Elle détestait ça.
Aussitôt sortie, elle fut interpellée par une doctoresse qui lui ordonna d'aller chercher deux draps, des pansements et des bandages. Ses pas pressés la firent slalomer entre des blessés légers assis à même le sol, souvent confus mais rarement en danger, jusqu'à la pièce où était rangé le matériel de soin : le chemin inverse fut aussi rapide et décidé. Peu de cris ou râles caverneux parvenaient à ses oreilles. Peu devaient être en sale état ; il y aurait donc peu de morts à déplorer. Ou trop, au contraire. Ce n'était pas exactement une excellente nouvelle, mais ça n'en était définitivement pas une mauvaise.
Être en bonne santé ou six pieds sous terre valait toujours mieux que souffrir le martyr.
Silencieuse et efficace, le soldat rejoint le docteur près d'un lit entièrement cloisonné derrière ses rideaux.

Deux yeux bleus à demi clos tuèrent son indifférence.
Ça devait arriver.

« … Merde. »

La doctoresse, affairée à panser la plaie ouverte qui tâchait son estomac, ne lui accorda pas un regard.

« Vous le connaissez ?

-Oui.

-Si vous avez besoin d'être remplacée, c'est maintenant ou jamais.

-Non, marmonna-t-elle en remontant ses manches. Non, ça ira. C'est pas moi le problème.

-ESHTEN ! »

C'est lui.
Aphrodite, preste et prévoyante, se glissa derrière les draps juste à temps pour refermer solidement ses deux bras sur la silhouette blessée d'Edwin.
Il tremblait comme une feuille.

« Calme toi !

-Fous moi la paix ! »

Il n'écoutait pas. N'écouterait rien. Elle connaissait ça ; son cœur, s'il avait été plus qu'un muscle stupide, s'en serait peut-être serré. Ces derniers temps, il n'était bon qu'à battre bêtement.
Bam, bam.
Le garçon tenta de passer outre son barrage et, malgré leur différence de stature, elle parvint à le maintenir sur place en appuyant de toutes ses forces sur ses talons ; malheureusement, il en aurait fallu au moins quatre comme elle pour maîtriser correctement quelqu'un de sa taille. S'il voulait l'envoyer contre un meuble, il pouvait le faire sans difficulté.
Elle n'avait pas le temps de jouer à ça.

« Tu peux pas –

-DEGAGE ! »

Trop perdu pour penser tactique, il leva le poing ; dents serrées, elle referma brutalement la main autour de la tâche ensanglantée qui salissait son avant-bras gauche. Un gémissement étouffé, à peine plus qu'un souffle, vint briser l'air au-dessus de sa tête : le rapport de force s'inversa. Craignant qu'il ne passe outre la douleur insupportable irradiant de la plaie ouverte sur laquelle elle appuyait à presque y enfoncer ses doigts, elle en profita pour lui écraser le pied de son talon – puis, en un mouvement aussi bref que brutal, le poussa en arrière.
Le lit grinça sous son poids mais accusa bravement le coup. Penché sur son bras, des insultes à s'en faire damner au bord des lèvres, il fit de même.
Malgré ses doigts tremblants, sa peau déchirée, noircie, son œil barré d'un bandeau sommaire et sa respiration sifflante, laborieuse, pas une larme ne roula sur ses joues.
Pas une.

Aphrodite inspira profondément.

« On a besoin de moi à l'intérieur. Reste là.

-Mais Esh – !

-La ferme et attends. »

Le drap glissa derrière ses épaules tendues. Elle refusa de se retourner vers Edwin et son œil humide de culpabilité, de doute et de colère ; même les muscles avaient leurs limites et elle, elle avait besoin de se concentrer. Se concentrer. Se concentrer. Se concentrer. Se concentrer. Se concentrer. Se concentrer.

Le regard vide, elle saisit le papier que lui tendit la doctoresse en secouant la tête de gauche à droite.

Se concentrer.

« Matricule n°3547-455-4... »

Eshten lui attrapa le poignet.
Se concentrer. Se concentrer.
Allez. Tu l'as déjà fait.

« ...Matricule n°3547... »

Les doigts posés sur sa main serrèrent plus fort, comme ils purent. S'il avait essayé de tenir une feuille, elle se serait envolée. Il peinait à garder le bras levé.
Agacée, elle fixa la trace ensanglantée de ses doigts sur le papier. A travers le couvert du drap, elle pouvait entendre Edwin questionner chaque infirmière qui devait tenter de l'emmener ailleurs pour soigner son œil ; elles se fatiguaient pour rien. Il ne bougerait pas.
Sa voix monotone s’éleva de nouveau.

« Matricule n°3547-455-47-10. Vos blessures sont malheureusement au-delà des compétences du service médical militaire et il a été jugé que vous ne survivriez pas à un transfert. A la lumière de ces informations, souhaitez-vous émettre... »

Le blessé n'eut pas la force de froncer les sourcils ; pourtant, elle l'imagina le faire. Sourcils froncés, toujours, le regard du reste indifférent – une lassitude et un désintérêt constant gravé au fer rouge dans le moindre de ses gestes calculés, rapides, méticuleux, presque soignés. Être touché au thorax ou à la tête, ça ne pardonnait pas.
Elle voulut lui dire « her, t'es mourant mais pas défiguré, de quoi tu te plains ? » ; imiter la voix d'Edwin, détendre l'atmosphère. Oublier que c'était grave et que si la feuille tremblait, ce n'était pas uniquement de la faute du garçon. Mais elle n'était pas Dorian. Elle n'était pas Edwin. Pas Selvy. Pas de ceux sur lesquels on s'appuie. Elle n'avait jamais su consoler qui que ce soit.
Quand il laissa son bras glisser sur son lit, épuisé, elle peinait toujours à déchiffrer les mots. Son visage était indifférent et composé, pourtant. Ses jambes la portaient sans difficulté. Ses yeux ne piquaient pas. Son esprit était vide, blanc, calme. Résolu.

Mais ses mains, elles, refusaient de la laisser lire convenablement.

« Émettre des demandes quelconques, sachant que l'abréviation de vos souffrances n'est pas... »

Ses yeux se fermèrent sur un agacement sans fin ; dents enfoncées dans sa lèvre inférieure, elle plia le papier en quatre et riva ses yeux dans les siens.

« Eshten, je suis désolée. »

Son ton était aussi froid que son regard. Aussi froid que la main qu'il posa sur la sienne ou que son rire encombré de sang, lorsqu'il lui demanda de masquer sa blessure avec le drap.
C'était froid, froid, froid. Pourtant, ça brûlait encore.

« Va me chercher Edwin. Avant qu'il casse tout. »

Désolée de quoi ?
D'un geste machinal, le pouce et l'index appuyé contre le coin de ses yeux secs, elle repoussa le drap et signifia au jeune homme assis en face qu'il pouvait venir.

Ce n'était pas de sa faute. Elle n'avait pas à être désolée.
Personne n'avait à être désolé. Ni elle, ni leurs supérieurs, ni les docteurs, ni Edwin – et elle aurait aimé le lui expliquer, mais il n'écoutait pas. Alors il s'excusa. Il ne fit que ça. Le matin, le midi, le soir, la nuit, dans son sommeil, debout, assis, en ne mangeant pas, en mordant son oreiller, en changeant ses pansements, en priant pour qu'on le renvoie quelque part, n'importe où, qu'on le fasse oublier, qu'on lui explique – que quelqu'un fasse preuve d'un peu de pitié, tout le temps, sans arrêt.

Jusqu'à ce que son œil s'infecte et qu'il soit trop occupé à crier pour se rappeler du lit vide juste à côté.

Jusqu'à ce qu'il ne crie plus.

Jusqu'à ce qu'il parte et ne revienne plus.

Jusqu'à ce qu'elle en morde son oreiller, elle aussi, à tenter d'oublier tous les cris qui lui perçaient les tympans, ces pourquoi moi pourquoi moi qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça pourquoi pourquoi j'ai mal pitié tuez moi j'en peux plus je veux mourir je veux pas mourir je veux pas j'ai mal j'ai mal j'ai mal j'ai mal arrachez le je vous en supplie ça brûle je vois plus rien j'ai pas mérité ça pourquoi je suis né pourquoi –

Pourquoi se sentaient-ils obligés de poser des questions pour tout, hein ?
Les réponses n'avaient aucun intérêt.

« Parce que nous sommes la fierté de cette ville. »
« Parce que nous y étions destinés. »
« Parce que tu t'es fait tirer dessus. Parce que tu n'as pas été assez vigilant. »
« Parce que les êtres humains sont fragiles. »
« Parce qu'être mort c'est plus tranquille et aussi bien payé. »
Dorian adorait faire crier les infirmiers.
« Parce que ceux d'en face n'ont aucune pitié et nous pas de cœur. »
« Ou juste quand il s'agit de le réduire en charpie sur des mines. »
« Parce que. »

Parce que lorsqu'on aucune raison de vivre, on en a besoin d'aucune pour mourir.

Aussi simple que ça.



« Areïl ! »

Lorsque son nom fut exclamé bruyamment, la jeune fille était encore en train de retirer la poussière qui couvrait son visage et ses mains. Seuls ses cheveux, attachés en un chignon très serré à la base de sa nuque, avaient été préservés par son col et son casque ; la marque de sa visière semblait imprimée en brun et or sur son visage pâle. Ça ne partirait pas facilement. Après les sorties, ils avaient obligation de rapidement passer dans les douches : un couloir spécial avait même été aménagé, reliant l'entrée aux salles d'eau pour éviter de salir les innombrables pièces et compartiments de la base. Le cas de la demoiselle ce jour-là, cependant, était différent.
Pieds nus, uniquement vêtue des longs sous-vêtements de son uniforme, elle s'était contentée de poser sa tenue sur une étagère spécifique en attendant de devoir la renfiler. En raison de sa mission, elle devrait ressortir dans moins d'une heure ; inutile de tout nettoyer pour un si bref laps de temps. Les unités partaient généralement pour un minimum d'une journée, un maximum de plusieurs mois. Ses sorties de quelques heures, en comparaison, faisaient office de récréation – et pour autant, les ravitailleurs étaient loin d'être les plus enviés. Bien au contraire. Les soldats préposés à cette tâche étaient nombreux et alternaient souvent avec l'entretien, l'infirmerie et les autres travaux demandant une grande minutie ; ils ne ravitaillaient réellement qu'une à deux fois par mois, parfois plus s'ils manquaient de monde.
La raison en était simple. Pour ne pas se faire repérer, ils devaient partir seuls et revenir seuls. De ce fait, porter de grandes quantités de nourriture et de matériel était exclu – d'autant plus que seuls les petits gabarits étaient sélectionnés. Pour pallier à cela, ils devaient faire un grand nombre d'allers-retours dans la même journée. Sous l’œil, bien sûr, d'ennemis ne tenant qu'à tirer sur les lapins pour ralentir l'approvisionnement des troupes.

Ce jour-là, elle n'avait été que frôlée par quelques balles et blessée à la jambe. Elle boitait encore un peu, mais rien de trop grave : ils n'avaient fait que retirer les éclats, et le fond du problème devait encore être enfoncé dans sa chaire. Elle aurait le droit à un examen plus approfondi le soir-même. En attendant, il allait falloir endurer.

« Quoi ? »

Nul besoin de lever la tête pour s'adresser au garçon, à peine plus grand qu'elle, qui l'avait abordée.
Conditionné, il effectua un rapide salut.

« J'ai vu ce soldat effrayant, tu sais, qui... » Aphrodite lui jeta un regard ennuyé ; il fit claquer sa langue contre son palais. « Enfin – ce que je veux dire, c'est que la vingt-et-unième unité est revenue, j'ai reconnu le type flippant. Ils sont à l'infirmerie. »

Dorian.
Après un bref remerciement, mains serrées sur les côtés de son short pour s'obliger à ne pas courir, la jeune fille sentit son cœur rater des battements à répétition. Comme un piano désaccordé ; ou, plus vraisemblablement, un homme amputé tentant tant bien que mal de reproduire le jeu d'un autre. Ou peut-être juste le sien. Celui de l'époque où il avait encore deux bras, et dix doigts pour jouer une mélodie à laquelle aucune note ne manquait.
Bam bam bam bam bam.
Ça sonne faux. Foutu muscle.

Avant d'avoir pu s'en rendre compte, elle échangea ses pas mesurés contre des foulées rapides et cadencées – l'infirmerie n'était plus très loin. Elle reprit un rythme normal chaque fois que des bruits de bottes troublèrent un silence que sa démarche boitillante et ses pieds nus ne gênaient pas, visage tendu, plus stressée que jamais, uniquement pour se remettre à trottiner lorsque ses supérieurs s'étaient éloignés. Les autres soldats se fichaient bien de voir des collègues désobéir. Personne ne dénonçait personne. L'instinct de groupe primait sur tout le reste ; cette règle avait beau ne pas exister, chacun la respectait comme si ç'avait été la première de la liste.
Elle avait vu des groupes entiers préférer la punition collective aux rapports parfaitement corrects. Les fautes des uns étaient les fautes de tous.

Jusqu'à ce que la mort les sépare.

« Dorian ? »

La porte coulissa complaisamment, enregistrant son entrée dans la pièce grâce aux plaques accrochées à son cou. Aussitôt, ses yeux se mirent en quête d'un garçon aux cheveux verts ; ce n'était pas si commun, et puis il était suffisamment grand pour être facile à repérer. Il était toujours sorti du lot, à ses yeux.
Elle ne le vit pas.
A pas pressés, elle slaloma entre quelques infirmiers et blessés légers jusqu'à la porte suivante. La pièce principale, comme d'habitude, empestait le métal et les produits chimique ; insensibilisée à ces odeurs, elle effectua un nouveau tour d'horizon.
Pas de Dorian.
Le cœur ou l'estomac en vrac, incapable de déterminer ce qui lui faisait mal et pourquoi, elle rongea consciencieusement l'ongle de son pouce. Réflexion. Calme. Réflexion. Dorian était parti depuis de longues semaines maintenant. Elle avait envie de le voir. Il n'y avait aucun mal à ça. Aucun mal à s'inquiéter pour lui, non plus. Elle avait encore le droit de s'en faire à son sujet. Elle aurait le droit jusqu'à ce que l'un d'eux y reste. Le contrat était simple. Clair. Il ne laissait pas la moindre place aux suppositions et aux maux de ventre infondés.
Il était forcément quelque part.
Pratique et pragmatique, la jeune fille revint sur ses pas et tapota l'épaule d'un des soldats à l'état le moins préoccupant.

« Këndell ? Ah, euh... »

Un instant de supplice suspendit les mots du garçon à ses lèvres ; comme toutes les pierres, celle-ci finit par retomber.
Dans le mouvement de son bras bandé. Au bout du doigt qu'il tendit, sans savoir qu'ajouter.
Droit dans la tempe de la jeune fille.
Elle n'eut même pas besoin de regarder.

« … D'accord. Merci. »

Ses jambes, lourdes, insensibles, la portèrent mécaniquement jusqu'à la porte qu'on venait de lui indiquer. Blessés graves.
Elle tendit le bras ; cligna des yeux.

« Mais tu as pas de frère, si ? »

Suspendue dans son mouvement, presque inconsciente, elle laissa un médecin la bousculer et entrer dans la pièce. La porte claqua devant son nez, suffisamment près pour que le courant d'air fasse voler un peu de la poussière accrochée à son visage ; mains serrées sur sa poitrine, elle baissa la tête.

« Où est Kleva ? »

Puis, doucement, pivota sur ses talons.

« Va me chercher Edwin. »

Fit demi-tour.

« Je suis trop borné pour mourir, tu sais bien. »

Et, sans un regard pour ce qu'elle laissait derrière elle, partit aussi vite que ses jambes le lui permirent.



« Heeeeer ! Salut. »

Nez levé pour mieux voir le garçon qui lui faisait face, la petite fille lui adressa un signe de la main enjoué. Il faisait toujours trop de bruit ; ça l'avait surprise, au début, mais elle commençait à s'y habituer. Ce n'était pas désagréable.
Kleva en revanche, appuyée contre le mur un mètre plus loin, ne leva pas le nez de ses chaussures pour le saluer.
Visiblement perturbé par le manque de réaction de l'enfant, il fronça les sourcils.

« Elle me fait la tête, bouclettes ? »

Aphrodite, après un bref coup d’œil, haussa les épaules. Elle avait toujours l'air de faire la tête ; honnêtement, c'était difficile à dire.
Elle ne parlait vraiment qu'à Selvy. Même si – et ce depuis le début – elle ne s'éloignait jamais vraiment d'eux. Où qu'elle aille, la petite rousse avait toujours l'impression de voir Kleva dans son champ de vision. Avec ou sans son amie.

« Booooooon. »

D'un bras, Dorian enserra les épaules de sa partenaire ; de l'autre, il emprisonna celles de la petite brune. Forcée contrainte de quitter son mur adoré, incapable de lutter contre le garçon quand il s'agissait de force pure, elle se retrouva en quelques secondes enserrée bras contre bras avec Aphrodite.

« Heh...

-Lâche moi ! Lâche moi, allez !

-Je vous enlace virilement, expliqua-t-il. Je lâcherai quand tu feras plus la tête. »

Trop docile et impressionnée pour songer à se dégager, la rouquine se contenta d'appuyer son dos contre le torse de son ami ; Kleva, elle, continua un moment de se débattre avant de n'abandonner, mains malgré tout serrées sur le bras de son geôlier.

« C'est quand tu veux, bouclettes.

-Kleva. C'est Kleva, pas bouclettes.

-Eh ben souris, BouKleva. »

Un rire involontaire s'échappa d'entre les lèvres d'Aphrodite ; le regard noir de la fillette, prêt à percer des trous dans sa pauvre tête rousse aussitôt sa liberté retrouvée, la fit taire mieux qu'une arme à feu posée sur sa tempe.
Dorian, lui, continua de rire de sa propre bêtise sans s'en préoccuper. De là-haut, probablement qu'il ne voyait pas grand chose de toute façon.

« Vous êtes... »

Les lèvres de l'enfant s'arquèrent, comme au bord des larmes : puis, les yeux presque cachés sous sa jolie frange soignée, elle gonfla les joues.

« Dorrible et Aphreuse. »

Cette fois ce ne fut pas un ricanement mais un vrai éclat de rire qui résonna au-dessus de leurs têtes ; visiblement satisfait, le garçon relâcha son étreinte. Pourtant, Kleva ne retourna pas près de son mur. Elle resta là, bras croisés, à mimer mieux que quiconque la vexation pincée : et elle aurait presque été convaincante, si ses lèvres n'avaient pas à ce point tremblé.
Après quelques dizaines de secondes à écouter Dorian s'étouffer de rire, bras croisés sur la tête d'Aphrodite pour éviter de rouler au sol, un gloussement amusé brisa enfin la barrière de ses lèvres.

« Arrêtez, c'est même pas drôle !

-Si, très. Klevamefairemourirderire.

-Doriânebaté.

-Oh sérieux – Klevasehorsdeprix.

-Dorianigaud.

-Aphrodite, aide moi merde !

-Mais... K...leva... Nëntore ? »

Les deux enfants restèrent la regarder, perplexe Une seconde. Deux. Puis, sourcils arqués, Kleva posa sa main devant sa bouche pour rire en silence.
Dorian, l'air grave, attrapa les épaules de son binôme pour la regarder dans les yeux ; l'instant suivant, il passait ses bras dans son dos et la serrait fort contre lui.

« ... T'es pire que tout, bordel. Change rien. »


Et tous ces rires, c'était si joli à entendre.



« … J'aurais préféré mourir, tu sais. »

Sa voix porta juste assez loin pour être entendue sans être comprise. Allongé, yeux scellés par la douleur et la fièvre, le jeune homme laissa ses lèvres trembler sur des mots qu'il ne prononça pas. Ce dialogue de sourd leur allait bien. Lui, qui tendait les doigts pour mieux broyer ceux de son amie quand la douleur lui brûlait les nerfs. Elle, qui cachait ses yeux contre les plis de sa chemise pour oublier qu'elle ne pleurait pas.
Pas encore.
Sa main libre froissa les draps. Ses ongles, rongés, n'avaient cessé ces derniers jours d'érafler la paume de ses mains. Enfiler des gants était devenue une véritable torture. On ne lui laissait pas le choix.
Le voir comme ça était une véritable torture.
Elle refusait de se laisser le choix.

« Je me suis dit qu'avec un peu de chance, si je pouvais me faire tirer dessus... »

… Je n'aurais pas à revenir et te voir là. Je voulais pas t'abandonner. Pas vraiment.
Pourquoi se fatiguait-elle à se chercher des excuses ? Elle avait tourné les talons.
Elle avait eu peur.

Elle l'avait lâché.

Laissé seul.

« Pleure pas. »

La voix de Dorian, faible et presque forcée, lui fit lever la tête ; par réflexe, elle passa une manche contre ses yeux. Ils étaient secs. Secs, secs, secs. Edwin n'avait pas bronché face à la douleur, mais quand il avait vu Eshten –
Et elle, ses yeux étaient parfaitement secs.
Épaules affaissées, le regard plus terne encore que celui du blessé, elle reposa sa joue contre le drap. Près de celle de Dorian, sans pour autant la toucher. Juste assez proche pour entendre son souffle, comprendre ses murmures. Elle osait à peine l'effleurer.

« T'avais dit que t'étais trop bête pour mourir. »

Son souffle sonna comme un rire. Sourcils arqués, elle serra la main qui frôlait son nez entre les siennes.

« Borné. Pas bête.

-C'est pareil. »

De nouveau, un soupir amusé. Elle voulait rester près de lui encore et encore et encore – tant qu'il comprenait ce qu'elle disait, que parler n'était pas absolument intolérable. Ensuite, elle serait déjà toute seule. Elle avait déjà eu l'occasion de soigner des blessés grave. Lorsque les cris se taisaient sur des murmures entrecoupés de suppliques, il n'y avait plus rien à faire. Ils n'étaient plus tout à fait là ; pas vraiment partis non plus. Bientôt, Dorian serait tellement anéanti par la douleur qu'il reconnaîtrait à peine le son de sa voix.
Ce serait insupportable.
Et elle, elle serait encore là.
Elle ne bougerait pas.

« Tu m'avais promis de souffrir plus que moi. »

Dorian détourna péniblement la tête ; dents serrées sur un semblant de sourire, il lui jeta un regard perplexe.

« Je suis pas en plein dedans, là ? »

Impossible d'imaginer ce qu'il pouvait ressentir. Impossible de se dire « c'est ça, mais en cent fois pire » et de savoir, de le sentir vraiment. Il aurait fallu être à sa place. Elle aurait aimé être à sa place.
Pourtant elle savait, elle savait pertinemment que c'était atroce. Elle le sentait ; le devinait à ses traits tirés, à ses muscles crispés. A ses gémissements. Ses pleurs. Ses hurlements, parfois, la nuit. Ça devait être invivable. Ou pas tout à fait, puisqu'il n'était pas mort. Pas encore. Attendre la mort n'avait aucun sens. Aucun. Mais les achever était contre leurs principes ; c'était compliqué. De la paperasserie en plus. Des médicaments en moins.
Poings serrés, elle appuya son front contre le lit.

« T'avais dit...

-Depuis quand tu me crois ? »

Sourde à ses critiques, elle releva vers lui des yeux brillants de larmes. Ses cils tremblaient.
J'en sais rien.
Depuis quand je t'aime ?


« Tu avais dit que si j'avais pas peur, ça aurait voulu dire que je tenais à rien. »

Une vague de douleur le traversa, envoyant des signaux de détresses à travers chaque muscle, chaque veine. Les médicaments devaient commencer à ne plus faire effet ; il ne répondit rien.

« J'ai pas peur. Mais j'ai mal. »

Une à une, les larmes roulèrent le long de ses joues.

« Et c'est ta faute. »

Une à une, elles s'écrasèrent sur des draps d'un blanc immaculé.

« Je t'avais dit que je t'aimais pas. »

Jusqu'à ce que, sous ses cils verts, lui aussi n'oublie qu'il y avait plus de mal que de peur.
Et que, dans son état, même pleurer faisait mal à en hurler.
Épaules secouées par les sanglots, Aphrodite serra ses doigts aussi fort qu'elle le put lorsqu'il les entrelaça aux siens.

« Pardon, rouquine. »

S'il était parti bien plus tôt, elle aurait pu souhaiter l'oublier. Chasser ces larmes inutiles. Se dire que c'était comme ça. Se souvenir qu'ici tout le monde mourait, et pas juste soi. Attraper les épaules de cette petite fille aux grands yeux bruns et lui dire que, quoi qu'elle en pensera, quoi que son stupide cœur d'adulte lui soufflera, pleurera, criera au mépris de la logique, non, ces moments n'en vaudront pas la peine. Que ça fera juste mal. Comme ouvrir un bonbon, s'émerveiller de son goût et s'étouffer avec en voulant l'avaler.
Comme rencontrer quelqu'un, l'aimer et le voir mourir.
Mais maintenant, c'était trop tard. Elle serait partie chercher un remède au bout du monde, s'il y en avait eu un. Aurait donné la moitié de sa vie, la moitié de ses organes – peu importe, n'importe quoi. Tout pour ne pas perdre la seule personne au monde qui se préoccupait encore d'elle.
Tout, tout, tout.

« Je suis désolé. »

Pleure pas, Dorian. Pleure pas.

« Reste. S'il te plaît, me laisse pas. Tu restes, hein ? »

Lèvres closes, elle acquiesça faiblement.
Ça ira, ça ira. Je te le promets. Pleure pas.

Sauf que ça n'irait pas. Ça n'irait plus jamais. Jamais, jamais.

Il s'en allait sans elle.



« Her, rouquine. »

Une tape familière vint heurter l'épaule de l'adolescente ; après un demi-tour souple et habitué, elle questionna son ami du regard.
Alertée par les détails différant d'un jour sur l'autre plus que par les expressions des visages, ses yeux descendirent jusqu'à la feuille pliée dans sa main gauche. Conscient de l'attention qu'elle recevait, il l'agita.

« J'ai une lettre.

-.Ça me paraît évident.

-Nan mais. Pour toi, je veux dire. »

Aussi nonchalant et direct qu'à son habitude, le jeune homme tendit la feuille à son amie ; prudente et perplexe, elle la saisit entre l'index et le majeur. Si on leur donnait du papier et des crayons, ce n'était pas pour s'écrire des mots entre eux : c'était pour en écrire à leurs parents. Qu'il puisse préférer lui écrire à elle qu'à ses proches la laissa profondément dubitative. Parce qu'elle savait absolument tout de sa vie, premièrement – et qu'il n'avait rien à lui apprendre qui ne puisse être communiqué de bouche à oreille, secondement.
Tout en retraçant les plis entre ses doigts, elle releva le nez vers Dorian.

« Pourquoi tu m'écrirais une lettre.

-C'est euh.

-CHAUD DEVANT ! »

Le cri d'Edwin attira tous les regards vers lui ; Aphrodite, aussi parfaitement impassible qu'elle le put, regarda le jeune homme les dépasser en courant, une caisse brune tenue à bout de bras au-dessus de sa tête.
Quelques secondes plus tard, Eshten et Arvena passèrent à leur tour en criant des insultes qui risquaient de leur valoir de longues heures de punition plus que désagréables. Restait à espérer pour eux que récupérer le contenu de cette boîte en valait la peine.

« ...Il leur a volé quoi ?

-Sais pas. Mais ils vont être punis. Et comme je le disais, reprit-il en claquant des doigts pour récupérer l'attention de son amie, c'est une lettre. D'amour.

-... D'amour.

-Ouais.

-D'amour.

-J'admirais déjà ta capacité à répéter la première fois, tu sais. »

Les lèvres de la demoiselle s'arquèrent sur une courbe gênée ; amusé, Dorian en profita pour lui tirer les joues.

« J'y ai mis tout mon cœur. Dedans, j'ai comparé tes yeux à une flaque de sang coagulé.

-...

-Fais pas cette tête ! Je plaisante. Ça m'a saoulé, en vrai, alors je t'ai juste dessiné un cœur mal foutu. »

Prête à lui écraser les deux pieds à coup de massue s'il mentait, la jeune fille déplia soigneusement le papier ; regarda le cœur dessiné sur la feuille, nettement handicapé du côté droit, et secoua sa tête avec la lenteur exaspérée d'un professeur de maternelle face à un élève turbulent.

« J'y ai quand même mis tout mon cœur, hein. Au sens figuré.

-C'est stupide.

-Tais toi et accroche le au-dessus de ton lit, femm – »

D'une brève pression contre son col, dressée sur la pointe des pieds, elle vint poser ses lèvres contre les siennes. Ça ne dura qu'un instant ; juste le temps de le faire taire.
Déjà détachés l'un de l'autre, elle fit un pas en arrière et replia la feuille.

« Je vais plutôt la garder dans ma boîte à trésors.

-T'as ça, toi ?

-Puisque je te le d – »

Le papier qu'elle tenait entre ses mains, en un bref instant d'inattention, lui glissa entre les doigts ; le coupable s'empressa de jeter la feuille dans son carton, l'air on ne peut plus satisfait.

« C'est moi qui ai le cœur de Dorian ! ESHTEN, J'AI VOLE LE COEUR DE DORIAN ~

-EDWIN ! Il est à moi ! »

D'un mouvement autoritaire, Dorian attrapa le poignet d'Aphrodite pour l'empêcher de se joindre à la course-poursuite ; roulant des yeux vers le plafond, il soupira qu'il finirait bien par le lui rendre. Pas qu'il ait grand chose à en faire d'autre.

« De toute façon tu as le vrai, c'est beaucoup mieux.

-Le vrai est un muscle.

-T'es anti-romantique. Ce muscle te dit « je t'aime », bam bam.

-Absolument. Pas.

-Absolument. Trop. Il le dit juste en morse. »

Cette fois, l'ombre d'un sourire éclaira le visage de la rouquine ; profitant de l'absence de gradés dans les environs, trop occupés probablement par les jeunes recrues, il l'attira contre lui.
Depuis le départ de Selvy, il n'y avait que Dorian qui réussisse à la dérider. La faire sourire. Lui donner envie de rire. Ça ne changeait pas beaucoup d'avant. Sûrement.
Pourtant, c'était complètement différent.
Dans un soupir faussement ennuyé, elle repoussa son étreinte.

« Quand tu seras mort, il dira plus rien.

-Si. Il le dira juste... Euhm. Par la pensée. Il t'enverra toute mon affection par la pensée depuis l'Au-Delà, c'est ça. Toujours en morse. »

Bouche serrée en ligne droite, elle voulut lui dire que ça n'existait pas ; puis, finalement, elle se contenta d'argumenter que les entraînements reprenaient bientôt. Ce dont, d'après sa grimace, il n'avait strictement rien à faire.

« Enfin, le mieux, c'est quand même que je sois là pour te traduire tout ça.

-Si tu veux.

-Je veux. Je mourrai pas avant que t'ai admis que mon cœur te parle en morse. »

Un rire, faible mais audible, brisa ses inquiétudes momentanées.
T'as intérêt de jamais mourir, alors.




« … Dorian ? »

Aucune réaction.
A défaut de mieux, elle le secoua plus fort.

Puisque c'était sa dernière volonté, elle avait eu le droit de le veiller. De poser des gants froids sur son visage, quand la fièvre avait grimpé. De caresser ses cheveux, pour chasser les cauchemars. De le laisser meurtrir sa main dans la sienne. De l'écouter hurler. Pleurer. Maudire tout et n'importe quoi, supplier. Elle avait pu laisser sa jambe guérir, assise près de son lit, les paupières lourdes d'avoir trop peu dormi quand lui ne fermait plus l’œil de la nuit. Elle avait répondu chaque fois qu'il s'était mis à délirer, l'avait rassuré quand il lui avait demandé si ça durerait longtemps. L'avait consolé, toutes les fois où il avait juré ne plus pouvoir vivre une minute de plus allongé dans ce lit.
Avait attendu, le cœur en morceaux, que le sien lâche enfin. Qu'il veuille bien se taire. Laisser Dorian dormir en paix.
Se reposer un peu.
Dormir ; juste ça. Pas l'emmener, pas le lui enlever, juste...

… Dormir.

« Dorian. »

Quelques instants, jusqu'à ce qu'il aille mieux.

« Her. »

Elle avait attendu, veillé, attendu, attendu. S'était dit que ce serait mieux pour tout le monde. En avait même rêvé, les mains sur les oreilles, à bout de nerfs et d'idées. Elle avait souhaité sa mort. Sa langue en saignait encore.
Malgré tout, elle persista à secouer son épaule.
Quand il avait fini par se taire, tout à l'heure, elle avait pensé qu'il s'était endormi. Juste endormi.

« S'il te plaît... »

Et ça l'avait soulagée.

Le corps immobile se refusa à lui répondre. Rien à faire. Il avait l'air bien, pourtant : détendu, reposé. Plus calme qu'il ne l'avait jamais été. Comme prisonnier d'un profond sommeil, figé par une maladie inconnue et incurable. Retenu tellement, tellement loin d'elle que ni tendre le bras, ni l’appeler n'aurait suffi à le ramener.
Sa poitrine ne se soulevait plus.
Un instant, elle crut que la sienne non plus.
Le regard fixe, perdue et confuse, elle le secoua une dernière fois. Comme pour être sûre. Tenter de comprendre. Puis, doucement, avec mille précautions, elle se leva ; remonta les draps jusqu'à ses clavicules et lissa les plis, délicatement, jusqu'à ce qu'il n'en reste aucun qui ne semble parfaitement naturel. Ses mains furent croisées sur son torse, sa tête convenablement recalée sur l'oreiller. Ses cheveux remis en place sur son front glacé, au-dessus de ses paupières closes.

« ...Bonne nuit. »

Aucune larme ne vint se glisser entre eux lorsqu'elle déposa un baiser sur son front, du bout des lèvres, comme elle s'était habituée à le faire pour le rassurer ou sécher ses yeux embués.

C'est fini. Pleure plus, c'est fini.

Revenue dans le couloir, elle inspira profondément ; serra les plaques de Dorian contre son cœur. C'est fini.
Appuyée contre le mur, cheveux défaits, elle leva la tête.

Selvy ne serra pas son épaule entre ses doigts.
Kleva ne lui sourit pas.
Eshten ne lui soupira pas son ennui.
Edwin ne la dépassa pas en riant.
Hiror n'évita pas son regard.
Arvena ne vint pas lui raconter ses soucis.
Dorian ne la prit pas dans ses bras.

Il n'y avait plus personne.

Ils l'avaient tous abandonnés, un à un.
Sans lui dire où ils allaient. Sans dire au-revoir.
Sans l'attendre.
Sans lui tendre la main ni lui proposer de venir.

Et maintenant, elle était toute seule.
Complètement seule.



Le monde continua de tourner ; les jours se suivirent. Elle se leva. Mangea. S'habilla. Tira. Fut blessée. Réprimandée. Félicitée. Oubliée. Rangea ses armes. Les cala sur son épaule. Sous son bras. Baissa la visière de son casque sur ses yeux. Remplit et vida son sac. S'enroula dans les draps. Fut réveillée par les cauchemars. Les alarmes. Les fantômes. L'absence. Se plongea le visage sous l'eau. Se frappa le crâne contre les parois de la douche. Crut mourir. Ne mourut pas. Tua. En vit d'autres mourir. Tria la nourriture. Courut dans le sable. Tomba. Se redressa. Oublia. Fit avec. Rangea les souvenirs et les regrets dans une sacoche hermétique. Se promit de vivre longtemps, longtemps. Sans réellement s'en soucier pour autant. Serra ses colliers entre ses doigts, chaque fois qu'elle devait sortir en mission, comme l'on adresserait ses dernières prières à un porte-bonheur.

Drapeau levé plus haut qu'il ne l'avait jamais été pour donner un sens à la mort de ses amis et garder la tête froide.
Pour Dira, et pour tous ces noms qu'elle n'oublierait pas.
Jusqu'à la mort.

« Le prisonnier doit arriver vivant à destination. Il est de votre devoir de le protéger jusque là, soldats. »

Aphrodite et ses trois collègues acquiescèrent solennellement. Leur supérieur répéta une dernière fois les consignes de sécurité à mettre en place avec les condamnés à mort ; la rareté de ces cas rendait les ordres plus flous, moins organisés que ne l'étaient les autres. Puisqu'il s'agissait uniquement d'amener le concerné sur l'avant, quoi qu'il en soit, ça n'avait en théorie rien de bien compliqué. Uniquement transporter d'un point A à un point B. Vivant, de préférence. Ou du moins pas trop amoché. Encore capable de marcher. Les condamnés n'étaient guère plus que des cadavres doués de parole et de mouvement, aux yeux des officiels.
Le jugement de la Cour Martiale était sans appel.
Après un salut réglementaire irréprochable, les soldats montèrent à l'arrière du véhicule où le prisonnier attendait d'ors et déjà le départ du convoi. Aphrodite à sa gauche, un autre ravitailleur à sa droite. Les deux autres, postés près de la porte pour pouvoir assurer l'évacuation en cas d'attaque ennemie, vérifièrent une dernière fois l'état de leurs armes. Hors de question que ça s'enraille.

Attaché des pieds au cou, mains et pieds emprisonnés aussi bien par sa camisole que par chaînes et menottes, le prisonnier poussa un long soupir ennuyé.

« Quel besoin ont-ils de m'envoyer à l'autre bout du monde pour me tuer, vraiment... »

La voix, lente et faussement plaintive, fit remonter un millier de frissons et d'échos dans le cœur de la jeune fille.
Pas au point de lui faire mal à l'estomac. Pas au point de lui faire serrer les poings. Juste suffisamment pour la faire se retourner, froncer les sourcils.
Froids et indifférents, les grands yeux d'Aphrodite croisèrent ceux d'un joli gris du prisonnier.
Tristesse, mécontentement, insatisfaction, encouragement, résignation.

Pour un enfant, tout se ressemble.

« … C'était toi. »

Le condamné resta la regarder, un peu perplexe ; il pivota même sur la droite pour vérifier qu'elle s'adressait bien à lui et non à l'autre soldat.

« L'infirmier qui avait fait exprès de me faire mal au bras pour que je pleure. C'était toi. »

Elle pouvait oublier les voix, les couleurs et les âges, mais certainement pas les visages. Pas les regards. Son sourire était vide et fantomatique, il avait vieilli, ses cheveux étaient un peu plus longs, mais –
C'était le même. Aucun doute là-dessus. Ses yeux gris n'avaient pas changé.

« … J'aimerais vraiment pouvoir te dire que je me souviens de toi, mais... »

Toujours ce même profond dégoût de soi au fond du regard.

« J'ai tué trop d'enfants. Tu pourrais être n'importe lequel. »

Du dégoût à s'en appuyer un flingue sur la tempe.


Dernière édition par Aphrodite Areïl le Dim 16 Fév 2014 - 14:43, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   Dim 16 Fév 2014 - 14:35



« Tu as arrêté de me tutoyer. »

Aphrodite, le regard dans le vague, haussa les épaules en guise de réponse.
Peut-être que, entre temps, elle avait simplement commencé à le considérer comme un être humain.
Peut-être.

« Vous dites que vous êtes soulagé de mourir, mais... »

Ses doigts se détendirent sur le vide ; se refermèrent sur le vide. Le mouvement irrégulier des roues contre le sable la berçait, endormant ses sens.

« Ça va être très douloureux. Extrêmement. Douloureux. »

Le souvenir des derniers jours de Dorian lui revint en mémoire, amer et glacial. Le prisonnier, tête baissée, ne répondit rien.
Les autres soldats avaient dû finir par les écouter. Plus personne ne faisait un bruit.

« Pourquoi vous êtes ici ? »

De nouveau, un sourire triste à en pleurer étira les lèvres du jeune homme.

« Ça a une importance ?

-Pour vous, peut-être. »

Personne ne veut être oublié et personne ne veut mourir.
Elle ne pouvait se résoudre à l'accepter.

« Vous allez mourir. Vous pouvez bien nous raconter. »

A la mention d'autres personnes, le prisonnier leva la tête vers le reste de l'habitacle ; puisqu'ils n'avaient rien de mieux à faire avant d'être arrivés, quoi qu'il en soit, tous acquiescèrent aux paroles de leur collègue. C'en était presque drôle à voir.
Allez. Raconte nous une histoire, s'il te plaît. De condamné à condamné.

L'infirmier prit une drôle d'inspiration, comme un noyé refaisant surface.
Chercha ses mots.

« Ma sœur aînée... était infirmière, elle aussi. Sa première fille a été envoyée à l'armée. Elle ne l'a pas supporté. »

Attentive, Aphrodite laissa ses yeux éteints posés sur le visage du prisonnier. C'était la seule partie de son corps qu'il pouvait bouger.

« Pour éviter à sa deuxième fille d'être emmenée aussi, lorsqu'elle a été appelée, elle a tenté de trafiquer les tests. »

Le reste était attaché. Fermement serré. Comme une marchandise encombrante attendant d'être déchiquetée.

« Ça n'a pas marché. Elle a reçu un avis de jugement. Pour la punir, ils ont... »

Quitte à mourir, autant que ça aille vite. Les juges avaient vraiment un sens de l'humour cruel.

« Placé sa fille d'office sur la liste de l'armée. »

Les yeux d'Aphrodite clignèrent plusieurs fois sous le coup de la surprise.
Pardon ?

« Peu avant l'appel, ma sœur s'est suicidée. »

Placée d'office ?

« Deux ans après, son mari a reçu l'avis de décès de sa fille aînée. »

Ils ne pouvaient pas faire ça. Si cette fille avait été très faible d'esprit, par exemple, elle...
N'aurait eu aucune chance de survie, et ça n'aurait eu aucun sens.
Aucun.

« Et quatre ans après, on a appris que... »

C'était cruel et stupide.
L'armée n'était pas une punition. C'était une vocation.

« ...La seconde s'était suicidée. J'ai fini par craquer, je crois. J'ai enfoncé mon aiguille dans l’œil d'un gradé. »

C'était. Ça n'avait. Aucun...
Le regard de l'adolescente, plus vide et terne que jamais, se noircit plus encore.
Gorge serrée, mâchoire crispée, elle serra les doigts sur son arme.

« Son nom. »

Jusqu'à en imprimer la marque sur ses doigts ou la briser nette.

« Pardon ? »

Je croyais que leurs tests étaient fiables.

« SON NOM. Dites moi son nom ! »

Ses yeux brillants de colère croisèrent ceux emplis d'incompréhension du prisonnier.

« ALLEZ ! »

Je pensais qu'elle se débrouillerait bien toute seule.

Dans un vacarme ahurissant et un rafale de balles à en devenir sourd, le véhicule pencha sur le côté ; hésita un instant, comme pris entre deux vents contraires.
Le corps des soldats, déjà debout et prêts à se défendre, réagirent avant leurs cerveaux.

« TOUT LE MONDE DEHORS ! »

Tu pensais ? C'est bête, hein.
Faut croire que tu pensais mal.

Bam, bam.
Boum.



Ça fera mal qu'une seconde.
Allez. Un. Deux.

« Hng – »

Trois.
Dans un claquement aussi bref que douloureux, l'épaule déboîtée fut remise en place. Le soulagement, très vite, prit le pas sur la sensation de brûlure et de déchirement ; arme au poing, Aphrodite ravala des plaintes sans formes ni couleurs. Pas le temps pour ça. Les tirs, au-dessus de leurs têtes, avaient à peine commencé qu'ils s'étaient déjà calmés. Ça ne durerait pas longtemps. Il y avait du monde, à l'avant – et pas du genre à rire ou à faire des prisonniers, oh que non. L'unité les ayant attaqués, probablement de petite envergure, devait déjà projeter la retraite.
Dos contre la cloison de ce qui avait dû un jour être un bâtiment, jambes pliées dans le sable, elle rabattit la visière de son casque sur son visage. La poussière et toutes ces particules en suspension dans l'air empêchaient de voir à plus de deux mètres : seule l'habitude et l'efficacité de sa tenue l'empêchait d'avoir l'impression d'étouffer.
D'un coup sec, elle attrapa le poignard accroché dans sa botte et saisit l'homme assis à côté d'elle par le col. Un doigt contre ses lèvres, elle l'intima au silence ; puis, lame vers le bas, déchira net le col de sa tenue.
Maintenant, au moins, il ne risquait plus d'étouffer à tout moment. Même si, d'après l'irritation visible de ses yeux et de sa gorge, la possibilité demeurait présente.

« Ils vont partir. Ensuite je devrai vous ramener. »

Postée à l'angle du mur, prête à la riposte, Aphrodite déglutit sagement. L'ambiance lui était familière. Le décor coutumier. Tant que sa concentration et la chance ne lui faisaient pas faux bon, les risques de se faire blesser étaient moindres.
Pas inexistants. Ils ne l'étaient jamais.

« Kleva avait un joli sourire. »

Un court moment, leurs regards se croisèrent. Dégoût et sang coagulé.
Quelle morale stupide trouver à cette histoire ? Ces pages-là, elle les aurait détruites au lance-flamme si elle l'avait pu. Un vrai feu de joie. De quoi cautériser toutes les plaies. Réchauffer les blessés. Un. Immense. Feu de joie.
T'as fait pleurer Selvy, Kleva. Selvy.
Elle ne se rendit compte que ses mains avaient enserrées son visage qu'en les en écartant, un genou au sol pour mieux se redresser. Couteau rangé, arme à feu en main, elle ne détacha pas son attention du décor pour lui faire émettre son petit clic distinctif ; elle aurait pu le faire les yeux bandés et une main dans le dos. Bras tendu le long de son corps, regard rivé sur ce qui s'étendait par-delà leur abri de fortune, la jeune fille s'efforça de ne plus réfléchir. Elle n'avait qu'à agir. Rien d'autre.
On ne lui demandait que ça.

« Je vise bien, lança-t-elle d'une voix atone, mais je n'ai pas les yeux partout. Avec tout ce sable, on perd vite les autres de vue. »

Comme elle avait perdu ses collègues, par exemple. Personne n'irait la chercher si elle traînait trop.
Alors si un prisonnier se perdait en cours de route, volatilisé dans la nature...
Le regard rouge et irrité du condamné passa des épaules d'Aphrodite à ce qu'elle tenait dans son poing.

« Vraiment ? »

Mâchoire crispée, elle se tourna vers lui.

« Vous savez, quand je disais douloureux ? C'était un mensonge. Ce sera pire que tout ce que vous auriez pu connaître. Ce sera pas douloureux. Ce sera insupportable et vous deviendrez pas un martyr pour autant. »

Sa voix ne tremblait pas. Son bras non plus.

« Y'a tellement de sable. »

Les muscles de son visage se tendirent nettement sous sa peau. De là, elle ne voyait que mal les émotions traversant les traits du captif. Il aurait pu avoir l'air n'importe quoi. Heureux. Soulagé. Énervé. Triste. Angoissé. Perdu. Ça n'avait plus d'importance, quoi qu'il en soit.
Son pistolet avait le mérite d'être tenu à bout de bras. De son bras. Les mines ne parlaient qu'une seule langue.

En admettant que le morse compte, elle, elle en comprenait deux.
Alors je vous en supplie.

« Pour Kleva, c'est ça ? »

Il inspira profondément, comme au bord des larmes.
Elle avait rêvé de faire ça mille milliards de foi. Sur des inconnus. Sur Dorian. Sur beaucoup de ses connaissances. Et s'il ne le savait pas, ça n'avait aucune importance. Ses raisons pouvaient bien être égoïstes et sans valeur ; ça lui était profondément égal. Personne ne serait là pour en juger. Juste elle.
Doigt collé à la gâchette, elle s'appliqua à viser juste.

« … Pour Kleva. »



« Maman. Papa. »
Aussi discrète qu'un courant d'air, légère et silencieuse, Aphrodite continua d'avancer prudemment. Ses mouvements vifs et agiles l'amenaient toujours plus près de son but, en zigzag et par à-coups ; l'atmosphère, sèche et stagnante, lui brûlait les poumons sans la gêner. Elle en était à mi-chemin. Aucune raison de s'inquiéter à priori. Elle connaissait la route par cœur, tous les détours à effectuer pour perdre d'éventuels tireurs embusqués. Les endroits où le sable et la poussière formaient des monticules si haut que l'on pouvait y plonger.
Dans ses yeux ternes, aucune lueur d'espoir ou de crainte. Elle ne mourrait pas aujourd'hui. Probablement pas.

« Vous savez, j'aurais vraiment préféré rester avec vous. »
A l'aise dans sa tenue pourtant sommaire et difficilement à l'épreuve des balles, la jeune femme s'élança souplement en avant. Ses paumes heurtèrent le sol, précédant son épaule et son dos. Pas un bruit. Pas le moindre sifflement. Même le vent refusait de se lever ; aplatie sur le ventre, sacs en bandoulière et sur le dos, elle ferma les yeux un bref instant.
C'était son troisième aller-retour de la journée. Logiquement, ce serait vers le cinquième qu'elle devrait se montrer prudente à tout prix. Leurs ennemis avaient du mal à repérer les horaires de ces trajets de ravitaillement, volontairement brouillons, mais étaient toujours plus vindicatif et nerveux quand la chaleur grimpait.
Peut-être préféraient-ils le froid. Elle peinait à s'imaginer et n'y tenait pas.

« Mais c'est nécessaire. On a besoin de personnes comme moi. J'ai compris, ça va. »
Le vacarme d'une explosion, plus au sud, la tira de sa contemplation muette des grains de rien du tout. Redressée mais courbée, au mépris du grincement distinctif de ses dents, elle reprit sa progression. Ils avaient gagné du terrain, récemment. Ses supérieurs en avaient presque sauté de joie – pas elle, bien sûr. Elle intériorisait, si seulement elle s'en préoccupait. Qu'on ne demande pas au flingue de sourire, il était trop occupé à cribler tout le monde de balles.
Ça, c'était elle.

« Tiens, je vous ai pas dit ? Le vent, au final, c'est stupide et désagréable. »
Projetée au sol par une explosion plus proche, à demi couverte de débris, c'était elle. Alors l'idée qu'ils puissent gagner, un jour, bientôt, dans quelques années, la laissait emplie d'un indescriptible sentiment de vide et d'incompréhension. D'accord, ils auraient gagné. Tout le monde serait content.
Mais et après ?
Consciente que bouger aurait pu lui coûter plus que la toux qu'elle réprimait de son mieux, elle resta immobile et comme morte. Ensuite, ce sera fini. Et c'est tout. Il n'y avait rien à espérer de l'issue, aussi préférait-elle simplement l'ignorer. Repousser l'ennemi lui convenait mieux. Les gradés s'occuperaient du reste.

Lèvres collées l'une à l'autre, yeux voilés, elle leur laissait la réflexion avec joie.

« Mais le dites pas à Levika. Vous lui direz que c'est joli, d'accord ? »
… Ce serait bien mieux comme ça.

« Dites lui que c'est beau à en pleurer. »


D'un coup sec et poli, une main gantée de noir frappa contre la porte immaculée. La sonnette eut sûrement été plus efficace pour prévenir de sa présence ; le choix était conscient. Devant l'absence de réaction, de nouveaux coups, à peine plus insistants, suivirent le premier.
Au bout de quelques secondes, la porte s'ouvrit timidement.

« Bonjour madame. »

Lèvres entrouvertes, un peu prise au dépourvue, la jeune femme plantée devant l'entrée baissa les yeux sur la petite fille qui venait de la saluer. Ses cheveux blonds, attachés selon une symétrie plus que discutable, cascadaient sur ses épaules en longs fils dorés ; quant-à ses grands yeux verts, impressionnés et emplis de questions muettes, ils ne semblaient pas vouloir se détacher des insignes sur son uniforme.
Sûrement formatée, la petite effectua un salut militaire maladroit poliment rendu par son aînée.

« Hm... Je suis bien chez les Areïl ?

-Oui ! Ils parlent avec maman.

-Oh. Tu crois que je peux entrer ? C'est un peu tard, mais j'ai des choses à leur donner. »

La fillette haussa les épaules, visiblement contente d'être chargée d'une inspection si importante. Les adultes n'avaient probablement pas entendu les coups frappés à la porte.

« Hmmm... Je peeeense.

-Tu veux bien aller les prévenir, alors ? Dis leur que je m'appelle Selvy Helërn. Ils reconnaîtront peut-être. »

Les lèvres de la fillette s'étirèrent, comme prêtes à laisser s'échapper le plus joli rire au monde.
Elle avait presque oublié que les enfants pouvaient avoir l'air heureux, parfois.

« Aphrodite ! où tu es partie encore ?

-Mamaaaan y'a quelqu'un ! »

Le regard fixe, Selvy regarda la petite silhouette filer à travers le couloir pour mener sa mission à bien.
Son sourire, main serrée sur le paquet de lettres qu'elle tenait contre sa poitrine, fondit en nostalgie douceâtre.

« … Aphrodite, hein. »



De nouveau projetée à même le sol, Aphrodite cracha une bouchée de sable, de poussière et de métal qu'elle ne tenait absolument pas à avaler. Tout à l'heure, elle avait dépassé un cadavre. Impossible de dire sous quel uniforme il avait servi. Trop abîmé.
Inconsciemment, elle porta la main aux colliers cachés sous son col. Ils avaient beau ne pas lui porter chance, elle détestait oublier de les mettre. C'était un peu comme une cicatrice, un souvenir. Quelque chose pour se rappeler qu'elle avait des raisons de vouloir avancer. Hors de question de rester par terre à se lamenter.
Ça ne durait jamais, si tant est que ça lui
Appuyée des deux mains contre ses genoux, le regard levé vers l'imposant bâtiment qui lui offrait enfin son couvert rassurant, elle étouffa un soupir. Sa gorge lui faisait encore trop mal pour parler. Pas la peine de se fatiguer à vouer ses pensées au vent et aux étoiles. On les apercevait vaguement, parfois, depuis certaines bases placées en hauteur.
Aussi brillantes soient-elles, elles n'écoutaient personne.
Pressée et brutale, Aphrodite ouvrit la porte en appuyant de tout son poids contre le mécanisme qu'elle venait de déverrouiller. Les gonds ne se plaignirent pas, aucun coup de feu ne résonna. Personne ne la salua.

Pourtant, le claquement qui résonna derrière elle avait bien des échos de fin du monde.

Comme ses plaques perdues en arrière ou la lettre que l'on enverrait à ses parents, quelques temps plus tard.

« Dites lui que le vent et les cœurs parlent en morse.
C'est stupide. Dorian est stupide.
Mais je crois qu'elle aimerait bien entendre ça.
Vous aussi, en fait.

Alors vous n'oublierez pas, hein ? »



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« It's one of those moments that's got your name written all over it,
And you know that if I had just one wish, it'd be that you didn't have to miss this.
You should be here, you'd be loving this, you'd be freaking out, you'd be smiling, yeah -
I know you'd be all about what's going on right here right now. »

It's one of those "never forget it, better stop and take it in" kinda scenes :
 
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MessageSujet: Re: AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »   

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AREÏL Aphrodite ▬ « Some nights I wish that this all would end »

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