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 SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »

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Pensionnaire
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Masculin Pseudo Hors-RP : Never
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• Age : 17
• Pouvoir : Les gommettes de l'amour.
• AEA : Thankyou, la mygale qui aime squatter votre table de chevet.
• Petit(e) ami(e) : Beurk, il en veut pas !

RP en cours : Cordell s'infiltre comme un ninja par là.


Messages : 28
Inscrit le : 09/05/2013

MessageSujet: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   Sam 11 Mai 2013 - 22:45



* Cordell Sullivan


*nom – SULLIVAN
*prénom – Cordell
*age – 13 ans
*né le – Estimé à Avril 2715.
C

Pouvoir
L'arc de Cupidon
Il ne s'agit ici pas d'un arc, mais le principe reste le même; Cordell possède un rouleau de gommettes en forme de cœur qui ne s'épuise jamais. Il suffit que le jeune homme en détache deux et les colle sur n'importe quelle partie du corps des personnes visées pour que le pouvoir s'active. Les cibles visées se verront ainsi se prendre d'une affection et d'un amour inconditionnel l'un pour l'autre, romantique et passionné. Une fois sous l'emprise du sort, elles ne se rendent pas comptent que quelque chose cloche et considèrent cette attraction soudaine comme tout à fait naturelle, mais s'en souviendront une fois qu'il se sera dissipé et réagiront en conséquence. Il convient de préciser qu'elles ne pourraient pas enlever l’autocollant même si elles le voulaient: une fois placé sur la peau, il y adhère et prend la forme d'un tatouage. Seul Cordell est capable de les enlever si l'envie lui en prend (et ainsi vous délivrer plus tôt de cet envoûtement artificiel).
S'il choisit de laisser durer l'effet, celui-ci tient en règle générale entre trois et six heures; un peu plus ou un peu moins, mais jamais trop. De toute façon, il y a fort à parier qu'il ne s'en servira que pour se venger gentiment ou faire plaisir à untel. C'est un adulte responsable qui ne s'amuse pas à coller des gommettes sur tout le monde, après tout.
Enfin, ça dépend des jours.

Alter Ego Astral
Thankyou est une mygale de vingt centimètres de diamètre, à la délicate couleur noire aux reflets bleu acier, parsemée de touches de orange de ci de là. Pattes et corps trapus, poilue, elle a l'aspect de bien des mygales de ce monde; peu chaleureux et définitivement repoussant aux yeux des trois quart de l'humanité. Pourtant, Thankyou est un animal rempli d'empathie qui ne demande qu'un peu d'amour et d'affection.
Thankyou, pour les premiers mots que Cordell a appris à prononcer en langue humaine et qui se sont retrouvés à ne faire qu'un par une fantaisie persistante du jeune homme, est une araignée femelle sympathique et avenante, qui aime dormir, cavaler, discuter de tout et de rien et tisser des ouvrages en toile. Affectueuse, elle aime les caresses et qu'on lui propose de jouer avec elle; bonne joueuse, elle vous laissera d'ailleurs probablement gagner, elle n'aime pas faire de la peine aux autres. Partisane de l'effort et désireuse de se rendre utile, elle est agile sur ses pattes et court à la vitesse de l'éclair: pratique pour échapper aux prédateurs. Thankyou a tendance à vite s'enticher des individus et poursuit sans relâche ces derniers s'ils refusent de lui prêter de l'attention ou détalent dès qu'elle entre dans leur champ de vision. Et quand elle en a assez de courir, elle se met sur le dos, replie les pattes et fait la morte. C'est sa manière de bouder et faire passer son chagrin.
Quand elle n'est pas en vadrouille dans un quelconque couloir du pensionnat ou occupée à tisser, elle se promène sur les épaules de son propriétaire, ou bien sur sa tête, ou encore accrochée à une de ses cornes. La nuit, elle aime se lover sur un réveil digital, indifféremment de la chambre et à côté de qui il se trouve. Elle affectionne aussi les portables, pour une raison inconnue.
Chassée par des cris et une main horrifiée, elle ne comprendra même pas pourquoi vous l'avez tirée de force de son lit douillet.

Passions
Cordell aime s'amuser avant tout; il pratique et aime plusieurs sortes de sports, dont la course à laquelle il excelle. Il aime bouger, apprendre de nouvelles choses, l'esprit de compétition, la chaleur, avoir raison, relever des défis, gagner les dits défis et faire des plaisanteries stupides. Il aime beaucoup rire avec les autres et si vous pouviez demander à ses amis, ils vous répondraient sûrement 'se mettre dans les ennuis et sauter des hauteurs sans aucune raison apparente'. Tant que ça a l'air amusant, Cordell apprécie sans se poser trop de questions.
Il aime aussi les travaux manuels et tout ce qui ressemble de près ou de loin à des outils. Électriques et géants de préférence, les plus petits lui servant à modifier de vieux objets pour les rendre plus 'performants' et les gros à éventrer les machines. Il apprécie aussi la guitare et le clavier (dont il joue), ainsi que la musique en général.
Mais ce que Cordell aime par dessus tout, ce sont les cascades et les forêts, les océans et toutes les couleurs magnifiques qu'on peut trouver sur terre. Ça le fascine à tel point qu'il n'oserait jamais cueillir une fleur de peur de dégrader cet environnement parfait.

N'aime pas / Phobies
Cordell déteste avoir froid, son organisme n'est pas adapté aux températures basses. Dans le même registre, il est très allergique à la totalité des produits laitiers et supporte mal la nourriture trop grasse. Sinon, il déteste qu'on soit antipathique avec lui sans raison (ou pire, parce qu'il ne ressemble pas à un humain), qu'on touche ses cornes à tout bout de champ, qu'on tire sur sa queue, qu'on allume la lumière en pleine nuit, qu'une personne de son âge lui dicte sa conduite, ne pas retrouver ses jambes, perdre un de ses outils... Il n'aime pas non plus avoir tort et peut se vexer facilement. Il n'aime pas se prendre les cornes dans les portes (c'est à la fois honteux et agaçant), et voue une haine profonde aux clenches. Il ne voit pas à quoi ça sert, c'est quasiment préhistorique pour lui et il oublie souvent qu'on a besoin d'appuyer dessus pour que les portes s'ouvrent.
Chez lui, elles étaient intelligentes et coulissaient sans aide. Gros changement.



« If it makes you happy
It can't be that bad »

Physique

Cordell est en perpétuel mouvement; il penche sa tête, il bouge les bras, il sourit, il s'agite, il sautille sur place. Mais malgré tous les efforts que fournit ce ressort sur prothèses, ses gestes vifs et ses passages éclairs de pièces en pièces n'arrivent pas à occulter les particularités de son physique, inhérentes à sa race. Cordell n'est pas humain et ça se voit: ça lui déplaît, ça ne lui a jamais plu, mais il fait avec. Et s'il se surprend parfois à rêver que ses cornes ont subitement disparues, les chambranles des portes le ramènent bien vite à la réalité.
Un jour, il y laissera sa tête à force de vouloir forcer le passage sans se rendre compte de ce qui cloche.
Cordell n'est donc pas humain et à moins d'être aveugle, on aurait bien du mal à passer à côté. Sa peau est grise, plus résistante au soleil et à la chaleur que celle des humains, ce qui lui vaut l'immense honneur de ne pas se faire mitrailler de coups de soleil par dame nature, même en plein été. Les températures élevées, ça connaît Cordell, dont la race habitait un désert peu accueillant et poussiéreux. Comme le froid l'incommode plus, vous le verrez courir dans le parc en Aout mais se terrer au fond de sa chambre, enroulé dans une couverture en Février. A moins qu'il ne décide de monter le chauffage de la chambre pour des températures plus convenables; seulement là, il risque d'abuser, et ce ne sera à priori pas du goût des colocataires. Il aura au moins essayé.
Deuxième signe distinctif: les cornes qui ornent chaque côté de sa tête et se prolongent horizontalement pour remonter en pointe. Ces excroissances, qui ont à la base un but de séduction, ne lui servent pas à grand chose dans la vie de tous les jours, sinon à assommer les personnes qui se trouvent à sa hauteur dès qu'il tourne la tête. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois que ça lui arriverait. Originellement blanches, elles ont prit une teinte orange après avoir été coupée à l'aide d'un outil spécial: pas qu'il s'en soucie vraiment, cela dit. A ses yeux, ça n'a aucune signification, et encore moins celle qu'on a voulu lui donner. Et puis c'est beau, le orange. Voilà. A défaut d'être utiles et de grandir encore jusqu'à l'âge adulte (il n'ose pas imaginer comment il devra s'adapter quand elles seront trois fois plus longues), elles ont une jolie couleur. Pour faciliter le coup de peigne, particulièrement les matins où il n'a pas de temps à perdre, il porte ses cheveux bruns en une crête qui découvre la base de ses cornes et des oreilles pointues qui entendent très bien mais ont la fâcheuse habitude de ne retenir que la moitié des consignes.
Le blanc des yeux est, comme l'indique son nom chez l'homme, blanc; chez Cordell, il est jaune et ses yeux ont une surprenante couleur ambrée. Le tout lui confère un regard particulier, lui aussi plus résistant. Cordell est bien la dernière personne sur terre qui ait besoin de porter des lunettes, sinon de protection quand il se lance dans un ouvrage quelconque.
Ses dents sont plus pointues, particulièrement les canines, ce qui ne l'empêche pas de sourire beaucoup pour autant. A cela s'ajoute un bon mètre soixante-quinze, et un deux mètres de haut en perspective à l'âge adulte qui le font généralement passer pour un peu plus vieux qu'il ne l'est réellement. Jusque là, il ne s'en est jamais préoccupé; reste à voir si ça durera.

Enfin, Cordell a été amputé des deux jambes jusqu'à mi-cuisse à l'âge de trois ans. Il s'est toujours déplacé sur des prothèses, et n'a jamais ressenti une quelconque gêne vis à vis de ce handicap. Il court et il marche comme n'importe qui, oublie souvent ce cliquetis qui l'accompagne comme un fantôme à chaque pas: et ne pense pas choquer les autres en s'exclamant « Oh attends, avant d'aller faire ceci ou cela, il faut que je change de jambes ! ». Parce que c'est normal, qu'il a toujours vécu ainsi, qu'il sait les entretenir et s'en servir et qu'il ne vit pas différemment des autres. Au moins, il peut marcher et courir, même si les dites prothèses sacrifient parfois leur réalisme au dynamisme et au confort.

PS: la narratrice ayant oublié qu'elle avait rajouté une queue à son charmant extraterrestre et ne sachant pas où l'intercaler dans le texte, elle le rajoute ici: Cordell possède aussi une queue, de couleur grise et se terminant par une touffe de poils foncée, à l'image de ses cheveux. Il a tendance à l'envoyer claquer contre les meubles lorsqu'il est en colère (vos jambes ne sont pas non plus à l'abri) (il sait s'en servir comme un fouet, ça peut faire mal).

Caractère

Cordell n'aime ni être rejeté, ni s'attirer des ennuis. Puisqu'il n'a jamais pensé que faire profil bas était le meilleur moyen pour s'intégrer, il va vers les autres et se montre sympathique envers n'importe qui; même le plus grognon des individus aura droit à des sourires et des remarques (la plupart du temps) sans le moindre intérêt pour faire la conversation.
Même si on peut parfois penser qu'il a abusé de la caféine, il reste aimable et s'il lui arrive de n'écouter que d'une oreille, vite distrait quand il n'a pas les mains occupées ou que le sujet n'est pas lié à quoi que ce soit qui le passionne, il se reprend vite et sincèrement si on lui en fait la remarque. Faire des efforts ne lui fait pas peur, dans la mesure où il pense que le mérite y réside et que quiconque en fait peut parvenir à son but quelles que soient ses capacités. En l'occurrence, en faire pour s'adapter et se dépasser, il pense que ça le connaît: il n'y arrive malheureusement pas à tous les coups, ce qui a le don de l'agacer et le frustrer prodigieusement. Cordell supporte très mal l'échec, qui lui reste en travers de la gorge. Il essaye, essaye encore, et s'acharne jusqu'à parvenir au résultat escompté. Parce que dans sa petite tête, il peut forcément y arriver, le contraire n'est même pas envisageable. S'il échoue, c'est qu'il n'a pas assez essayé, qu'il n'a pas fournit les efforts nécessaires. Et quand à force d'acharnement, les pièces se mettent en place selon son bon vouloir, il se félicite et rajoute un coup à son égo pas démesuré mais malgré tout de bonne taille; le jeune homme n'a pas une basse opinion de lui-même, ce qui peut le faire passer par moment pour vantard et imbu de sa personne.
Vif et enthousiaste en présence de personnes de son âge et en particulier d'amis, prompte à adopter un esprit de contradiction face aux ordres ou menaces de personnes n'étant pas entrées dans ses bonnes grâces, il suffit de mettre face à lui une figure d'autorité pour le faire taire sur le champ: silence radio immédiat. Lui mettre un tournevis ou une quelconque scie électrique dans les mains marche bien aussi, et s'y on associe les deux, jamais on ne l'aura vu plus concentré. Il faut savoir capter son attention pour qu'il arrête de courir ou gigoter, et une voix ferme le fait toujours redescendre sur terre. Il faut bien écouter papa et maman; c'est une leçon que, par respect, il ne se permettrait jamais d'oublier, et n'importe qui s'y apparentant obtiendra la bouche close et les yeux baissés d'un petit garçon prit en flagrant délit.

Cordell aimerait bien s'entendre avec tout le monde, oui, et il fait de son mieux pour ne pas se faire détester. Il supporte quand on le rembarre, il essaye d'arranger la situation. Seulement voilà, monsieur n'a pas la patience infinie et parfois, trop c'est trop. Il arrive qu'il décide d'abandonner là ses efforts et ignore avec un sourire crispé les mauvaises langues. Il arrive aussi qu'il prenne en grippe l'autre personne et décide de faire de sa vie un cauchemar, histoire de lui faire regretter d'être née; dans ces moments-là, il se rappelle plus que jamais qu'il n'a que treize ans et la cible se trouve à l'abri des méchantes piques ou des disputes acides et amères. Cordell préfère les seaux d'encre en équilibre au dessus des portes et les coups de feutre en pleine nuit, bien plus amusants et convaincants. On est d'accord, c'est nettement plus efficace qu'une lettre de menaces. De toute façon, sa colère ressemble à celle d'un enfant immature qui s'indigne de temps à autre de ne pas être pris au sérieux. Avec les gestes des mains qu'il exécute par un automatisme inculqué tout au long de son enfance, il en a tout l'air.
La véritable colère, celle qui blesse, lui fait souvent monter les larmes aux yeux, et on s'y trompe rarement.

Cordell reste quelqu'un de sympathique et chaleureux dans l'ensemble, souriant et enclin à se lier d'amitié à la moindre occasion, à qui il arrive de se mordre l'intérieur des joues en se demandant s'il devrait partir la tête haute ou plutôt crier et se vexer; assez grand pour prendre ses responsabilités mais pas encore assez mature pour oublier les caprices et se persuader que le noir ne l'avalera pas tout cru. Qui regarde le paysage les yeux grands ouverts car tout ce qu'il pouvait observer chez lui, c'était un désert ocre et des montagnes sèches à n'en plus finir et que ça l'émerveille; qui se regarde tristement dans le miroir parce qu'il n'est pas comme les autres et qu'il n'a gardé de sa terre natale qu'un souvenir froid enterré sous plusieurs cauchemars.

Un garçon encore jeune qui oscille entre le désir d'être adulte et celui de ne pas grandir trop vite.

Histoire (abrégée)


2693 ; dans un futur lointain où l'homme a su réparer ses erreurs et faire de la Terre un paradis vert et sans pollution, compromis équitable entre nature et civilisation, il se tourne vers le ciel et les étoiles, autant de mondes restés inexplorés jusque là. Pour la première fois de l'Histoire, une mission importante de colonisation est lancée sur trois planètes potentiellement habitables situées dans deux systèmes solaires différents. Pour le vaisseau Wandering Leia où officie le professeur et chercheur David Sullivan, chef du colossal projet baptisé Interstellar, la destination est la planète Sandra dans la galaxie d'Uranie où des formes de vie peut-être intelligentes ont pu être détectées. L'immense vaisseau part pour l'espace depuis Cap Canaveral sous les yeux de spectateurs médusés, emportant avec lui de nombreuses familles, destination l'inconnu.

Parmi les scientifiques embarqués dans le projet de colonisation à long terme se trouve la fille unique de David, Rachel, alors âgée de six ans, et les deux fils d'un très célèbre biologiste, Henry et Lenny Collins. Trois ans seulement après son départ de Terre, le Wandering Leia atterrit sans problèmes sur la surface de la très lointaine Sandra, dans le désert de rouille. L'équipement et installé, la transmission et les expériences peuvent débuter. Mais à la fin de l'année 2697, un peu plus d'un an plus tard, une anomalie dans le relai satellite est détectée ; sept mois après cette annonce inquiétante, le contact avec la Terre est rompu. La transmission cesse de fonctionner. Malgré la panique générale, David Sullivan décide de continuer les recherches en attendant des nouvelles du Centre. La vie reprend son cours sur la colonie, dans l'attente fébrile des grésillements et des images disparus.

Silence radio pendant plus de vingt ans.

2720 ; David Sullivan est mort. C'est sa fille, Rachel, qui a repris la direction de la colonie et assure avec fermeté les opérations. Un jour de Juillet, Lenny fait la découverte surprenante d'un petit garçon aux abords du repère d'Aiden, emplacement où avait déjà été retrouvés deux cadavres et qui marque la limite de la zone de recherche. L'émoi s'empare du vaisseau qui n'a jamais eu l'occasion de poser les yeux sur un autochtone vivant : le garçon d'environ cinq ans a la peau grise, les jambes amputées, soutenu par des jambes en fer, des protubérances qui font penser à des cornes, une queue. Autant de points communs avec les cadavres découverts qui laissent penser que les habitants de Sandra vivent cachés dans les monts Nova aux abords du désert de rouille. Le petit garçon, légèrement blessé et déshydraté, surtout terrifié, s'exprime par signes et avec réticence dans une langue inconnue. On le soigne, on se demande quoi faire de lui. Deux camps font valoir leurs opinions : l'un est pour se débarrasser de lui, ou du moins le traiter comme un sujet test, et l'autre se refuse à faire la moindre expérience sur lui et préfère le considérer comme un enfant. Finalement, Rachel réussit à faire asseoir la deuxième solution. Cordell vivra désormais dans la colonie et il sera interdit à quiconque de lui faire le moindre mal.

La vie reprend son cours.

2727 ; intégré à la colonie quoique victime des tensions conséquentes à la décision de Rachel, Cordell a trouvé une famille chez les Sullivan et plus particulièrement en la personne d'Allen, le fils ainé de Rachel et Henry, qui le considère comme un frère et l'aide depuis son arrivée. Il suit des cours comme la plupart des apprentis et rien ne distingue sa vie de celle d'un autre adolescent : il aime courir, faire des bêtises, jouer de la musique, rire, plaisanter... Élevé par les Hommes, Cordell n'a gardé aucun souvenir de l'endroit où il a vu le jour ni de la raison pour laquelle il s'est retrouvé si loin de chez lui, à moitié mort au milieu du désert. Il ne dit rien des cauchemars qui le réveillent souvent en pleine nuit, des songes obscurs où se dessinent des silhouettes sans visage et les parois glaciales d'une grotte ainsi que de longs cris de douleur et d'angoisse. Par-dessus tout, leitmotiv obsédant, l'ordre de courir et de ne jamais s'arrêter.
Tout bascule le jour où l'équipe de maintenance découvre une brèche dans le système de sécurité. Les sous-sols de la colonie ont été pillés et ravagés en partie par une main inconnue : aussitôt, l'ordre de rester cloitré dans ses appartements est donné. Le jour où les intrus pénètrent dans la base, tout a été préparé pour les isoler et les empêcher d'avancer. Les responsables ont des cornes oranges et une queue, la même peau grise que Cordell. On envoie le jeune garçon essayer de parlementer, mais sa maîtrise de la langue est partielle, à demi oubliée et incomplète. Malgré tout, une surprise pour le moins inattendue ressort de cet entretien. Une des femmes insiste en répétant un nom dont Cordell se souvient très bien mais qu'il n'a jamais voulu dire. Il comprend ce qu'elle essaye de dire avec tant d'insistance.

Cette femme qui s'appelle Ivizh est sa mère.

Cette nouvelle calme les ardeurs du petit groupe d'extraterrestre, que Rachel décide de loger dans un compartiment sécurisé de la colonie en attendant de pouvoir en savoir plus sur eux. Les explications fournies, traduites tant bien que mal, sont très évasives : ils disent être des réfugiés vivant dans le désert. Leurs jambes de métal sont en très mauvais état et ils se déplacent difficilement. Beaucoup d'entre eux ont de profondes cicatrices sur la peau. Une fois de plus, l'équipe est prise de court et ne sait que faire de ces étrangers dont les intentions restent discutables. Et en effet, une nuit, ils parviennent à s'échapper de leur compartiment et tentent de prendre le contrôle de la base. Ils finissent par être repoussés et Cordell est obligé de tirer sur l'un d'eux pour protéger sa famille. La scission présente à la base s'accentue ; Allen et les amis de Cordell sont obligés d'intervenir pour empêcher les détracteurs de jeter le jeune homme hors de la colonie. Dans ce contexte de troubles, ils finissent par réussir à faire parler Ivizh, à la tête du petit groupe.

Bannis de leur cité pour soupçons de conjuration et condamnés à errer dans la grisaille gelée du labyrinthe de la montagne, elle, son mari, son fils ainsi que quelques autres personnes doivent faire face aux difficultés qu'entrainent les changements de températures, mais aussi et surtout les reptiles qui hantent les étroits couloirs de pierre. Ivizh y perd son mari et cherche son fils sans pouvoir le retrouver. Après une longue marche dans le désert de rouille, ils finissent par tomber sur d'autres exclus qui, comme eux, sont parvenus à sortir du labyrinthe sans se faire dévorer. C'est contre le flanc d'un grand rocher qu'ils tentent de subsister tant bien que mal et découvrent un jour la colonie dont ils ont tentés de prendre le contrôle.

Le récit parvient à attendrir l'opinion dure que les scientifiques avaient d'eux et de leurs actes. Malgré tout, les extraterrestres refusent de rester dans cet endroit et persistent à vouloir retourner au campement où ceux restés en arrière les attendent. Rachel et son équipe obtiennent d'eux la permission de réparer leurs jambes en miettes et une fois chose faite, ils retournent au désert peu hospitalier qui s'étend à perte de vue. Cordell n'a pas voulu les suivre puisque c'est dans ce vaisseau que se trouve la famille qu'il a connu tout au long de sa vie. Mais les tensions sont plus palpables qu'auparavant et il est envahi par les doutes et la culpabilité.

2728 ; Au début de l'année, un fait inattendu et extraordinaire se produit. Le relai satellite défectueux se remet à marcher et la connexion avec la terre est rétablie, après plus de vingt ans de maintenance infructueuse. La joie est à son comble dans la base, qui doit bientôt recevoir les premières navettes de retour. L'annonce ne provoque pas chez Cordell une joie aussi intense que chez certains des adultes. Où retourner quand on est différent et qu'on a sa place nulle part ? Il confie ses craintes à Allen, qui le rassure ; pour n'avoir connu que la colonie et y être né, il n'a pas non plus envie de rentrer sur une planète qui ne représente rien pour lui. Et au final, la majorité des scientifiques décide de rester sur place pour continuer les investigations. Seule une poignée repart sur Terre, majoritairement les plus âgés. Cordell décide de ne plus se morfondre et d'avancer afin de voir l'avenir sous le meilleur jour possible.

Dommage que quelques temps plus tard, cette belle résolution vole en éclat : outil sur le dos, il pousse la bonne porte mais se perd en chemin. Une fraction de seconde a suffit pour le faire changer d'univers.

Bienvenue au Pensionnat Interdit.




Informations Hors-RP
Avez-vous bien lu les règles ? Ouh ouh ♥
Où avez vous trouvé ce forum ? Dans un passage secret derrière ma bibliothèque.
Est ce votre premier perso...
♦ ...Dans un forum RP ? Je suis SDF.
♦ ...Dans ce forum ? Le chocolat, c'est bon.


Dernière édition par Cordell Sullivan le Mer 15 Fév 2017 - 18:33, édité 6 fois
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MessageSujet: Re: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   Sam 27 Juil 2013 - 2:58

Histoire (version longue)

11 Avril 2693, 13h43 (heure locale), Cap Canaveral

« Aujourd'hui est un grand jour pour la nouvelle Amérique ; après treize ans passés à préparer les futurs voyages Interstellar, les cinq vaisseaux à destination de la Galaxie d'Uranie sont fin prêts a être lancés. Le premier vaisseau, Wandering Leia, a pour ordre de se poser sur Sandra, en rotation autour du système binaire Leto. Cette Super-Terre détectée en Aout 2551 par Quintell Lewis a été survolée par la sonde Helen II en 2673 et par une mission robotisée dix ans plus tard : la piste d'atterrissage a été sécurisée et respecte les normes d'usage. L'installation de la colonie se fera dans le désert de rouille, non loin des monts Nova. Bien que l'atmosphère soit suffisamment similaire à celle de la Terre, quelques particules toxiques nécessiteront le port d'un masque développé pour l'occasion. La sonde a révélé des signes de vie et le projet Interstellar permettra d'en apprendre plus sur une possible forme de vie intelligente. A ma droite se tient l'instigateur de cette mission, le professeur David Sullivan. »

La foule rassemblée au pied de l'estrade se mit à applaudir à tout rompre tandis que le concerné prenait le micro que lui tendait le Président, un sourire aux lèvres. Rachel, assise à l'arrière de la scène provisoire, se leva aux premiers mots du discours de son père : ça faisait des mois qu'il le préparait et le répétait sans cesse à la maison. Las d'entendre encore et toujours les mêmes tournures, la gamine alla se jeter dans les jambes de sa mère, qui lui fit les gros yeux sans chercher à se dégager pour autant.

« Rachel, tiens toi tranquille ! Tu sais que ce jour est important pour ton père.

— Pour nous aussi, rétorqua-t-elle en redressant la tête, on va aller dans l'espace ! »

Une main tendre passée dans ses cheveux blonds l'apaisa. Doucement, sa mère la décrocha et la prit par les épaules, jetant un œil par dessus sa frêle épaule.

« Si tu allais voir Henry ? Il avait quelque chose à te montrer, je crois. »

Rachel se retourna et avisa son ami, debout près du rideau qui dissimulait le vaisseau à la vue du public. Avec un sourire auquel il manquait quelques dents de lait, elle passa les bras autour du cou de sa mère dans une étreinte affectueuse.

« D'accord ! A tout à l'heure alors ! »

Quelques foulées énergiques plus tard, elle rentrait quasiment dans le petit garçon, qui poussa un cri en la voyant tout à coup si prêt. Elle n'en fit pas grand cas et lui demanda, excitée :

« Tu voulais me montrer quoiii ? »

Il mit quelques secondes à comprendre de quoi elle parlait. Puis il lui prit la main et l'entraina vers le parking à étages qui surplombait les lieux. Normalement, la porte était fermée à clé et gardée, mais en ce jour historique, elle était grande ouverte et le gardien manquait à l'appel. Les deux enfants en profitèrent pour se glisser par l'entrée et grimper les escaliers quatre à quatre, la mine à la fois souriante et terriblement sérieuse. Au dernier niveau, ils s'arrêtèrent et sans prendre le temps de se reposer, Henry se dirigea vers la rambarde métallique. Son amie le suivit, incertaine, mais laissa s'échapper un cri d'admiration quand ses yeux gris se posèrent sur le spectacle qui s'offrait à eux.

« Waouh !

— On voit bien d'ici, hein ? »

Rachel acquiesça, frétillante.
Le Wandering Leia, brillant sous la lumière du soleil, exposait à eux sa masse sombre et travaillée, en attente du vol définitif qui l'enverrait vers Sandra dans quelques heures à peine. Debout là à contempler le vaisseau qui serait leur maison pour les trois années que durerait le voyage, Rachel et Henry ne pensaient pas au monde qu'ils laissaient derrière eux. Ils avaient six ans, des étoiles devant les yeux et la passion que leurs parents respectifs leur avaient transmis pour leur métier. Plus tard, se disaient-ils, une fois devenus adultes, il reviendraient sur terre riches de connaissances qui n'appartiendraient qu'à eux. D'autres iraient, reviendraient, emprunteraient ce même chemin, et ils auraient au cœur la fierté d'avoir contribué à la toute première colonie spatiale de la planète Terre.

Le sourire de l'un était l'exact reflet de celui de l'autre.

« J'ai hâte. »

Henry étouffa un rire et ce fut à son tour de hocher la tête. Ils repartirent dans la contemplation silencieuse de leur nouvelle 'maison' et de l'estrade sur laquelle David finissait son discours, enthousiaste.

« … et nous avons la chance de pouvoir réaliser ce que, des siècles plus tôt, nos ancêtres pensaient impossible. Le siècle nouveau s'ouvre sur une ère de découvertes. Je ferais tout mon possible pour contribuer aux lumières que la science promet de nous apporter dans les années à venir. »

Les applaudissements balayèrent tous les doutes.
Le ciel était bleu ; les familles se réjouissaient.

A dix-huit heures, le vaisseau décolla sans heurt, laissant derrière lui une foule impressionnée, la tête levée vers le ciel dans l'espoir d'y percer les merveilles que les voyageurs croiseraient sur le chemin menant à la galaxie d'Uranie, à des millions d'années lumières de la Terre.

Un autre monde, à la fois proche et terriblement lointain, ça avait de quoi faire rêver même les plus terre à terre.



Le 15 Juin 2696, la transmission avec le Wandering Leia fut établie. Le vaisseau s'était posé sans réelles difficultés sur la piste d'atterrissage et les installations suivaient le plan à la lettre. Tout fonctionnait et les explorateurs pensaient être en mesure de réaliser les premiers prélèvements dans les mois à venir. En Nouvelle Amérique, on débouchait le champagne; le projet était un véritable succès. Une réussite au delà de toutes espérances.
Alors on chantait et dansait en toute insouciance, comme des enfants. Ça marchait.



A la fin de l'année 2697, le centre annonça une anomalie dans le relais de satellites. Pas de quoi s'alarmer, juste une petite défaillance qui faisait sauter les écrans et les radios, rien de grave. Rien qui soit irréparable. « Tout va s'arranger » était le leitmotiv de l'équipe, qui croisait en cachette les doigts dans le dos pour que rien n'aille de travers.

Finalement, Sept mois plus tard, après une courte période de reprise, il n'y eut plus aucune voix ni aucun visage de l'autre côté de l'écran.
Pour la première fois en cinq ans, les rires furent bien loin de résonner entre les murs artificiels de la colonie.



« Papa ? »

David leva la tête vers sa fille qui se tenait dans l'entrée du compartiment, sans oser faire un pas de plus. Elle tordait ses mains devant elle, semblait hésiter entre avancer et reculer, se balançant sans pouvoir choisir. Il poussa un soupir et lui fit signe d'entrer ; la porte coulissa sans bruit derrière la silhouette menue de la fillette, qui se tint debout devant son père, le regard rivé au sol.

« Qu'est-ce qui se passe ? C'est vrai ce que j'ai entendu ? »

Il leva un sourcil interrogatif quand leurs yeux se rencontrèrent finalement.

« Qu'est-ce que tu as entendu ?

— Que... Que le relais ne marchait plus et que le contact avec la Terre avait été perdu. »

Son silence trahissait l'anxiété qui faisait trembler ses lèvres. Il dura quelques instants de plus, le temps que David force ses lèvres à dessiner un sourire sur son visage. Surprise, Rachel en arrêta d'entremêler ses doigts. Au loin, quelques exclamations réussirent à filtrer à travers les parois de métal qui les entouraient. Dehors, le soleil tapait fort ; trop fort.
Il faisait toujours trop chaud sur cette planète.

« C'est vrai, et ses mots arrachèrent aux yeux brillants de Rachel une larme qu'il s'empressa d'essuyer, mais on fait de notre mieux pour réparer le relais ; ils doivent faire de même de leur côté. Il n'y a pas de raison de s'inquiéter, hein ? Tout a été pensé durant des années. Il n'y aura pas de problèmes, tu verras. »

Soulagée par les mots et le sourire apaisants de son père, elle lui prit la main et la serra fort entre les siennes. En y pensant bien, rien n'était désespéré. Elle se le répéta jusqu'à ce que les mots ne fassent plus sens dans son esprit et s'y fondent comme le sucre dans le café.

« Alors qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? »

La main affectueuse se glissa dans ses cheveux.

« On continue. Comme ça, quand le centre nous recontactera, on aura plein de choses à leur montrer. Tu pourras être fière. »

Quand il s'assura que toute inquiétude s'était envolée du visage de sa fille, David retira sa main et lui désigna la porte du compartiment.

« Allez, va voir Henry et Lenny. Dis leur que c'est à leur tour de trier les échantillons. Je n'accepterai pas de refus de leur part, alors n'hésite pas à les bousculer un peu s'il le faut. »

Rachel laissa s'échapper un gloussement, sans doute amusée à la perspective de devoir tirer les deux frères de leurs jeux. Elle posa un baiser sur la joue de son père avant de disparaître dans le couloir, le laissant seul avec ses pensées. Son sourire disparut au profit d'une mine sombre ; et son poing claqua contre le bureau, qui vibra sous le choc.
Le silence, le silence, encore et toujours le silence. Même plus de grésillements.
Qu'importe. Ça n'avait pas d'importance.

« On continuera, quoi qu'il arrive. On continuera. C'est notre mission. »

On continuera jusqu'à ce qu'ils viennent nous chercher. Le scientifique se mit à griffonner frénétiquement quelques notes dans un cahier à la couverture usée.
Il ne s'accorda une pause que lorsque Rachel repassa dans le couloir, deux garçons gémissants et mécontents aux bras.



SILENCE RADIO



Le petit garçon amorça une moitié de pas avant de se laisser tomber lourdement à terre, le nez dans la poussière brûlante qui tapissait le sol. Sa chute lui arracha une quinte de toux qui fit voler quelques volutes brunes dans les airs ; si les deux soleils, impitoyables, n'avaient pas séché toutes les larmes qu'il avait versées, il en aurait laissé couler de nouvelles le long de ses joues grises. Comme il n'y avait plus rien ni personne à pleurer sinon cette douleur lancinante dans la tête et la poitrine, ils se contenta de laisser s'échapper un sanglot sec.
Ses jambes avaient finalement cessé de fonctionner. Après quelques crissements, quelques grincements, elles avaient ployées sous son poids et il n'avait plus aucun moyen de se redresser. Une petite main écorchée passa sur son crâne pour constater une énième fois l'absence de ses cornes, et avec le manque de réaction dans ses jambes, la réalité revint le frapper, amère avant tout. Il tenta de se redresser sur ses coudes, mais la fatigue emporta tous ses efforts et il retomba dans la poussière. Nouvelle quinte de toux, par laquelle filtra une plainte à l'agonie.

« Maman... »

Il tenta en vain de bouger ses jambes de fer : elles frottèrent à peine contre le sol avant de s'immobiliser totalement. Quelques heures auparavant, pourtant, elles le portaient à travers les étroites galeries du labyrinthe dont on ne revenait pas. Les cris dansaient encore dans ses oreilles et il ressentait la poigne ferme de son père le pousser brutalement dans un boyau minuscule, à peine assez large pour sa toute petite taille. Il l'entendait lui crier « cours, cours », et il voulait obéir à cette injonction fantôme. Il essaya ; retomba. Joue contre le sable, il se sentit tout à coup très fatigué.

Il avait attendu à la sortie. Longtemps. Des heures. Mais personne n'était revenu. Ni ses parents, ni les autres. Il avait marché à travers le désert pour essayer de les retrouver, avec le bête espoir qu'ils soient sortis avant lui, ou par un autre chemin. Il n'avait rien trouvé d'autre qu'une étendue infinie et un horizon aride. Allongé là, haletant, il pensa qu'il allait mourir, tout seul dans cette immense plaine brûlante. Une détresse sans nom lui noue l'estomac quand la perspective de passer l'éternité seul s'imposa à lui. Il ne voulait pas errer dans le noir sans main à tenir, c'était trop dur : l'éternité était trop longue pour qu'on puisse vouloir la passer sans personne à ses côtés.

L'enfant ne réagit pas quand des bruits de pas précipités résonnèrent et qu'une paire de bottes vint soustraire le désert à sa vue. Ses yeux ambrés, voilés par la marche, remontèrent le long de ce qui lui semblait être une silhouette haute et entièrement noire, sans traits ni visage. Il devait pourtant y avoir une bouche sur cette face inconnue, puisque des mots qu'il ne comprit pas s'éparpillèrent au vent tiède. Je ne comprends pas, je ne comprends pas. Il leva difficilement le bras, ses doigts à la recherche d'une étreinte familière.

« … Papa ? »

Comme il était monté, le bras s'écroula ; une grande main s'en saisit avant qu'il ne touche terre. Le petit garçon écarquilla faiblement les yeux, surpris par ce contact inattendu. Ce n'était pas une illusion, alors ? Il y avait vraiment quelqu'un avec lui ?
Il ne pensa pas au secours qu'on pouvait lui apporter puisqu'il se sentait glisser dans un précipice. Il était certain de mourir ici. Seule l'idée de ne pas fermer les yeux sur un paysage vide de vie le rassérénait. Ses lèvres formèrent un sourire rassuré et sur le champ, il se laissa aller. Il entendit une dernière exclamation à l'accent étrange avant que le noir complet se fasse.

Pour avoir violé la troisième loi, vous êtes condamnés à errer dans la montagne grise jusqu'à ce que vos jambes vous perdent ; cette sentence est irrévocable.



« Ne restez pas plantés là, allez apporter les analyses au laboratoire !

— Oui, madame ! »

Les deux adolescents s'en allèrent à pas précipités, manquant de renverser le contenu de leurs recherches au sol. Ils filèrent sous les imprécations agacées d'une jeune femme en blouse, qui invectivait tous ceux qui avaient le malheur d'entrer dans son champ de vision. Un pauvre homme qui trainait des pièces métalliques en eut pour son compte et se prit une cascade de reproches avant d'avoir pu effectuer une retraite stratégique dans la pièce d'où il avait émergé quelques secondes plus tôt.

« Jonas ! Tu aurais déjà dû descendre ces pièces il y a une heure ! Alors pourquoi est-ce qu'elles sont encore ici ? »

Le petit chariot passa d'une main à l'autre, accompagné d'un soupir excédé.

« J'ai dû m'occuper d'autre chose entre temps. Mais je vais le faire, maintenant, y'a pas le feu au...

— J'avais précisé que c'était urgent, ur-gent ! Pourquoi est-ce que personne ne m'écoute et n'en fait qu'à sa tête, ici ? »

Jonas se boucha une oreille avec une grimace équivoque mais n'ajouta rien et se contenta de se diriger vers l'ascenseur pour éviter la fureur de la tornade qui tourbillonnait au milieu du couloir. Tandis que cette dernière s'apprêtait à apostropher un groupe de techniciens en combinaison bleue, deux petits bras vinrent s'enrouler autour de ses jambes et faillirent lui faire perde l'équilibre.
Elle réprima un cri surpris.

« Allen, fais attention, tu aurais pu me faire tomber ! »

Pour toute réponse, un gémissement à fendre le cœur s'échappa du petit garçon accroché aux jambes de sa mère.

« Mamaaaaaaan, l'ascenseur marche pluuuuus... »

La jeune femme grogna, et se dégagea doucement de l'étreinte de son fils. Elle héla un homme qui arrivait dans sa direction.

« Henry, pourquoi est-ce que l'ascenseur ne marche plus ?

— Hein ? Euh... Quelque chose doit clocher, j'imagine.

— Je te demandais pourquoi il n'était pas déjà réparé. »

Henry soupira, et réceptionna le petit garçon dans ses bras. Il s'accorda quelques secondes de réflexion, pas plus pour éviter de fâcher la boule de nerfs qui tapait du talon contre le sol.

« Je ne sais pas... Demande à Lenny de le réparer ? »

Avec un soupir exaspéré, elle mit ses mains en porte voix et se tourna vers le couloir.

« Est-ce que quelqu'un a vu Lenny Collins dans le coin ?

— Je crois qu'il n'est pas rentré de son exploration, en fait. »

Henry se tassa sous le regard noir de sa femme.

« Et POURQUOI ? Ça fait deux heures qu'il aurait dû ! »

S'en suivit une suite de jurons étouffés et de malédictions à l'égard de toute sa famille et ses descendants. Allen, qui commençait à geindre dans l'épaule de son père, rappela à ce dernier que les chambres étaient hors d'accès en cas de panne. Il toussota pour attirer l'attention sur lui.

« Rachel, calme toi, crier ne servira à rien. Je suis certain qu'il a une bonne raison d'être en retard... Quelle qu'elle soit. »

Rachel passa ses mains derrière sa nuque et expira profondément. Tout ça lui minait les nerfs, les mettait en pelote, et elle n'arrivait plus à s'en sortir.
Comme disait son père, « c'est la mauvaise saison qui pointe le bout de son nez ». Il fallait attendre que ça passe.

« Bien, bien... J'espère quand même qu'il ne va pas tarder à rentrer. Il n'y a que lui qui sache s'y prendre avec cet ascenseur de... »

Une exclamation depuis l'autre bout du couloir empêcha Rachel d'enrichir le vocabulaire de son fils, qui avait cessé de renifler et les écoutait, ses yeux papillonnant d'un visage à l'autre. Un vieil homme à la barbe blanche accourut dans leur direction, rouge et le souffle court.
Rachel fut obligée de le soutenir une fois qu'il fut arrivé à leur hauteur. Celui-ci mit quelques minutes avant de pouvoir articuler une phrase cohérente sans qu'elle soit entrecoupée de quintes de toux importunes, et quelques minutes supplémentaires à y mettre le volume nécessaire.

« … bloc médical...

— Monsieur Wilson, reprenez vous, je ne comprends rien à ce que vous dites ! »

Sous le regard impérieux de Rachel, le vieux médecin finit par se redresser et relever la tête pour se faire entendre.

« Je disais que Lenny était revenu et vous attendait au bloc médical. Il a fait une découverte, disons... extraordinaire lors de son exploration. »

Sourcils froncés, Rachel poussa le vieil homme dans le couloir sans le moindre ménagement.

« Alors, qu'est-ce qu'on attend ? Dépêchons ! Montrez nous, allez ! »

Il n'y avait bien que Cole Wilson pour ne pas protester face à la brutalité de Rachel, qu'il avait connu toute petite. Il poussa un soupir et accéléra, laissant derrière lui un Henry interloqué, qui ne daigna réagir que lorsqu'Allen lui pinça la joue.

« Allen, ne fais pas ça !

— Mais papa, il faut les rattraper ! Cours ! »

Le petit garçon leva bien haut les bras avec l'imitation – très réussie – d'un moteur pour encourager celui qui le tenait dans ses bras à avancer. Roulant des yeux mi-exaspérés, mi-amusés au ciel, Henry mit son fils sur ses épaules et s'assura que son copilote était bien accroché avant de s'élancer dans le couloir pour rattraper Rachel et Cole.



Lenny n'eut pas le temps de saluer son frère que sa belle-sœur, à peine un pied dans la pièce, l'avait pris par le col et le secouait comme un prunier. La porte se referma sur Cole, qui adressa un signe d'encouragement à Lenny avant de disparaître complètement.

« Où est-ce que tu étais, hein ? Et qu'est-ce que tu as trouvé pour être aussi en retard ? J'espère pour toi que ça vaut le coup, sinon je te dépèce. »

Il l'avait dérangée en plein travail, après tout.
Lenny lança un regard affolé en direction d'Henry, qui posa Allen à terre et écarta les deux adultes, aussi autoritaire que possible.

« On va d'abord expliquer ce qui se passe ici avant de tuer qui que ce soit, d'accord ? »

Rachel fit la moue mais hocha la tête, laissant à Lenny le bénéfice du doute.

« Ça marche. Alors, pourquoi tu nous as fait venir ici ? »

Lenny fit un pas sur le côté, une expression indéchiffrable peinte sur ses traits encore étonnement juvéniles. Il leur fit signe d'approcher et une fois qu'ils furent devant la vitre teintée, prit la parole.

« Je me suis aventuré plus loin que la limite imposée par l'équipe durant mon exploration, et... »

Le regard noir de Rachel le figea sur place.

« Continue, Lenny, lui intima Henry, pressant doucement l'épaule de sa femme.

— Hmmm, donc... (il toussa et reprit immédiatement) Je me suis aventuré à l'ouest des Monts Nova, sans trop m'éloigner de la zone sécurisée. Vous vous souvenez du repère d'Aiden ? »

Rachel et Henry acquiescèrent, le sérieux ayant effacé les restes de la querelle. Allen se tenait à la blouse de son père, et levait des yeux curieux vers son oncle.

« Et bien, c'est à peine plus loin que je l'ai trouvé. »

Lenny n'attendit pas les questions qui auraient irrémédiablement suivi et posa sa main sur la surface tactile à sa droite; le noir de la vitre se dissipa en nuances de gris, laissant apparaître la salle des soins intensifs. Branché au respirateur artificiel, une petite silhouette reposait dans un lit, bardée de fils et de tubes en tous genres. Rachel écarquilla les yeux et s'approcha. Henry, derrière elle, nageait lui aussi dans la plus profonde incrédulité.

« C'est... »

Lenny acquiesça doucement.

« Il est encore en vie ? »

Il décida de laisser de côté l'humour et hocha une nouvelle fois la tête. Il pressa une autre surface et une porte coulissa derrière eux. Ils s'y engagèrent tous les quatre (Allen trottinant toujours derrière ses parents), débouchant dans une large pièce lumineuse. Au centre, une table en fer supportait quelques restes abîmés. Rachel n'eut pas besoin de les regarder plus de quelques secondes pour en deviner la nature.
Elle avait vu son père penché tant de fois sur des restes semblables.

« Mon dieu... »

Lenny aspergea ses mains d'une lotion transparente, qui forma une protection stérile autour des doigts qui triaient déjà les pièces métalliques. Rachel et Henry firent de même, ce dernier en mettant par précaution à Allen, au cas où le gamin se serait retrouvé par le plus grand des hasards avec une vis entre les mains.
Avec un regard soucieux par la porte d'où ils étaient venus, Lenny éleva la voix.

« Elles sont de la même facture que celles retrouvées sur les deux autres ; quoiqu'en meilleur état. Je pense qu'elles ont arrêté de fonctionner peu avant que je trouve le petit.

— Ce sont exactement les mêmes motifs... »

Rachel semblait sur le point de dire quelque chose, mais préféra se murer dans un silence réflexif, ses yeux rivés sur une pièce qu'elle tournait et retournait.
Henry poussa un soupir qui trahissait sa surprise et son anxiété.

« Ça faisait longtemps qu'on en avait plus découvert près de la zone sécurisée.

— Le dernier date d'il y a dix ans, alors en effet... Sauf que cette fois-ci, ce n'est pas un cadavre qu'on a sur les bras. »

Les deux frères échangèrent un regard entendu. Rachel choisit ce moment de silence pour poser les pièces qu'elle examinait et croiser les bras sur sa poitrine, lèvres pincées.

« Tout est adapté à la taille de l'enfant. Que les deux autres soient des cas isolés était déjà étonnant, mais là... »

Elle se dirigea soudain vers l'ordinateur mural, tapant frénétiquement sur l'écran, à tel point que Lenny crut bien qu'elle allait le fissurer.

« Rachel, fais attention aux écrans, on a déjà dû en remplacer deux à cause de Jill et Abigail la semaine dernière.

— Je fais attention. »

De peur de la fâcher et lui faire perdre le peu de calme qu'elle avait retrouvé, ils la laissèrent martyriser l'interface jusqu'à ce qu'elle claque des mains et fasse apparaître les hologrammes de deux vieux dossiers. Elle commença à faire de grands gestes des bras, mais Henry n'aurait su dire s'ils étaient le fruit de la frustration ou de l'excitation.

« Le 15 Novembre 2701, Brook Davis, de la deuxième unité d'exploration, trouve un cadavre non identifié à l'endroit maintenant nommé repère d'Aiden. Le corps, en état de décomposition avancé, ne peut pas nous apprendre grand chose, mais on est malgré tout en mesure de réunir quelques données intéressantes. De un, nous ne sommes pas seuls ici, c'est clair et net, et c'est aussi la première fois qu'on peut examiner la forme de vie qui réside sur cette planète. De deux, l'individu était de sexe mâle et devait mesurer un peu plus de deux mètres. De trois, un prédateur quelconque lui avait arraché le bras, sans qu'on puisse déterminer toutefois si cette blessure a été la cause de la mort. Et de quatre... »

Elle afficha une image par dessus les dossiers.

« Le pauvre homme en question n'avait plus de jambes à proprement parler, mais des prothèses construites dans un matériau qui nous est inconnu. Les os ont pu nous révéler que l'amputation n'était pas récente et conduite avec le plus grand soin. En clair, un travail chirurgical précis et loin d'être négligé. »

Le dossier disparut au profit d'un second. Les images d'un visage tuméfié et fixe, à la peau grise et aux cheveux bruns envahit l'espace. Allen cligna des yeux devant l'apparition inattendue.

« Le 4 Mai 2710, Salomon Meffray, de l'unité d'exploration et d'observations nocturnes, trouve un deuxième corps à quelques mètres seulement du repère d'Aiden. Celui-ci est mieux conservé et nous en apprend davantage sur l'anatomie de nos voisins invisibles. On remarque, comme chez le précédent, les mêmes signes distinctifs et les mêmes protubérances sur les côtés du crâne. Mais ce qui est le plus troublant... »

Elle s'arrêta pour désigner une photo.

« Ce sont les prothèses qu'il portait, exactement comme celles du premier corps. Même découpe au millimètre près ; et même soin apporté à l'amputation. »

Un bref silence s'ensuivit, que Rachel ne tarda pas à combler.

« La température dans le désert peut monter jusqu'à 158 °F dans la journée. Même si leur organisme semble adapté à cette chaleur et leur peau aux tempêtes de sables, il n'en va pas de même pour leurs prothèses. Elles ont beau être solides et extrêmement bien faites, le moindre grain les fait tomber en charpie... »

Elle s'approcha des restes des jambes du petit garçon pour étayer ses propos.

« Voilà. Comme pour les autres, c'est le sable qui a causé la rupture du mécanisme. Difficile de croire que pour une race si bien adaptée et de toute évidence évoluée, ils laissent passer un détail aussi... fatal. Enfin, ce ne sont que des suppositions, mais... »

Henry mima la grimace de la jeune femme.

« Je sais que ton père pensait qu'ils vivaient dans les montagnes, et non dans le désert, et que c'est pour cette raison que les cadavres se font si rares. La question est de savoir pourquoi certains se sont aventurés si loin. »

Lenny poussa un soupir, tandis que Rachel refermait les dossiers et mettait l'ordinateur en veille. Allen, qui avait suivit l'échange avec l'esprit de synthèse remarquable des enfants, tira sur la manche de sa mère.

« Ça veut dire que le petit garçon est loin de chez lui ? Il ne va pas manquer à sa famille ? »

Le regard de Lenny se fit fuyant. Qu'il soit arrivé là seul était peu probable ; quand une main tendre passa dans les cheveux châtains du bambin, cette pensée avait déjà fuit la pièce.

« Si, sans doute, et c'est pour ça qu'on doit le guérir. »

Cette réponse suffit à Allen, qui sortit en tête et colla presque son nez contre la vitre de la salle des soins intensifs où reposait toujours l'enfant. Le masque posé sur sa bouche laissait entrevoir une peau grise et des cheveux bruns dans lequel pointaient deux excroissances claires.
Le bip bip de la machine résonnait doucement entre les murs, engourdissant les sons. Ils entendirent à peine l'infirmière entrer et tapoter l'épaule de Lenny, une tablette entre les mains. Elle la lui tendit sans plus de cérémonie, le regard franc et droit.

« Il est hors de danger. Il n'a rien de cassé, juste quelques contusions et une légère déshydratation. Il a l'air solide, il s'en sortira. Par contre, une heure ou deux de plus sous ces satanés soleils, et c'est en petits morceaux que vous l'auriez ramassé. »

Lenny la remercia et fit défiler les pages d'un doigt attentif. Quelques froncements de sourcils et hochements de tête entendus plus tard, il lui avait rendu.

« On attendra son réveil avant de faire ou proposer quoi que ce soit. Rachel ? »

Occupée à retenir Allen qui voulait à tout prix dire bonjour au petit inconnu, elle pencha une tête distraite vers lui.

« Oui ?

— Tu pourras faire en sorte que la nouvelle ne se répande, disons... pas trop ? »

L'expression équivoque de la jeune femme se passait de mots.

« Je vais faire de mon mieux, mais n'espère que pas que ça ne filtre pas. Tu as compris, Allen ? Pas un mot de tout ça à tes amis. »

Allen mit ses mains devant sa bouche, sérieux et solennel. Comprenant qu'ils ne pourraient que limiter les rumeurs, Lenny se prépara mentalement à se faire bombarder de questions durant les prochains jours – si ce n'étaient les prochaines heures.
Une petite main appuya contre la vitre.

« Et si on ne retrouve pas ses parents, on va le garder ici ? »

Les adultes se regardèrent, perplexes.
Leurs interrogations se noyèrent dans le silence et le cliquetis des machines.

Clic, clic, clic.
Bip, bip, bip.



Bip, bip, bip...

L'écho des cris et de la course se répercutait le long de la galerie en une plainte sourde et désespérée. Ils étaient sept à tenter d'échapper à la mort, à écorcher leurs mains contre la pierre nue, à frissonner sous cette fraicheur inhabituelle. A crier, à exhorter les autres d'avancer plus vite, toujours plus vite. Interdiction de trébucher et interdiction de ralentir : pour ne pas perdre de temps, son père l'avait pris dans ses bras. Contre son épaule, il entendait les sanglots que sa mère retenait, et il aurait aimé tendre le bras pour les essuyer. Ne pleure pas, maman.
Les hurlements de terreur quand, sortant d'un boyau devant eux, la masse énorme et grise du reptile s'était avancée dans leur direction. Les cris, toujours les cris, et un morceau de bois pointu pour unique défense.

Cours cours cours cours cours cours cours cours ne t'arrête pas cours cours cours

Ses yeux s'étaient ouverts en grand sur la nuit totale. Une gêne sur son visage, à sa gorge, à son bras, l'avait fait s'agiter et un voyant vert était apparu au dessus de lui, lançant une drôle de sonnerie à travers le calme des lieux.
Il s'était débattu, pensant étouffer, jusqu'à ce que des silhouettes inconnues passent le pas de la porte.
Alors seulement, il avait voulu crier et reculer.



« Comment est-ce qu'il va ?

— Pas beaucoup mieux. Il a arrêté de pleurer, mais il a toujours l'air aussi terrorisé.

— On ne peut pas lui en vouloir, à sa place je serai aussi terrifiée. Est-ce que Marshall est arrivé ?

— Pas encore. »

Notant l'absence de gémissements plaintifs autour d'eux, Henry questionna Rachel du regard.

« Où est Allen ?

— Avec ma mère. Il refusait de se rendormir, je n'ai pas eu le choix. »

Laissant la jeune femme boire son café pour chasser le sommeil qui persistait dans ses yeux clairs, Henry reporta son attention sur l'enfant assis dans le lit, dont les yeux scrutaient ce qui l'entourait avec une angoisse perceptible à travers les mouvements nerveux de ses mains sur le drap blanc. Depuis que les infirmiers étaient sortis après avoir retiré le respirateur artificiel et les perfusions, il avait arrêté de pleurer et crier, mais il restait sur ses gardes, comme un animal cerné et affolé. Le moindre bruit le faisait tressaillir tout entier, et Henry ressentait de la pitié pour ce petit garçon incapable de se mouvoir.
Sans ses jambes, il ne pouvait aller nulle part.

La porte coulissa, révélant un homme d'une quarantaine d'année, mal rasé et de toute évidence mal réveillé aussi. A part que l'affaire était urgente et requérait sa présence obligatoire, il ne lui avait rien dit de plus.
Ils échangèrent une poignée de mains sans énergie. Rachel, le café à la bouche, lui adressa un vague signe de tête.

« Bon, il est trois heures du matin et tu viens de me sortir d'un sommeil mérité après une longue nuit blanche. J'espère que c'est important.

— Je ne t'aurais pas réveillé pour rien, Marshall, je sais que tu as du boulot. Mais regarde plutôt ça. »

Marshall cligna des yeux, suivant la direction que lui indiquait son ami. Il ouvrit la bouche et la ferma plusieurs fois de suite, effaré. Quand il arriva à exprimer sa surprise, ce fut pour laisser passer un sifflement admiratif.

« Et personne ne m'en avait parlé ! Mince. Je vous déteste. »

Un intérêt sincère dans les yeux, il examina le blessé à travers la vitre. Rachel en profita pour vider sa tasse et frotter ses mains, déterminée.

« On ne voulait affoler personne. Mais maintenant qu'on a besoin de vos talents, Monsieur Lincoln, vous êtes dans la confidence. »

Le scientifique se tourna pour faire face au couple, ses doigts pianotant sur le métal. Il haussa les épaules, impatient de connaître le rôle qu'il devait jouer dans tout ça.

« Et de quel talent tu veux parler ? J'en ai des tas.

— Le seul que je te reconnaisse vraiment. »

Marshall lui décocha un sourire goguenard.

« Je vois, je vois... »

L'enfant dans la salle ne pouvait pas les voir; son regard ambré glissa, aveugle, dans leur direction.

« Cet enfant doit avoir beaucoup de choses à nous raconter.

— Vas-y doucement, lui conseilla Henry, il a crié dès que le personnel médical a voulu s'occuper de lui. Il ne s'est pas montré agressif mais... on ne sait jamais. »

Marshall balaya les inquiétudes de son ami d'un geste de la main.

« Ça ira, je serai prudent. Lenny n'est pas là ?

— Il nous rejoindra plus tard, il est occupé. »

Marshall hocha la tête, accrochant sans plus attendre le micro qu'on lui tendait à son oreille. La porte coulissa sans un bruit et il pénétra dans la pièce immaculée, le bruit de ses pas provoquant un mouvement de panique chez le petit garçon assis dans son lit. Il recula autant que le lui permettaient ses jambes tronquées, un air de pure terreur peint sur son visage gris. Marshall agita doucement les mains, et ce geste parut quelque peu le calmer. Toujours méfiant, il fronça néanmoins les sourcils et serra un peu plus fort le drap entre ses poings clos.
L'homme en blouse blanche commença alors à parler d'une voix forte et claire, accompagnant ses mots de petits gestes. Ses mimiques ou ses paroles attirèrent l'attention de l'enfant, qui lui jeta un regard intrigué où brillait comme une étincelle de compréhension. Derrière la vitre, Rachel et Henry assistaient, curieux du résultat, au manège de leur collègue.

Marshall avait un don pour les langues ; cette compréhension intuitive lui permettait non seulement de se faire comprendre d'une personne étrangère, mais aussi de la comprendre. Il ne saisissait évidemment pas tous les mots, mais il était capable de dégager les émotions et les thèmes abordés, ainsi que le sens de la phrase. Il différenciait les phrases négatives des phrases positives, et pouvait résumer une conversation dans les grandes lignes. Comme l'enfant recueilli avait les lèvres scellés depuis son réveil à l'exception des cris poussés plus tôt, ils avaient décidé de faire appel à Marshall pour tenter d'établir un dialogue. A partir de là, avaient-ils pensé avec espoir, advienne que pourra.

Au bout de quelques minutes de conversation et de gestes, le petit avait ouvert la bouche. Un silence interloqué et tendu avait suivit, jusqu'à ce qu'il ne se rabatte sur ses mains, qui avaient tourbillonné devant lui en une suite de gestes précis et compliqués. Tout l'incrédulité de Marshall était passée par le regard qu'il leur avait lancé par dessus son épaule.

« Langue des signes. Vous êtes certains qu'il n'est pas muet ?

— Certains. Il a crié et Lenny l'a entendu parler quand il l'a retrouvé. »

Face au ton formel d'Henry, il ne se permit pas même le bénéfice du doute. Il arrêta doucement l'enfant dans sa cascade de paroles signées, reprenant des phrases et des gestes insistants.
L'enfant comprit. Il secoua la tête, paniqué. Marshall insista. Leur désaccord dura un petit moment avant que le plus jeune n'abdique avec une mine désespérée. Il éleva une voix vaguement enrouée, continuant tout de même de signer tout du long.

Les mots qui se précipitaient au bord de ses lèvres n'avaient pas la moindre consonance humaine, et Rachel pensa qu'elle aurait été bien en mal d'en reproduire ne serait-ce qu'un seul son. Marshall, dans la cellule, écoutait ce que le petit garçon racontait, hochant de temps à autre la tête pour marquer un accord ou une notion clé. Le discours prit fin quand le blessé toussa de s'être trop exprimé trop soudainement. Une suite de mouvements plus tard, l'adulte quittait la pièce, abasourdi.

Un petit silence s'installa, que Rachel ne put s'empêcher de briser, trop nerveuse pour rester calme.

« Tu as pu comprendre quelque chose ? »

Marshall opina du chef.

« Nous avons de la chance d'être tombé sur un enfant. Son vocabulaire est moindre et il utilise beaucoup d'images pour s'exprimer. Même si... Enfin, j'avais plutôt l'impression d'entendre un prototype de langage, mais ce n'est pas la question. Ce que j'ai pu en comprendre... »

Il lança un regard à la vitre, songeur.

« Il est complètement perdu, déjà, et il a peur. Mais ça, je pense que ça crevait déjà les yeux. Ensuite, il semblerait qu'il ait été séparé d'autres personnes, et à mon avis de ses parents, même si je ne peux pas l'affirmer. Et pour finir... »

Il tapota la porte.

« J'ai pu dégager un thème principal de tout ce qu'il racontait. Je vais pas m'ennuyer à essayer de vous expliquer comment, hein, ça a jamais été très concluant... (Rachel fit la grimace et Henry sourit) Enfin bref, je me perds... »

Dans un mouvement théâtral, il étendit les bras, paumes vers le ciel.

« Il a évoqué à chaque fois l'idée de punition, ou de châtiment, comme vous voulez. De fuite, aussi. »

Rachel et Henry se regardèrent sans rien dire, tentant d'assimiler ce qui venait d'être dit. Marshall aussi réfléchissait, ses yeux bruns sérieux derrière le verre transparent de ses lunettes. Mille et une hypothèses se pressaient et se bousculaient dans leur tête, toutes avec le besoin pressant d'être formulées à voix haute. Ils semblaient pourtant hésiter ; face à cet événement extraordinaire, aucun d'eux ne savait comment réagir, ce qui pouvait être dit et ce qu'il valait mieux taire.
Un sanglot depuis l'autre côté du mur les firent sursauter.

« Il a peur... »

Henry secoua la tête.

« Comment lui faire comprendre qu'on ne lui veut pas de mal ?

— Il va falloir du temps, rétorqua Marshall en haussant les épaules, mais c'est pas impossible. En plus, c'est pas comme s'il avait d'autre endroit où aller, il faudra bien qu'il s'habitue. »

Deux paires d'yeux s'attardèrent sur lui, comme pour l'implorer de parler le premier. La bouche du scientifique se tordit en un rictus.

« Si vous voulez mon avis, on l'a chassé de chez lui et on s'attendait pas à ce qu'il survive. C'est qu'une hypothèse, mais... »

Un blanc, de nouveau, ponctué par les pleurs de l'enfant qui, collé au mur, avait enfoui son visage dans le drap.

« Vous trouvez pas que ça ressemble assez à une condamnation à mort ? »



« Rester debout toute la nuit ne va pas vous aider à y voir plus clair, vous savez. »

Rachel sursauta en se tournant vers sa mère, qu'elle n'avait pas entendu rentrer. Son cerveau, soit en ébullition soit en compote selon les minutes, n'enregistrait plus ce qui se passait autour d'elle. Elle posa une énième gobelet de café destiné à la maintenir en vie sur la table, un sourire tendu sur les lèvres.

« Mais là, je ne peux pas dormir. »

Henry, qui griffonnait à la va-vite quelques notes sur un cahier, daigna enfin relever la tête et lui adressa un signe.

« Je n'ai pas sommeil non plus. »

Alexia soupira profondément, prenant à témoin les gobelets éparpillés sur le plateau de métal qui leur servait de support.

« Et la faute à qui ? »

Elle prit néanmoins un siège pour s'asseoir à leurs côtés. Remarquant qu'elle avait troqué ses habits de nuit contre son uniforme et sa blouse habituels, Rachel en conclut que sa mère n'espérait pas non plus retrouver le sommeil.
Malgré ses cinquante-huit ans récemment atteints, Alexia Sullivan restait la physicienne de génie qui avait épousé le directeur du plus gros projet jamais entrepris par l'Homme. Par extension, et devant sa fille, elle était celle à qui on vouait un respect et une obéissance aveugles. Ses cheveux striés de gris marquaient le passage des ans, mais ne portaient pas atteinte à son intelligence, encore insolemment vive. Il fallait dire qu'elle avait dû remplacer David à la tête de l'équipe à sa mort.

Ça n'avait pas été facile.

« Qu'est-ce que vous comptez faire ?

— Alors là, aucune idée... (Rachel zieuta la machine à café, prête à bousiller ses trois prochaines nuits) On est dans le flou le plus complet. »

Et quand on connaissait Rachel, on ne manquait pas de trouver ça étonnant. Elle avait plutôt tendance à se tailler la part du lion plutôt que se laisser surprendre par le mascaret. Henry se grattait la tête, guère plus avancé que sa femme. Il avait beau contempler les notes superposées les unes aux autres à en devenir illisibles pour quelqu'un d'autre que leur propriétaire, les idées concrètes lui échappaient.

« On ne peut pas le mettre dehors... Ni partir à la recherche d'on ne sait trop quoi on ne sait trop où. On va devoir le garder en observation.

— Et après ça ? Certains vont s'opposer à vous, si vous décidez de le traiter comme nos enfants. »

Alexia posait le doigt pile sur le problème avec une clairvoyance habituelle. La tasse de Rachel, de nouveau pleine du liquide brun et chaud, fut vidée en quelques minutes seulement.

« Et quoi ? On devrait le garder en cage ?

— J'imagine que tu te rends compte qu'une poignée va demander la vivisection. »

La jeune femme s'étouffa dans son gobelet. Henry se contenta de grimacer, très mal à l'aise dès que quiconque abordait ce sujet. Son père avait beau être connu pour ses talents de biologiste, ça n'effaçait pas l'impopularité de sa mère ; Madame Collins ne manquait pas d'empathie, mais les animaux et elle, c'était avant tout une histoire très professionnelle. Elle les découpait et les analysait avec une rigueur scientifique. Elle en avait dégoûté ses fils, mais continuait à défendre vaillamment son point de vue et avait ses défenseurs. De là à savoir si le petit garçon rentrait dans ses critères, c'était une autre histoire.

« Jamais de la vie. C'est pas un animal, c'est un gamin.

— Mais ça nous apporterait des données essentielles qu'on ne sera peut-être plus en mesure de retrouver par la suite. Je ne dis pas que je suis pour, mais il faut y penser. Tu devras te défendre le moment venu. Rien n'est jamais gagné à l'avance. »

Rachel noya sa réflexion dans la tache noirâtre qui décorait le fond de sa tasse. Henry joua du stylo contre le plastique un moment avant de s'immiscer dans la conversation.

« Pour étudier ses caractéristiques, on a besoin de lui vivant, pas épinglé et éventré sur une table d'opération. »

Rachel sourit, son mal de crâne jouant les fanfares derrière ses yeux. Elle pinça l'arrête de son nez, qui lui donnait la désagréable impression de fondre. Les nuits étaient curieusement longues, ces temps-ci.

« Je ne les laisserai pas faire, de toute façon. Qu'ils viennent me défier en combat singulier s'ils le veulent. »

Alexia ne jugea pas utile de préciser qu'un combat à bras le corps contre un tas de muscles comme Jared ne l'avantagerait pas – et elle passait sur l'intelligence d'une telle manœuvre. Une minute passa dans le silence le plus complet, tandis que les trois adultes réfléchissaient sur la conduite à adopter. Un soucis revint soudain à l'esprit de Rachel, qui interrogea sa mère du regard.

« Allen dort ?

— Oui, dans mon lit. Il refusait de se coucher et ne voulait pas retourner dans sa chambre parce que, je cite, « l'homme aux boulons rouges va venir me manger si j'y retourne après minuit ». »

L'étincelle suspicieuse logée dans les yeux de Rachel, discrètement dirigée vers lui, n'échappa pas à Henry. Il leva les mains en guise d'excuse.

« D'accord, je n'aurais pas dû lui raconter cette histoire, ce n'était pas de son âge.

— Il n'est pas impressionnant d'habitude, pourtant, commenta Rachel, calant confortablement sa joue contre sa paume, on ne sait plus ce qu'on peut lui dire ou pas. »

La conclusion de cette petite réflexion interne ne fut pas celle à laquelle Henry et Alexia auraient décemment pu s'attendre.

« Il est grand temps qu'on lui fasse un petit frère ou une petite sœur. »

Le rire d'Alexia couvrit l'éclat gêné d'Henry, mais pas ses joues qui venaient de passer d'un blanc fatigué à un carmin vif.

« Ce n'est vraiment pas le moment de parler de ça, si tu veux mon avis ! »

Au moins, l'atmosphère empesée s'était détendue, permettant à la discussion de repartir sur des nuances de plaisanteries joyeuses. Et personne n'allait s'en plaindre : pas avant le lendemain, lorsqu'ils se rendraient compte que leurs interjections bruyantes avaient couvert le bruit de l'ascenseur qui descendait, ni vu ni connu, au niveau inférieur.



Allen avait passé la carte contre la surface prévue à cet effet, s'était glissé dans l'ascenseur et avait fait jouer les boutons avec la discrétion d'une souris. Il avait grandi dans ce complexe immense, dans cette suite de boîtes en ferraille emboîtées les unes sur les autres : il n'aurait pas pu se perdre, même en le désirant très fort. Ceux qui critiquaient les couloirs et les salles qui se ressemblaient ne savaient pas retenir les petites particularités comme le faisait Allen. En l'occurrence, pour se rendre dans le bloc médical où son oncle avait laissé la « trouvaille », il avait un chemin tout tracé dans sa tête qu'il s'appliquait à réciter à mesure que les étages clignotaient en lettres rouges au dessus de la porte. Tablette et stylo serrés contre lui, il était bien déterminé à ne pas laisser le pauvre garçon seul dans cette horrible pièce blanche et impersonnelle.

Par chance, le couloir était désert lorsqu'il déboucha sur le palier convoité. Un bref coup d'œil à droite, à gauche, et la silhouette avait filé dans l'obscurité sans demander son reste. Le passe de sa grand-mère avait l'avantage d'ouvrir toutes les portes sans exception aucune ; le reste du personnel n'avait accès qu'aux locaux de sa profession. Et lui, trop jeune, n'avait accès à rien.

« Tu en auras un quand tu seras adulte et que tu travailleras » : il ne cessait de remettre en cause cette injustice qui lui était faite. Esquives de ninja pour passer sans être vu par un militaire de garde, le sale gosse avait hérité du caractère bien trempé de sa mère. Il arriva devant la bonne porte et ne se sentit même pas coupable de cette intrusion.
Il avait plein d'excuses à leur servir en réserve, au cas où. On n'était jamais trop prudent.

Ses parents pensaient qu'il ignorait l'heure creuse. Mais rien n'échappait à Allen le Terrible. A quatre pattes pour plus de réalisme, il se redressa une fois le front contre la porte de la salle des soins intensifs. Il avait sept ans et une détermination qui frôlait l'obstination. L'inconnu, dans le lit, eut un mouvement de recul qui ne le fit pas hésiter pour autant. Un pas dans la salle, un autre, encore un autre.

Biiiiiip...

« Faut pas avoir peur, murmura-t-il bêtement puisque l'autre ne pouvait pas le comprendre, je te veux pas de mal. »

Que ce soit son ton ou son âge, le garçonnet à la peau grise s'apaisa et le laissa approcher. Allen déposa son matériel sur le matelas puis grimpa dessus lui-même, faisant onduler le lit sous leurs poids conjugués. Comme si laisser s'installer le silence avait pu être létal, l'intrus se remit à parler.

« Je me suis dit que tu étais peut-être triste et seul alors je suis venu te tenir compagnie. Mais il faut pas faire de bruit, sinon mes parents vont venir et me gronder... »

Il posa un regard nerveux sur la porte, geste que son compagnon d'infortune imita. A travers la pénombre qui gardait jalousement la pièce prisonnière de son écrin, Allen ne pouvait pas bien le distinguer ; son regard ambré était voilé et morne, sa peau se confondait avec le mur contre lequel il appuyait le dos. Par dessous le drap, la forme des jambes était absente, terminée prématurément en deux moignons à mi-cuisses. Allen fit la moue, alluma sa tablette qui projeta une lumière vive dans l'air. Son nouvel ami protégea son visage de ses bras, lâchant le drap qui lui avait servi jusque là de rempart.
Il s'empressa de le rassurer.

« C'est pas dangereux, tu vas voir. »

L'écran prit une teinte blanche, uniforme. Crayon entre deux doigts, le fils de scientifique se donna trois secondes pour réfléchir.

« Je m'appelle Allen. Allen. Tu sais dire ça ? »

Il articula exagérément afin de lui donner l'exemple. Des sons à peine proches des originaux s'échappèrent de la gorge enrouée, arrachant un rire discret à Allen. Il écrivit son prénom sur la tablette, en lettres capitales. Il la tourna ensuite prudemment vers l'extraterrestre qui se refusait à baisser complétement sa garde. L'alphabet étranger le fit tressauter ; il suivit tout doucement les courbes du nom à l'écran, marmonnant quelques paroles aux accents exotiques pour lui-même.

Allen sourit.

« Et les gens que tu as vu, c'est mon papa et ma maman. »

Le tapotement du crayon reprit. Avec toute l'application d'un enfant, Allen assembla les formes, y posa quelques couleurs. Deux points gris et des traits jaunes pour sa mère. Et pour son père et lui, deux points bleus et des traits marrons. Sourires rouges, contours noirs... la petite famille se tenait par les mains géométriques d'un dessin opportunément pourvu de deux soleils.
L'artiste pointa le petit garçon au milieu des deux adultes, puis se pointa du doigt. Il recommença jusqu'à ce qu'une lueur de compréhension fasse briller le regard de son interlocuteur. « Papa », « maman ». Heureux d'avoir trouvé un moyen de communiquer, il lui proposa de tenir la tablette.

Il le fit avec mille hésitations et précautions. Il n'avait pas l'habitude de composer avec cette technologie ; son coup de crayon était pataud, irrégulier. Le résultat fut digne de ce qu'on pouvait attendre de la part d'un gamin d'environ cinq ans. Allen se pencha vers lui pour examiner les silhouettes qui occupaient le rectangle lumineux.

Un homme, une femme, un enfant entre eux. Exactement comme la sienne, en nuances de gris et d'ocre. Ils étaient grands, la peau foncée, des cheveux bruns, mais ce qui attira l'attention d'Allen fut les protubérances qui partaient de leur tempes. Il scruta discrètement le crâne de l'extraterrestre. Elles étaient là, rases et orangées, tandis que celles du dessin étaient longues et droite pour le père et le fils, délicatement recourbées pour la mère. Noires. On aurait dit...

Des cornes ?

« C'est ton papa et ta maman ? »

Qu'il ait compris ou non, il acquiesça avant de fondre en larmes. Paniqué, Allen le saisit par les épaules et le serra contre lui, parodie de l'étreinte d'un grand frère qui ne l'avait jamais été.

« Ça va aller, on les retrouvera, ils peuvent pas être loin. »

Entre autres mots prononcés tout bas destinés à le rassurer. Allen était loin d'avoir mauvais fond, et il détestait voir les autres pleurer. A court d'idées pour faire cesser les hoquets violents qui le secouaient de part en part, il regarda autour de lui, à la recherche de quelque chose pour dévier la conversation et amuser l'éploré. La solution vint lui frôler la jambe ; il sursauta, yeux écarquillés.

« Wow, c'est trop fort ! »

Le petit garçon à la peau grise le regarda, perplexe, se saisir de la queue qu'il avait toujours eu sur lui – raison pour laquelle il ne devait à priori pas comprendre l'excitation de celui qui lui faisait face. Elle ne le frappa que lorsqu'il se rendit compte qu'en effet, l'autre n'en possédait pas.

Drôle de portrait que ces deux petits garçons, assis à s'étonner des particularités d'une race dont ils ignoraient hier encore l'existence.

« Tu peux la bouger ? »

Sourcils levés, il la fit onduler puis glisser entre les doigts inquisiteurs d'Allen, lequel se mit à battre des mains en riant un peu plus fort. Il se couvrit néanmoins vite la bouche en réalisant qu'à ce rythme là, les gardes allaient vite s'apercevoir de quelque chose et débouler dans la salle.
Sa joie était contagieuse. Elle envahissait peu à peu le visage du garçon venu du désert, gommant la tristesse qui s'y était accrochée. Allen parla, encore et encore, fit défiler toutes les images qu'il avait sur sa tablette, mit la moindre parcelle de son imagination à contribution, tant et si bien que les infirmiers les retrouvèrent endormis l'un contre l'autre au matin, le livre virtuel perdu dans les replis du drap qui ne les couvrait qu'à moitié.

« Mais maman, se défendit-il plus tard devant Rachel qui le dévisageait avec humeur, il avait l'air triste. »

Je voulais juste le faire sourire.


Dernière édition par Cordell Sullivan le Mer 15 Fév 2017 - 17:41, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   Ven 27 Sep 2013 - 22:51

Histoire (suite)

5 Septembre 2727

« OUAIIIS !

— Allen, sérieux, t'as pas intérêt de... »

La suite de la phrase fut coupée nette par un fracas du tonnerre, à peine couvert par un cri qui fit office d'épilogue. Difficile de savoir, du rire convulsif qui résonnait entre les plaques de préfabriqué et des grommellements qui s'y mêlaient, lequel était le plus fort.

« SULLIVAN BORDEL. Je te hais, va crever.

— Oh allez, Dess, c'était rien qu'une petite blague !

— Ouais, et un jour tes blagues elles vont coûter la vie de quelqu'un ! Et comme la chance sourit aux imbéciles, c'est sur moi que ça tombera. »

Le brun se remit en équilibre sur ses deux jambes, envoyant une nouvelle insulte dans la direction de son ami, qui avait trouvé bon de s'accrocher à sa cheville, mimant parfaitement la mort. « Redresse-moi », qu'il faisait semblant de souffler dans son agonie. Desmond Reed l'aurait laissé baigner dans son sang s'il avait pu.

« Que dalle, redresse-toi tout seul, mec. Et il est où, l'autre ?

— Il...

— YOLOOOO ! »

Le pauvre garçon reçut sa réponse sur le champ, mais pas sous la forme qu'il aurait aimé.
Cordell était grand, pour ses douze ans, ce que ne manquaient pas de lui faire remarquer ses amis quand il s'amusait à s'écraser sur eux – c'était presque devenu un hobby. Allongé entre deux morceaux de polystyrène (franchement, il savait pas ce que ça faisait là mais il les remerciait d'avoir amorti sa seconde chute), Desmond ne fit pas exception. Il envoya un poing désespérément faible taper contre le dos du garçon qui restait avachi sur lui à rire de sa bêtise.

Il faisait de son mieux pour ignorer les hoquets hystériques d'Allen, juste à côté.

« Cordell, t'es encore plus lourd que ton frère alors vire avant que je décide de prendre ta philosophie de vie à l'envers.

— Hun, je sais pas, je suis bien là. »

Il croisa les bras pour le lui montrer, sourire en coin. Avant que Dess ait pu le retourner pour lui prouver qu'on ne mourrait aussi qu'une fois, la porte du réduit qu'ils étaient censés nettoyer coulissa, révélant une petite afro-américaine de quatorze ans. Celle-ci franchit le pas puis s'immobilisa, yeux acajous grands ouverts.

« Mais qu'est-ce que vous avez fait, les gars... »

Un boulon vint rouler jusqu'à ses pieds tandis qu'elle balayait la scène d'un regard mortifié.

« C'est pas moi, râla Dess en virant finalement Cordell de son estomac, c'est eux qui ont décidé de jouer à Tarzan ou je sais pas quoi. »

Allen s'exclama bruyamment dans le fond.

« C'est pas beau la délation, Dess ! Tu peux courir pour que je te couvre, la prochaine fois !

— Qu'est-ce qui se passe ? »

Ce fut au tour d'une blonde au visage mangé de taches de rousseur de faire son apparition. Elle zieuta l'intérieur de la pièce par dessus l'épaule d'Olivia, sur la pointe des pieds.

« Wah, j'ai l'impression que c'est encore moins rangé que quand vous êtes entrés.

— Peut-être parce que c'est le cas. »

Non contents d'avoir rameuté l'équipe voisine, ils avaient même réussi à alerter le surveillant avec tout leur raffut. Lionel les dépassait tous d'une tête ; le grand frère d'Olivia avait dix-neuf ans et avait beau être une sorte de figure paternelle bien amicale, il n'en restait pas moins attaché à son travail. Dans son uniforme, calepin en mains, il les jaugea avec un sourcil levé en guise d'interrogation. Allen et Cordell se redressèrent, couverts de poussière et bons pour des bleus dès le lendemain.

« Je pensais que vous aviez pour ordre de ranger la pièce, pas de tout mettre par terre.

— Siiii, mais... comment dire...

— Y'a eu...

— Un gros accident, et il était volontaire. Ne protestez pas, vos têtes vous trahissent. »

Les deux fautifs laissèrent s'échapper un grognement pour la forme. Les punitions, ils y étaient habitués ; ils se tenaient tranquilles pendant quelques jours et les âneries reprenaient de plus belle. C'était un fait connu de toute la base, quasi universel. Allen et Cordell Sullivan étaient des fauteurs de trouble.
Dess prit le plafond gris à témoin de son exaspération qu'il avait tenu silencieuse jusque là.

« Genre ça étonne encore quelqu'un !

— Bha t'aurais pu nous retenir si tu savais que ça allait se passer comme ça, monsieur le devin. »

Le « prophète » fusilla Cordell du regard. Il y avait vraiment des moments où on se disait qu'il aurait mieux valu changer d'amis.
La blonde empêcha une énième dispute de voler en éclats, interpellant Lionel d'une voix claire et aiguë.

« Sinon, nous on a fini de ranger ! Pas vrai, Live ? »

Son amie acquiesça, laissant Lionel griffonner un mot ou deux sur son calepin. Il leur sourit en relevant la tête de ses notes.

« Bien, vous au moins, on peut vous faire confiance.

— Nell, à nous aussi tu peux nous faire confiance !

— Désolé Allen, mais une fois sur dix, ce n'est pas assez. »

Le jeune homme s'accrocha à son bras, alignant voyelles et consonnes désespérées à la vitesse de la lumière. Cordell, occupé à taquiner Dess qui ne quittait plus sa moue vexée, fut le premier à repérer la petite silhouette qui s'agitait derrière les adolescents. Il leva bien haut le bras ; il n'y avait pas trente-six gamins qui aimaient nager dans des bleus de travail trop grands, un casque à demi enfoncé sur les yeux. Un seul, pour être exact.

« Je crois que Sammy essaye de nous faire comprendre quelque chose, là. »

Les intrus s'écartèrent sur le champ, vissant des yeux étonnés sur l'enfant aux joues rondes qui, loin d'être ravi de cette subite attention, grogna délicatement.

« Ils auraient dû me voir d'eux-mêmes et t'aurais pas dû leur dire.

— Excuse Sammy, je le referai plus. »

Sceptique, Sammy posa le plot qu'elle tenait à bout de bras à terre.
Samantha Julia Sullivan, de son nom complet, ne cachait pas du haut de ses six ans qu'elle aurait mille fois préféré s'appeler Samuel Julien. A défaut de pouvoir défier Mère Nature, elle interdisait à quiconque de prononcer son prénom. Le diminutif affectueux « Sammy » était de rigueur, et selon ses propres mots, elle « tolérait Sam et Sullivan ». Par affection ou crainte de représailles, tout le monde se pliait à ce caprice d'enfant.
Difficile de dire non aux yeux noisettes qui étaient devenus la mascotte du petit groupe. Allen et Cordell aimaient leur sœur sauf quand, comme dans l'instant présent, elle tendait un index accusateur dans leur direction.

« Maman, commença-t-elle de son ton plein d'autorité, m'a dit de venir vous chercher parce qu'elle veut vous parler. »

Autant demander à un cheval de sauter dans le ravin. Les deux garçons reculèrent, grimaçants – et à juste titre.

« Quoi ? Mais pourquoi ? »

Lionel se rendit compte qu'ils regardaient dans sa direction ; il étouffa un rire moqueur.

« Je sais que vous me pensez tout-puissant, mais je n'ai pas encore de capacité de télépathie.

— Ça doit être pour un truc que vous avez fait avant, déclara Dess, sûr de lui, vu que vous en faites tous les jours, y'a l'embarras du choix. »

Sa remarque plongea les deux frères dans une réflexion angoissée qui les empêchèrent de lui retourner une aimable pique pour se venger. Voyant qu'ils hésitaient à se défiler, Sammy ajouta, reprenant son fardeau en mains d'un geste très professionnel :

« Elle m'a aussi dit que je pouvais casser vos guitares si vous veniez pas avec moi. »

Et à travers cette menace, toute la douceur d'une mère habituée aux débordements de ses adorables rejetons. Le sourire éclatant et débordant de plaisir que leur renvoya la petite acheva de les sortir de leur transe. Ils baissèrent les bras dans un bel ensemble, incitant Olivia à leur tapoter l'épaule lorsqu'ils passèrent près d'elle.

« Ça va aller, c'est qu'un mauvais moment à passer.

— Un très mauvais moment.

— Dites pas que vous le cherchez pas, non plus.

— Si vous crevez, comptez pas sur moi pour fleurir votre tombe.

— J'irai danser sur la tienne, Reed. »

Allen tira Cordell qui se chamaillait avec Dess par le col, insensible à ses piaillements indignés.

« Allez, plus vite on y sera, plus vite ce sera fini. »

Sammy adressa un salut militaire en bonne et due forme à ceux qui restaient, le visage emprunt d'un sérieux indéfectible.

« Je me charge de les surveiller, mon commandant ! »

Et pour lui donner la réplique, Lionel porta la main à sa tempe, laissant la fillette trottiner derrière ses ainés, penchant sous le poids de la lourde charge qu'elle s'échinait à trainer à travers le couloir.



« Putain ça craiiiint...

— Ça aurait pu être pire, on s'en tire à bon compte au final. Tu connais maman... »

Cordell concéda ce point à Allen dans un soupir, traître de son agacement. On ne plaisantait pas avec Rachel, et la base toute entière était sous ses ordres, comme elle avait été sous les ordres de son père bien des années auparavant. Ses fils ne pouvaient pas se plaindre d'un quelconque traitement de faveur : ils étaient considérés comme n'importe quel des apprenti. La lampe et les outils à la ceinture, le jeune homme aux cornes posa un pied sur l'échelle qui descendait aux étages inférieurs, avec l'ingrate tâche de réparer et vérifier quelques installations mineures et « potentiellement » défectueuses. Aller faire un tour dans la poussière et la semi-obscurité n'emballait pas Cordell, mais il n'avait pas le choix. Accoutré de la même blouse bleue que lui, Allen attendait qu'il soit descendu pour rejoindre son poste, quelques couloirs plus loin.

Sentence correcte, et inévitable, mais Cordell aimait bien grogner pour le plaisir de se plaindre et être écouté.

« Je vais chopper une allergie à la poussière et gonfler comme une barrique. Faudra péter le sol pour me remonter.

— Bien sûûûûûûr, le railla Allen en tirant sur une de ses cornes, qu'il lui enleva prestement des mains d'un coup de tête habitué, ce serait plutôt cool mais y'a peu de chances que ça arrive. T'auras juste besoin d'une bonne douche.

— Et toi donc. »

Le garçon jeta un coup d'œil au vide sombre et béant dans lequel il allait devoir se jeter. Résigné, il adressa un petit signe de la main à son frère.

« Bon, j'y vais. On se retrouve pour dîner.

— Ça marche. Si tu te fais pas bouffer par une blatte entre temps. »

Le temps qu'ils échangent une grimace, Cordell s'était laissé glisser le long de l'échelle en fer.
Il posa le pied sur un sol terne et poussiéreux, accompagné par le cliquetis de ses jambes. Il alluma immédiatement sa lampe, qui diffusa une lumière forte et vive, éclairant les contours et détails des machineries. Il eut à peine besoin de regarder le plan pour savoir de quel quartier il devait s'occuper. Les salles étaient vastes, mais les punitions plus ou moins les mêmes ; sa mère n'aurait pas été lui confier une aile importante, au risque que son inexpérience sabote tout et prive la base d'oxygène, par exemple. Les apprentis se faisaient la main sur les mêmes zones, où une erreur, même majeure, n'entrainait que de très légers dysfonctionnements. Les outils battant la hanche, la lumière maintenant en mains, il la lança en l'air par jeu, la rattrapa et se mit en marche.

Un bruit curieux le fit s'arrêter à mi-chemin. Sourcils froncés, il porta son regard sur les tuyaux et la ferraille luisante, les particules de poussière qui dansaient dans l'air. Les ombres s'étiraient, suivant avec fidélité les caprices de la seule source de lumière. Cordell regretta, saisit par une crainte sans fondement, que les boutons des lampes se situent si loin. Ils auraient quand même pu les mettre à l'entrée... Voyant que rien ne se manifestait, il se persuada que le bâtiment faisait craquer ses vieux os comme il lui arrivait de le faire de temps à autre, et il reprit son chemin, sifflotant quelques chansons pour chasser sa frayeur.

Derrière lui, deux yeux ambrés suivirent sa progression jusqu'à ce qu'un tournant ne l'avale tout entier.



« Les risques... vous ne... il faut...

— Pensez... dangereux... et vous... enfant... »


C'était toujours la même scène, une parodie sombre de la table ronde. Assis à une table aux drôles de gravures, des silhouettes aux proportions différentes discutaient de choses dont il ne saisissait pas le sens. La moitié des mots parvenaient à ses oreilles alors qu'il se tenait derrière un rideau, caché à la vue des autres. Le ton lui laissait pourtant deviner une grave affaire. Le rêve s'arrêtait toujours au moment où la plus grande des ombres le remarquait et se dirigeait vers lui. Il écartait le rideau, offrant à l'enfant ses traits. Mais Cordell avait beau lever les yeux vers lui, son visage était obscurci par une brume noire.

Cordell se réveillait avec une drôle d'impression au ventre. Pour se rendormir, il devait écouter la respiration lente et régulière d'Allen, sur la couchette du bas. Yeux au plafond, il empêchait ses lèvres de trembler.

Quelle drôle de sensation de déjà-vue.


8 Septembre 2727

« On s'emmeeeeerde...

— Tu veux que je te passe mon jeu ?

— Nan, pas envie de faire sauter un piaf attardé sur des nuages.

— Dommage, parce que c'est pas un piaf mais un chamois. »

Cordell plissa les yeux, à la recherche de ce que pouvait être un chamois dans un coin de sa mémoire. En face de lui, Krystine et Olivia tenaient une discussion régulièrement animée de petites exclamations et de mimiques ravies ou déçues ; Allen, juste à sa gauche, pinçait d'un air absent les cordes de sa guitare. Dess ne quittait pas sa console, comme toujours quand l'ennui pointait le bout de son nez.
La pause du midi se prolongeait, les apprentis consignés à la cafétéria le temps que les ascenseurs, en panne, soient de nouveau opérationnels. La salle se faisait l'écho de conversations, de cris et de murmures mêlés, soulignant de temps à autre l'impatience des adolescents de se voir libérés. Surtout que la cantinière refusait de distribuer des portions supplémentaires – et que rester assis à une table qu'on utilisait d'ordinaire pour manger sans pouvoir manger, c'était une torture. Un clown aux cheveux multicolores en avait fait la démonstration un quart d'heure plus tôt en se roulant par terre, avant de se faire sèchement réprimander par les surveillants en uniforme militaire. Maintenant, tout le monde se tenait plus ou moins à carreau, personne n'ayant envie d'aller faire un tour par le bureau d'un chef agacé par la « mauvaise saison ».

Cordell se souvenait avoir souvent entendu sa mère râler contre les ascenseurs qui tombaient en panne pour justifier la suite de calamités qui ne tardait pas à suivre. Ils avaient l'air d'avoir un compte à régler. En attendant, sans eux, ils étaient parqués comme des bêtes et s'ennuyaient comme des rats morts.

La sonnerie victorieuse du jeu de Dess servit de prétexte aux garçons pour interrompre le silence.

« Sinon, vous avez entendu que le bloc A projette d'aller au-delà du repère d'Aiden ? Genre près des montagnes et tout ça. Histoire d'élargir le champ de recherche ou je sais pas quoi. Ce sont de grands malades. »

Dess haussa les épaules, jetant à Allen un regard morne.

« Bha, ça les regarde. S'ils veulent se faire pincer par les reptiles et les sales bêtes des sables, c'est comme ils veulent. »

Le menton contre ses bras croisés, Cordell offrit un maigre sourire pour toute contribution au débat. Parler des reptiles le mettait mal à l'aise. Ces sales créatures mangeuses de chair, mangeuses de tout ce qu'elles pouvaient trouver ranimait une sorte de peur et de haine au fond de son estomac. Ça remontait le long de son œsophage et mourrait sur sa langue, putain de cachet brûlant qui ne passait pas. Ces sales bêtes avaient beau ne pas s'aventurer dans la zone protégée, il avait été tout secoué d'en apercevoir la grosse silhouette lors d'une expédition l'an dernier.

Cours, cours, ne t'arrête pas. D'où est-ce qu'elle pouvait venir, cette litanie persistante ?

« Hey, voilà les jumeaux ! Connie, Ronnie, par là ! »

Les deux petits garçons qui venaient d'entrer, interpellés, leur firent de grands signes des bras avant de se précipiter vers eux. La table fut assaillie et les deux filles, tirées de leur discussion, saluèrent avec enthousiasme les nouveaux arrivants. Ils se laissèrent embrasser de bon gré sur les deux joues.

« Qu'est-ce que vous faites là ? Demanda une Krys toujours heureuse de pouvoir tirer les joues des gamins, votre père vous a lâché ?

— Tatie est arrivée et a dit à papa qu'il devait réparer les ascenseurs et qu'on devait pas rester là.

— C'était plus rapide de passer par le réfectoire B, alors on est venu là. »

Ils sourirent dans un bel ensemble, jusqu'aux oreilles. Avec leur tignasse et leurs yeux dépareillés, les fils de Lenny avaient autant l'air de jumeaux que Cordell et Allen. Sans leur caractère qui se faisait écho, rien ne les rapprochait l'un de l'autre : Connor ressemblait à son père, et Ronald à sa mère. Cette dernière ne comptait plus le nombre de fois où elle avait dû assurer que « oui, ils sont bien sortis en même temps ». Les garçons semblaient s'appliquer à rester collés l'un à l'autre, de telle sorte qu'on les voyait rarement séparés.
On se poussa pour faire de la place aux deux intrus, que la cantinière couvait d'un regard dubitatif. Cordell la soupçonna de ne pas les renvoyer d'où ils venaient uniquement car ils étaient sages et que leur père faisait parti de la famille du chef ; ils avaient beau se tuer à la tâche comme tous les autres, ça dissuadait parfois les adultes un peu trop sévères d'abuser des remarques et du règlement.

Après leur avoir dit que Sammy continuait de trainer la matraque dans le couloir en compagnie de Jared, Ronald jeta un regard par dessus l'épaule d'Allen, leur adressant soudain une moue remplie de désapprobation.
Il baissa la voix, même si le bourdonnement des conversations la masquaient largement.

« Elizabeth nous regarde. »

Effort qui fut ruiné par la discrétion naturelle de l'ainé des Sullivan, qui passa le bras par-dessus son dossier et fixa ses yeux bleus dans la direction désignée par son cousin.

La jeune fille en question détourna son visage juste à temps, du mépris dans ses lèvres pincées et sa queue de cheval arrangée au millimètre près.
Allen lui offrit un clin d'œil qu'elle ne vit heureusement pas.

« On lui fait toujours autant d'effet, c'est pour ça. »

Dess râla quelque chose qui fit rire Krystine et soupirer Olivia. Cordell jeta un très vague regard à la fille au dos droit qui discutait avec ses amis derrière eux.
Son insertion dans la base, presque huit ans auparavant, ne s'était pas faite sans émoi ni protestations. A vrai dire, la moitié du projet ne voulait rien avoir à faire avec lui – et il se faisait régulièrement bousculer. Il savait que bon nombre d'entre eux l'auraient préféré sur un billard plutôt qu'à flâner dans les couloirs. « Danger », « Monstre », « Bizarre », « Barre-toi », autant de gentillesse qu'il avait appris à retourner avec les années. Pas toujours calmement. Il remerciait pour ça ses amis, qui prenaient systématiquement sa défense, que ce soit contre les adultes ou les autres adolescents.

Elizabeth Lincoln, c'était déjà une « vieille ». Elle avait dix-huit ans et faisait parti de ses plus farouches détracteurs. Elle en avait contre lui et par extension contre tous ceux qui partageaient son quotidien. Elle avait beau être modérée par son père, que Cordell appréciait et qui avait été un grand soutien tout du long, elle n'en restait pas moins insultante et méprisante dès que l'occasion se présentait.

Une petite mélodie s'échappa de la guitare d'Allen, qui fit sursauter le garçon à la peau grise ; il reconnut leur vieille plaisanterie à travers les notes simples. Immédiatement, il se mit à sourire et taper des mains. Olivia leur lança un regard scandalisé.

« Les mecs, non, vous allez pas...

— Sissy, oh Sissy... »

La moitié des paroles se perdait dans les ricanements des deux garçons. La concernée venait de se lever, une boisson entamée à la main, et marchait dans leur direction. Connie et Ronnie se serrèrent l'un contre l'autre, et Krys se mordit les joues dans l'expectative.

« Siss-... OHW EH CA VA PAS ?! »

Le rire de la blonde partit en même temps que l'éclat indigné d'Allen. Il lâcha prudemment sa guitare et passa une main dans ses cheveux dégoulinant de café tiède.

« C'est dégueulasse !

— Tu n'as eu que ce que tu mérites, Sullivan. Si j'étais toi, je tiendrais mes amis en laisse, Stewart. »

L'afro-américaine tendit ses lèvres en une grimace indéchiffrable. Partagé entre l'envie de rire et s'offusquer, Cordell soutint avec toute l'effronterie du monde les yeux clairs d'Elizabeth, qu'elle finit par détourner pour retourner à sa place. Ça faisait longtemps qu'il avait appris à ne plus se laisser faire, depuis le jour où Henry lui avait pris le visage entre les mains et l'avait consolé des moqueries des autres. Depuis le jour où Rachel lui avait dit de ne laisser passer les insultes à aucun prix. C'était vital de ne pas s'écraser – sans quoi on allait le faire suffoquer jusqu'au manque critique d'oxygène.

Et Cordell n'avait pas pour projet, dans un futur plus ou moins proche, de finir sur une table d'autopsie.

« Je sais pas pourquoi, mais j'ai soudain envie de vous faire un gros câlin, à tous. »

Allen haussa des sourcils équivoques. Krys et Olive reculèrent sur leur chaise et Dess fit la grimace. Cordell repoussa la main qu'il tendait vers lui comme si son frère avait été le dernier des pestiférés.

« Mec, je t'interdis de m'approcher tant que tu t'es pas lavé.

— Pourquoi je me laverais ? Ça prouve qu'elle est folle de moi, non ? »

Entre les reproches moralisateurs d'Olive s'intercalèrent les cris des deux jumeaux, dont Allen s'était emparé malgré l'interdiction. Il n'en fallut pas plus à la cantinière pour renvoyer les enfants d'où ils venaient et ordonner au « cochon qui ne savait pas manger correctement alors qu'il allait avoir quinze ans » d'utiliser la douche de service pour rincer tout ce gâchis (si ce n'était pas malheureux). Allen se retira avec le V de la victoire sur les doigts, lequel lui renvoya Cordell qui se fit aussitôt assassiner du regard par un surveillant agacé du désordre. Pour une raison ou une autre, quand il se tourna vers ses amis, le jeu de Dess avait atterri entre les mains d'Olivia qui le tournait et le retournait. Il interrogea Krys du regard mais ne reçut qu'un haussement d'épaules pour réponse.

Ah, ce qu'on s'emmerde ici... pensa-t-il avec sourire.



Ding.

« Ah, ça remarche ! »

Accroché au câble, Lenny adressa un sourire victorieux à son frère et sa belle-sœur. Pouce levé d'un côté, soupir de l'autre, foule d'applaudissements dans le fond.

« C'est pas trop tôt. »



Bip, bip, bip...

Calé au fond de son lit, entortillé dans ses couvertures blanches, le petit garçon tournait les pages d'un livre qu'on avait retrouvé dans une remise quelconque. Les lettres imprimées n'évoquaient à son esprit que de vagues formes sans sens, mais il saisissait pleinement toutes les couleurs dont éclataient les images qui les accompagnaient. Des paysages verts à n'en plus finir, des arbres colossaux, des chutes d'eaux aux reflets irisés, des étendues de neige et de sable doré... Et dans cette flore exceptionnelle, parés de majesté, des animaux au poil chatoyant et aux yeux fauves. Passionné par ce monde qui ne ressemblait en rien à tout ce qu'il avait pu voir chez lui du haut de sa montagne, il avalait les contrastes et les splendeurs sans un mot. Il peinait à imaginer que de telles merveilles puissent exister, loin, très loin de son monde. Les limites de sa petite terre, autrefois si grandes, lui semblaient tout à coup restreintes... Et le ciel malade de rouille, les collines sèches et arides, tellement laides en comparaison de la diversité qu'offraient les pages de l'ouvrage. Parfois, des silhouettes semblables aux gens qui allaient et venaient à son chevet se détachaient de la masse ; quelques fois encore, des visions déplaisantes remplaçaient les trésors du ciel et de la terre. Un champignon de fumée qui s'élevait haut et barrait l'horizon le fit frissonner. Des poignées de mains, des visages fermés en noir et blanc, des soldats alignés... D'autres traits plus récents, d'autres conflits, d'autres armes. Des paragraphes entiers, illisibles. Puis le vert et le bleu de nouveau, des drapeaux côte à côte, et plus jamais de mauvaises couleurs.

Pourquoi rien n'était aussi beau ici ? Tout ce dont il se souvenait, c'était les pans gris et ocres d'une montagne frappée par la chaleur constante des astres lumineux. Des mètres et des mètres de vide sous ses pieds, les rideaux de perle qui séparaient les pièces de sa maison. Le ciel n'était jamais bleu, et possédait deux boules de feu au lieu d'une.

Plein d'interrogations percluses de sentiments, le garçon ouvrit grand ses yeux à la vue d'une étrange demoiselle aux crocs énormes et à la robe noire et orange. Bien à l'abri de sa toile, elle le fixait, comme prête à sortir à n'importe quel moment du papier glacé. Il y passa la main avec un soupir d'admiration.




Désert d'Ibshalm

« Qu'est-ce que tu regardes, Ivizh ? »

La jeune femme abaissa ses mains couturées de cicatrices. Doucement, elle se tourna vers Badalh qui la fixait. Le vent soufflait à peine, projetant quelques gerbes de sable de-ci de-là ; il faisait toujours aussi chaud dans cette plaine où rien ne daignait pousser. Elle secoua la tête, agitant sa longue tresse brune.

« Je pensais à Rawah. »

La mention du jeune homme tira une grimace pensive à l'autre. Il posa un long bâton tranchant à son côté, les doigts serrés autour du drôle de matériau.

« Il reviendra.

— Assoka n'est pas revenu.

— Ni Abayh, je sais. Il faut être patient. Ça finira par marcher. »

Rien n'était moins sûr, et dans le camp de fortune, on commençait à perdre patience. La seule raison pour laquelle ils essayaient et essayaient encore était qu'ils n'avaient pas d'autre choix. Ils s'acculaient dans une impasse et s'écorchaient les ongles sur sa surface. Mais c'était ça ou se laisser mourir, et ils ne s'en étaient pas sortis à ce prix pour servir de nourriture aux charognards. Jamais.
Les cornes oranges de Badalh reflétaient le soleil qui s'y jouait, sournois. Ivizh perdit son regard dans l'air brouillé où dansaient des visions d'un autre temps, perdues à jamais. Dans les grains de sable soulevés par la brise brûlante, elle voyait une femme tendre les bras à son petit garçon et l'homme qu'elle aimait passer un bras autour de ses épaules.

Sa gorge se noua douloureusement. Badalh le remarqua, sans faire de commentaire pour autant. Saisie par un élan désespéré comme chaque fois que les sueurs froides de la nuit ramenaient les cauchemars avec elles, Ivizh fit un ample mouvement du bras qui ne rechignait pas à l'effort.

« Tu as raison, et nous devons tout faire pour que personne ne perde espoir. »

Comme si le sort l'avait entendue, une rumeur parcourut le campement jusqu'à eux. Badalh se tourna vers l'agitation qui dessinait des formes mouvantes entre les dunes. Bientôt, la clameur leur parvint, nette et distincte :

« Rawah est revenu ! »

Les yeux d'ambre des deux camarades s'écarquillèrent. Aussi vite que le leur permirent leurs jambes rafistolées, ils rejoignirent l'émissaire de retour au bercail.



12 Septembre 2727

Cordell sursauta largement et faillit en rater sa soudure ; il éteignit rapidement le fer et sortit un rectangle gris de sa poche. Il l'alluma avec humeur, prêt à hurler sur son interlocuteur que s'il voulait qu'il se soude les doigts en passant, il avait presque réussi. L'air préoccupé de Dess l'en dissuada, remplaçant la colère par une inquiétude glaciale. La dernière fois qu'il avait froncé les sourcils comme ça, c'était quand il avait dû lui annoncer qu'Allen avait fait une chute et qu'il avait dû être hospitalisé. Il retint son souffle quand la voix résonna à travers l'appareil électronique, s'attendant au pire.

« Mec, ta mère pique une crise de nerfs dans la salle de réunion et vaudrait mieux que vous rappliquiez direct.

— Maintenant ?

— Ouais, genre, là tout de suite. Grouillez, en attendant on est en train de se faire incendier. »

Le visage de Dess se dissipa en même temps que sa voix, accompagné de quelques grésillements. Cordell sauta sur ses jambes et se laissa tomber à bas de la structure métallique, s'attirant un regard interrogatif de James, lequel venait de rabattre le masque sur le haut de son crâne multicolore. Un coup de coude l'empêcha d’ouvrir la bouche et, devancé, il écouta ce que Cordell avait à lui dire.

« Allez mon oiseau des îles, la reine mère crie et on va se faire zigouiller si on se bouge pas jusqu'à la salle de réunion.

— Maintenant ?

— Ouais. »

James abandonna à contrecœur l'outil qu'il tenait en mains, dégageant pour de bon son visage. La blouse remplie de taches brunes et ocres, percée en quelques endroits, il emboîta le pas au plus jeune, qui s'était engagé dans le couloir le plus proche, celui qui faisait la navette entre le bâtiment principal et les annexes.
Le silence ne rythma leurs pas que quelques secondes seulement.

« Tu sais, on va se faire zigouiller dans tous les cas.

— Je sais, mais autant choisir l'option « mort rapide », hein ? »

Ils rirent pour se donner du courage, redoutant toujours autant les crises de Rachel qui, souvent injustifiées mais plus terribles encore lorsqu'elles l'étaient, ne manquaient jamais de mettre la base sans dessus-dessous comme si on y avait fait passer un lourd troupeau de rhinocéros en colère.

...

Quand Cordell et James débarquèrent dans la salle de réunion, ils furent soulagés de voir, aux rangs clairsemés que Rachel dominait, qu'ils n'étaient pas les derniers. Ils ne s'en réjouirent pas longtemps puisqu'Allen, figé et grimaçant, n'osa même pas leur renvoyer un sourire. Le chef tançait les techniciens depuis un bon moment et était passé par les militaires de garde avant d'arriver aux apprentis. Son regard gris, couleur de l'acier, s'arrêta soudain sur Cordell au milieu d'une diatribe cinglante.
Le jeune homme déglutit difficilement.

« Cordell Sullivan, je vous avais assigné la réparation de chaudières déficientes dans le quartier A-311 du sixième sous-sol le 8 Septembre. Correct ? »

Qu'elle utilise son nom et son prénom et l'assortisse à un vouvoiement de procédure ne l'enchantait pas ; c'était la méthode qu'elle utilisait quand quelqu'un faisait une grosse bêtise. Et quand il disait grosse, c'était vraiment grosse, pas juste foutre le bazar dans un réduit qui ne servait plus à rien. Il se racla la gorge pour annoncer d'une voix claire, entrecoupée par le bruit des portes qui s'ouvraient sans cesse pour laisser passer une marée de retardataires :

« C'est correct.

— Et vous n'avez rien vu d'anormal ce jour-là ?

— D'anormal ? »

Elle le foudroya du regard ; il baissa les yeux, cherchant dans les intercalaires de sa mémoire si quelque chose l'avait perturbé ce jour-là. Qu'importe son insistance, seules lui revenaient des images de métal brillant sous la lumière de la lampe. Et de la poussière, beaucoup de poussière.

« Pas que je sache. »

Henry serra le bras de son épouse pour prévenir une nouvelle salve de cris et d'injures. Elle se mordit l'intérieur des joues pour ne pas exploser, lançant un regard à la ronde ; la salle était à présent pleine à craquer.

« Bon, maintenant que vous êtes tous réunis, j'ai une annonce de la plus haute importance à faire. »

Les yeux des plus anciens, qui avaient connu la terrible nouvelle de la perte de contact avec la Terre vingt ans plus tôt, se voilèrent instantanément d'inquiétude. Les plus jeunes laissèrent une curiosité mal placée étirer les traits de leur visage auparavant tendus à s'en faire mal.
Ces figures penchées vers elle, Rachel les passa au peigne fin, une par une. Elle les connaissait toutes. Il fallut qu'elle croise le visage de Cole et son sourire rassurant pour se lancer, enhardie par l’urgence et la fureur.

« Des dégradations ont été repérées ce matin-même dans le sixième sous-sol. »

Un murmure fit frissonner l'assistance.

« Des dégradations qui auraient pu facilement avoir de désastreuses conséquences si elles n'avaient pas été repérées à temps. »

Poings sur les hanches, elle recommença à durement sermonner les agents de maintenance, dont certains se tordaient les mains de gêne. Cordell fronça les sourcils, observant son père qui pianotait nerveusement sur un ordinateur.

« Si vous ne voulez pas qu'un jour l'air se retrouve saturé en particules toxiques dans un quelconque bâtiment, il serait de bon ton de faire correctement son travail. »

Plusieurs têtes s'inclinèrent en signe d'assentiment.

« La zone concernée va être placée en quarantaine en attendant la fin des réparations. Je ne veux voir personne s'en approcher. Me suis-je bien fait comprendre ? »

Les balbutiements qui firent office de réponse la rejetèrent dans une colère noire. Elle prit sa tête des mauvais jours et se mit à hurler, si fort qu'on devait l'entendre depuis l'autre bout de la base :

« ME SUIS-JE BIEN FAIT COMPRENDRE, OUI OU NON ?

— Oui, madame ! »

L'appel, unanime, sembla la satisfaire. Laissant l'écho de ses imprécations mourir contre les murs gris, elle laissa tout le monde repartir non sans les disputer à nouveau à la sortie. Dess rejoignit Cordell et Allen, l'air de porter tout le poids du monde sur ses épaules.

« Je suis arrivé dans les premiers. Elle m'a tellement engueulé que j'ai cru qu'elle allait finir par me foutre dehors, avoua-t-il en soupirant, dépité, elle est pire qu'énervée, là, tout le monde en a eu pour son grade.

— On plaisante pas avec les installations. »

Allen avait débité cette évidence sur un ton tout naturel. Il accusait encore le coup comme le montrait sa mâchoire crispée mais ne tremblait pas comme Dess. Il n'avait pas tort ; sans un travail d'équipe minutieux et régulier, tout pouvait gripper. Un seul grain de sable, et c'était tout le mécanisme qui déraillait. Rien d'étonnant, en théorie, à ce que Rachel hurle ainsi pour une erreur qui aurait pu leur coûter la vie.

La base était vivante, elle avait besoin d'une attention soutenue pour respirer. Malgré tout, les yeux fixés sur la main qu'Allen avait posé sur l'épaule de leur ami, Cordell repérait les tics qui agitaient son frère quand son cerveau tournait à plein régime. Il se retourna assez vite pour saisir, entre deux portes automatiques, l'image de son père et sa mère, discutant avec un air grave qu'on ne leur voyait pas souvent. Il clôt ses lèvres sur une réflexion muette.

Y'a quelque chose qui cloche.



« Ça va mal finir.

— On n'a pas le choix. C'est quitte ou double.

— Tu es vraiment prête à tout perdre ?

— Je n'ai plus rien à perdre. »

Il sourit, masqué par la nuit que n'éclairait qu'un maigre feu de camp.

« Si, la nostalgie des jours passés. Mais je savais que tu me répondrais ainsi. Nous t'accompagnerons. Et nous verrons ce que le sort nous réserve. »

Une poignée de sable jetée sur le brasier réduisit la conversation à quia et laissa l'obscurité, vorace, engloutir à nouveau les contours du désert en nuances sourdes et grises.



Quelque part en 2715, date Terrienne

« Pour avoir violé la troisième loi, vous êtes condamné à errer dans la montagne grise jusqu'à ce que vos jambes vous perdent ; cette sentence est irrévocable. »

La dernière syllabe tombée des lèvres de l'homme qui dominait l'assemblée, le condamné fut saisi ; et au contraire de bien d'autres, son visage ne trahissait pas la plus petite émotion face à ce verdict. Il se laissa emporter sans un mot, un bruissement de paroles étouffées à sa suite. Lorsque ses cornes noires eurent disparues par le premier boyau à droite de la salle, la clameur s'effaça par la grande entrée, vidant la salle de ses occupants. L'Ancien descendit alors de son piédestal comme il convenait, son conseiller à sa suite. Mais à peine eut-il posé un pied sur le sol de pierre qu'un jeune homme lui barra le chemin, sourcils froncés. Il n'en parut pas surpris. Il en rit même, de l'ironie dans ses yeux plissés de rides.

« Voyez-vous ça. Toujours là à m'attendre pour contester les décisions que je rends, Eshete ? »

Leurs yeux ambrés s'affrontèrent, les uns emplis d'une assurance tranquille, les autres de rage contenue. Aucun ne semblait vouloir laisser la victoire à l'autre, quand bien même la scène mille fois répétée qu'ils jouaient n'avait toujours trouvé qu'un seul gagnant.
Une queue agacée frôla le sol poussiéreux.

« Vous n'aviez aucune preuve contre lui. Votre jugement est arbitraire.

— Vous croyez vraiment ?

— Vous le détestiez. »

Le vieil homme hocha la tête, agitant les tresses blanches qui pendaient par centaine de son menton.

« J'ai en horreur ceux qui attentent à la paix de ma Cité.

— Il n'avait rien fait de mal.

— Et vous vous l'aimiez, oh, je ne vous en blâme pas ; Badalh est votre oncle, après tout. Ou plutôt devrais-je dire, était. Ne me regardez pas comme ça, ça devait arriver... »

Il fit claquer le bâton sculpté qu'il tenait sous sa paume et qui, plus encore que ses cheveux blancs et sa face vieillie, marquait l'autorité dont cette ville l'avait affublé.

« Votre famille ne donne naissance qu'à des fauteurs de troubles. Je suis surpris que vous n'ayez pas déjà rejoint votre père et votre sœur. Et à présent, votre oncle... Je déplore que ma petite-fille vous ait choisi, c'est malheureux pour elle. »

Eshete serra les poings à s'en faire mal, les bras douloureux. L'Ancien savait qu’il n'aurait pas été jusqu'à le frapper : porter atteinte à l'homme qui représentait le cœur de la ville était trop dangereux. Il dépassa le jeune homme qui ne répliquait rien d'un pas insolemment nonchalant, s'arrêtant au bout de quelques mètres pour se retourner vers lui, un sourire à la bouche.

« Ah, j'ai appris que vous étiez récemment devenu père. Mes félicitations. J'ose espérer que votre fils n'aura pas à rougir de vos actions. »

La menace à peine voilée s'effaça doucement dans le silence du tribunal troglodyte. A l'extérieur, les rayons meurtriers du soleil perçaient une chaleur étouffante. Il n'y avait que dans les habitations et le ventre de la montagne qu'on pouvait espérer trouver cette fraîcheur bienvenue.
Il en avait presque froid. Des frissons remontèrent le long de son dos, lui arrachant un soupir frustré. Il garda les yeux rivés vers le couloir par lequel on avait emmené son oncle. Dans quelques heures, il serait impitoyablement jeté au labyrinthe qui creusait ses courbes maladroites dans la plus grande montagne contre laquelle s'appuyait la ville.

Et comme pour tous les autres avant lui, personne ne le reverrait jamais. Telle était la punition des ennemis de la Cité.

« Eshete ? »

Il sursauta et se tourna vers la silhouette qui s'avançait dans l'entrée, un bébé dans les bras. Il sourit sans s'en rendre compte.

« J'arrive, Ivizh. »



15 Septembre 2727

La sirène d'alarme avait tiré la base toute entière du lit et fait hurler les scientifiques encore au travail ; les militaires qui faisaient leur ronde au moment où elle avait lancé son cri strident s'étaient rués vers la zone que le plan leur désignait et qui clignotait, épileptique, en rouge. La panique était générale car les alertes de ce genre restaient du domaine de l'exceptionnel. Aucun réel danger n'avait menacé le Wandering Leia au point qu'on déclenche les mesures de sécurité ; d'où l’affolement de la moitié du personnel, qui se demandait ce qui pouvait bien se passer.
Impérieuse dans sa blouse blanche, Rachel fendit l'agitation, le pas lourd et décidé. Elle happa quelques comptes rendus au passage, hélant de ci de là les militaires responsables de la zone concernée. Fort heureusement, lui dit-on, le problème se situait dans le compartiment d'ores et déjà placée en quarantaine. Les portes verrouillées, quel que soit le problème, il ne pouvait pas en sortir. Seules quelques personnes l'accompagnèrent jusqu'à la plaque métallique qui en fermait l'accès, munie d'une large glace. Tous ceux présent laissèrent passer un cri de surprise et de peur mêlés.

Seule Rachel resta de marbre face aux yeux ambrés qui la fixaient depuis l'autre côté de la vitre.

« Appelez-moi Cordell sur le champ. »

...

« Mais dis-moi ce qui se passe, à la fin !

— Tu verras quand on y sera.

— Woh, Jared, sérieux ! Tu me kidnappes comme ça, genre, comme un psychopathe sorti d'un placard et tu refuses de me dire pourquoi !?

— Ordre de ta mère.

— Maiiiis, repose au moins par teeeeerre... »

Le grand baraqué refusa de laisser partir le gamin qui se débattait pour rien sur son épaule : le colosse de deux mètres vingt le tenait en respect aussi facilement que s'il s'était agi d'un fœtus de paille. Il ne daigna le déposer que lorsqu'ils furent en vue du couloir où les attendaient Rachel et Henry. Llorsqu'ils s'approchèrent, Cordell vit avec surprise que Marshall et Alexia se trouvaient également là. Il les considéra et, dubitatif, leur adressa un signe de la main.

« Yoh... On fait une réunion secrète, là, ou... ? »

Ils lui retournèrent un visage bouleversé qui acheva de l'inquiéter.

« Bordel, qui est mort ?

— Personne n'est mort, soupira Alexia en lui ébouriffant gentiment les cheveux, je dirais même qu'on a plutôt le problème inverse. »

Cordell haussa les sourcils et, décontenancé, se tourna par désespoir vers son père. Henry se contenta de lui désigner la porte du doigt et Rachel, qui se tenait devant. Un coup rageur lancé contre le métal fit sursauter le jeune homme.

« Quoi, on a enfermé Elizabeth dedans ? No offense, hein, Marshall, mais... »

L'homme à lunettes avait éclaté de rire avant qu'un regard assassin de Rachel ne le ramène sur terre. Il secoua la tête, presque déçu.

« J'aurais préféré. Je crois que c'est un peu plus grave que ça. »

Rachel fit signe à Cordell de se rapprocher. Tout doucement, comme par peur de susciter un nouveau déferlement de coups contre la porte, le garçon posa un pied devant l'autre. Curieux de savoir ce qui provoquait tout ce raffut, ça oui : pourtant, il n'avait qu'une envie, c'était faire demi-tour et retourner se cacher sous ses couvertures.

« Dis-moi ce que tu vois. »

Il eut l'impression de déglutir de l'acide plutôt que sa salive. Il laissa néanmoins ses appréhensions de côté pour zieuter le couloir éclairé qui serpentait derrière la porte close.
Six silhouettes très hautes y marchaient comme des lions en cage, piétinant et s'agitant, à l'exception de l'une d'entre elle qui semblait réfléchir, adossée au mur. Cordell avisa les cornes, la peau, les yeux, la queue, l'allure. Il recula précipitamment et faillit trébucher. Henry le retint juste à temps.

« C'est...

— Ce qui a déclenché la sirène d'alarme, et probablement aussi ce qui a causé les dégâts du sixième sous-sol. »

Un nouveau coup accompagna les paroles de Rachel, qui frappa en retour son propre poing contre la surface grisâtre. Dix soubresauts et des paroles étrangères, proférées sur un ton agressif, lui répondirent. Cordell tilta et redressa la tête.

« Ah...

— Tu comprends pourquoi je t'ai fait venir ? Nous sommes incapables de traduire ce qu'ils peuvent avoir à nous dire. Sans compter qu'ils ont l'air particulièrement énervés et pas vraiment enclins à la conversation.

— Ce qui est un comble, sachant que ce sont eux qui se sont introduis par effraction. C'est nous qui devrions crier. »

Alexia et Rachel croisèrent les bras en même temps. Henry et Marshall se turent. Et Cordell, perdu, ne savait plus ni quoi dire ni quoi faire. Ce fut finalement un mot que laissa s'échapper Marshall qui le fit réagir ; il posa des yeux perçants sur lui et lui demanda de répéter.

« Tu l'avais dit plusieurs fois quand je t'avais interrogé, il y a huit ans. Je me suis dit que ça avait sûrement de l'importance.

— Je ne sais plus où je l'ai entendu, mais, oui... »

Il passa une main pensive le long de ses cornes oranges.

« Des bannis... »

Si le mot ne semblait pas tout à fait correct sur sa langue, il n'en avait pas de plus proche. Il se rapprocha de la vitre, scruta un peu plus longuement les intrus qui épuisaient peu à peu leurs forces et se calmaient. Celui adossé au mur pivota soudainement dans sa direction, attrapa la seule femme du groupe par le bras et lui confia quelque chose que, même audible, il n'aurait de toute façon pas compris. Il plaqua ses mains sur son crâne pour essayer d'y faire le vide, yeux fermés dans un effort intense de concentration. Il ne vit que d'infinies étendues de sable derrière ses paupières.

Il avait menti.

Il les rouvrit et vit ce visage gris encadré par de longs cheveux bruns penché sur lui. Il fut étonné d'y distinguer comme une tristesse, qui se moirait dans les yeux dorés à la manière des larmes. Perturbé, il s'en détourna et recula de quelques pas. Tous les regards étaient fixés sur lui. Il se prit à détester cette sensation de picotement qui lui mordillait les doigts.

« Je vais aller chercher un truc dans ma chambre, je reviens tout de s-... »

Prêt à partir, un cri dans lequel se noyait des appels aigus le figea sur place. L'inconnue maltraitait à nouveau la porte, prise de panique. Elle répéta un mot peut-être dix ou quinze fois sans discontinuer, plongeant les quatre autres protagonistes dans la plus complète perplexité. Elle ne se calma qu'une fois le jeune homme de retour devant la porte. Elle sourit même, rendant cette face étrangère presque belle malgré la poussière qui la maculait.

Il n'avait pas tout oublié.

« Qu'est-ce qu'elle dit ? »

La question de Rachel s'échoua sur un silence réflexif.

« Elle répète un nom. »

Que même la réponse de Marshall ne parvint pas à briser tout à fait.
Henry se demanda s'il avait jamais vu Cordell plus perdu qu'à cet instant précis où, tournant la tête vers eux, il laissait couler comme une bille de plomb :

« … C'est ma mère. »



Les intrus avaient été parqués dans un compartiment à l'écart, des pièces à vocation de « prison » temporaire que personne n'avait jamais utilisé mais qui avaient l'avantage d'être sécurisées ; ils s'étaient laissés emmener de bonne grâce puisque les deux meneurs n'avaient pas protesté contre le traitement qui leur était infligé. Rachel devinait que c'était en grande partie grâce à la présence de Cordell, et elle s'arrangeait pour l'avoir toujours sous la main au cas où les choses se gâteraient.
Allez savoir pourquoi, malgré tout, elle détestait les voir se confronter des deux côtés de la vitre. En ce moment-même, doigts crispés sur le moniteur, elle regardait les hommes s'échanger des paroles dans cette langue qu'elle ne comprenait pas tandis que la femme restait là à regarder dans la direction où elle devait les deviner.

Cordell, près d'elle, n'avait pas bougé d'un millimètre depuis qu'il s'était assis. Il écoutait Marshall parler, ne le suivant néanmoins pas du regard dans ses déambulations en long et en large de la pièce.

« Des bannis, expliquait le scientifique sans cette emphase théâtrale dont il raffolait d'ordinaire, des individus jeté hors de leur « lieu de vie » pour une raison quelconque. C'est tout ce qu'on a pu tirer d'eux. Ça et le fait qu'ils vivent dans un campement de fortune dans le désert ; et je ne suis même pas sûr d'avoir réussi à tout interpréter correctement.

— Tu as déjà fait plus qu'on ne pouvait t'en demander, tu n'as pas à te blâmer.

— Ils ne rendent pas la conversation facile, grogna Marshall en se laissant finalement choir sur une chaise, en fait, ils pourraient pas être moins coopératifs que ça.

— On les garde prisonniers.

— C'est ce qui arrive quand on entre par effraction quelque part, en général. »

Dite sur un ton parfaitement ironique, cette réplique laissa la sensation d'un coup de savon acide sur le cœur de Cordell. Il remua sur sa chaise, mal à l'aise. Quelques mètres plus loin, des yeux insistants cherchaient à accrocher les siens sans répit. Cette impression de garder tous les regards braqués sur lui ne l'avait plus quittée depuis que les intrus avaient été découverts. Même les moqueries des autres, il avait appris à s'en défaire et ne plus s'en préoccuper avec les années.

Cette fois-ci, tout était différent – et il aurait presque souhaité se fondre dans le sol quand ceux de Marshall et Rachel s'arrêtèrent sur lui.

« Cordell, si tu te souviens de quoi que ce soit qui puisse nous aider, c'est maintenant ou jamais. »

Il savait à quel point c'était important. A quel point baisser la tête pour ne plus voir le visage de Rachel était puéril.

« Je sais. Mais je... Je ne me souviens pas. »

Tout se mélangeait dans son esprit, odeurs et images d'un passé flou dont il n'était jamais parvenu à rassembler toutes les pièces. Il en avait oublié des détails importants, gardé en mémoire des anecdotes sans le moindre sens. Une main passée dans ses cheveux. Des bras fermes autour de sa taille. Des bribes de voix et de rires. Un nom qui laissait derrière lui un écho à la fois étranger et affectueux. Rien de tout ça ne les intéresserait. Il ne pouvait pas replacer des mots sur les goûts qui venaient parfois lui chatouiller le palais.

Ne pleure pas, maman. Même ça, ça ne voulait plus rien dire.

« Peut-être que si on le laisse leur parler, quelque chose lui reviendra. »

Toute la raison de Cordell s’arc-bouta contre cette idée. Il n'eut pas le courage de refuser à voix haute. Il acquiesça, raide comme une statue.

Et la mort dans l'âme, Rachel donna son accord.



29 Août 2720

« Bon, je t'ai mis des livres, des images, des trucs et des machins... Bref, de quoi t'occuper un moment. »

Le petit garçon lui lança un regard interrogatif depuis la pile de jeux, d’électronique et d'ouvrages sous laquelle l'avait enterré Rachel. Il hésitait entre hocher la tête et faire les signes des mains auxquels il était habitué. Dans le doute, il ne fit rien et ouvrit un des des rares livres non encore numérisé de la base qui avait atterri entre ses mains. La jeune femme le regarda faire, un léger sourire aux lèvres. Elle n'arrivait pas à comprendre qu'on puisse le vouloir sur une table d'opération. C'était un enfant comme un autre, curieux et ouvert, rempli de bonne volonté. A peine avait-elle posé ses yeux sur lui la première fois qu'elle avait su qu'elle se ferait un devoir de le protéger. Henry l'avait deviné – mais Henry devinait toujours tout, il avait une longueur d'avance sur elle et devançait la moindre de ses pensées. Raison pour laquelle le petit avait été arraché à l'infirmerie pour être placé dans une chambre individuelle. Toujours surveillée, toujours plus ou moins isolée, mais nettement moins impersonnelle.
Là, elle pouvait lui procurer tout ce dont il avait besoin, et qui ne se résumait pas à trois tubes et des piqûres comment on en faisait aux animaux de laboratoire.

« Et si t'as faim, t’appuies sur le bouton là (elle tapota le renfoncement dans le mur et le bouton nacré qui s'y nichait), okay ? Ou si quelque chose va pas. N'hésite pas. »

Elle savait pertinemment que le petit ne la comprenait pas et que les hochements de tête ne ponctuaient ses déclarations que par politesse ou automatisme ; il n'empêche que parler la rassurait. La jeune femme prit le temps de vérifier que le garçonnet était à son aise avant d'esquisser un pas vers la sortie.

« Merci. »

Main sur la porte coulissante, Rachel suspendit son geste et se retourna vers le petit garçon qui la regardait, un sourire timide aux lèvres. Un tour du poignet suivit, comme pour mieux affirmer ses mots – et Rachel ne retint du langage simple et imagé que l'extraterrestre utilisait que ce signe. Merci.
Elle tenta de le reproduire maladroitement, ce qui les fit partir en longs éclats de rire. Quelque part entre deux hoquets, une gratitude sans nom lui serra le cœur.

Non, c'est moi qui te remercie.




Tellement de sensations de déjà-vu, tellement de souvenirs parasites et orphelins sur chaque action du quotidien. Cordell aurait aimé s'en débarrasser, ne plus avoir à subir ça.

Il l'avait senti en réapprenant à marcher, en s'écroulant dans les bras ouverts de Rachel et Henry. Il l'avait senti en courant avec Allen le long des couloirs, en s'étouffant de rire au coin d'un lit. Il l'avait senti tout ce temps et maintenant, tous ces détails prenaient trop de place dans un cœur qui menaçait de déborder, comme s'il n'avait pas été assez grand pour tout contenir.

La porte coulissa derrière lui. Il eut peur, même en sachant que ses parents le surveillaient par la vitre teintée. Il songea qu'il aurait dû leur dire, au lieu de se taire ; peut-être que tout aurait disparu dans un tourbillon de sable, comme huit ans auparavant. Il n'avait pas fait un pas dans la pièce que la jeune femme s'était précipitée vers lui, les jambes branlantes. Il dut la retenir, car elle menaçait de s'écrouler à tout instant.
Les autres le regardaient en silence, gênés, méfiants, épuisés. Seul le plus âgé d'entre eux s'approcha, le couvant d'un regard que Cordell ne sut interpréter.

Alors qu'elle était restée muette jusque là, l'inconnue se mit à parler. Elle l'accabla de mots et d'expressions qu'il ne connaissait pas, le perdant si bien qu'il dut l'interrompre pour qu'elle reprenne plus lentement. A ses paroles posées, elle ajouta les mouvements de mains que tous connaissaient pour avoir vu Cordell les signer encore et encore.

Rachel s'accouda au panneau de contrôle, les muscles tendus et les dents serrées.

« Qu'est-ce qu'elle peut bien lui raconter ?

— Des souvenirs ? Hasarda Marshall, ce qu'ils sont devenus... Ce qui s'est passé. »

Les différentes hypothèses lui grillaient le cerveau. Si ça n'avait tenu qu'à elle, elle l'aurait sorti de cette cellule sur le champ.
L'entretien dura plus d'une demi-heure, durant laquelle Cordell resta droit sur sa chaise. Ses bras tremblaient quand il les levait pour esquisser une réponse ; il jetait sans cesse de rapides coups d’œil vers eux, comme pour s'assurer qu'ils ne l'avaient pas abandonné.

L'intruse, qu'il pensait être sa mère, prit très mal le fait qu'il se lève pour sortir. Il fallut de longues minutes de discussion avec ses semblables pour qu'elle lâche son bras et se rassoie, ses sourcils arqués. Quant au garçon, il s'autorisa à respirer une fois la porte verrouillée.

Sa poitrine serrée l'empêchait de vider et remplir complètement ses poumons. Marshall le prit par le coude et le ramena doucement jusqu'à sa chaise, sur laquelle il se reposa avec mille précautions. Tous ses os lui semblaient soudain faits de verre.

« Alors ? »

Il pinça ses lèvres sèches.

« Je... »

Il secoua la tête, fâché.

« J'ai pas tout compris, je maîtrise mal la langue, et je...

— Du calme, Cordell. Ça va. Respire. »

Il lui obéit et siffla plus qu'il n'expira. Le stress faisait trembler sans répit ses doigts, qu'il tenait cachés contre ses côtes pour ne pas que Rachel le remarque.
Et si elle l'avait vu, alors elle n'avait rien dit.

« Ils vivent dans le désert, comme tu as dit. Ils sont... huit, peut-être neuf. Ils étaient treize, au début. Mais à cause des reptiles, et puis du sable... »

Il jeta un regard machinal à ses prothèses, dissimulées sous le bleu de son uniforme.

« Ils ont désobéi, du coup on les a jetés là.

— Dans le désert ?

— Non. (ses yeux se remplirent de larmes) Dans la montagne. »

Cours cours cours cours cours.

« Cordell ? »

Ne t'arrête pas.

« Tu te souviens de quelque chose ? »

Il plaqua ses paumes moites contre ses oreilles dans l'espoir de faire taire les voix. Puis il ferma les yeux, pour mieux s'imaginer seul au milieu de sa chambre.
Il n'entendait plus que les battements effrénés de son cœur.

« Non. Rien du tout. »





« Papa... »

La roche avait mis ses coudes à vif ; il s'était arraché un ongle à force de s'agripper aux pierres, et son front était marbré de bleu.
Les mains qui le tenaient par la taille le poussèrent avec urgence dans une cavité béante. Le boyau s'étendait dans son dos, mangé par l'obscurité que le petit garçon lorgnait avec inquiétude. Il tendit les bras vers le cou de son père, qui le repoussa fermement.
Il se mit à sangloter.

« J'ai peur...

— Je sais. Mais regarde-moi. »

Il leva le menton vers le visage de son père, que son chagrin rendait flou. Il sentit un pouce rêche essuyer quelques larmes qui coulèrent de plus belle la seconde d'après.

« Je veux mamaaaan...

— Maman est là. Elle va bien. T'en fais pas.

— Je veux renter à la maison...

— Moi aussi. Mais on peut pas. »

Il sentait ses doigts passer dans ses cheveux, sur ses épaules, sur ses jambes, comme s'il ne savait pas comment l'étreindre. La poussière avait irrité sa gorge, donnant à chaque sanglot un écho plus rauque que le dernier.

« Il faut que tu t'en ailles par là.

— Je veux pas partir sans toi !

— Il le faut. Tu le dois.

— Mais j'ai peur...

— Tu le dois. Tu m'entends ? »

Il lui prit brutalement le menton, qu'il serra jusqu'à lui faire mal.
Il était encore trop petit pour se rendre compte que sa voix ne demandait qu'à pleurer, elle aussi.

« Si tu restes ici, tu n'as aucune chance de t'en sortir. Tu dois passer par là, trouver une sortie. Courir. Surtout ne pas t'arrêter.

— Mais toi ?

— Moi et maman, on se débrouille. »

Un craquement sinistre le fit sursauter. Il lui rentra de force le crâne dans le mur. Le petit se débattit, en proie à une peur panique.

« Non !

— Tu ne peux pas choisir, cette fois ! Va-t-en ! »

Il recula sur ses paumes abîmées.

« Mais...

— COURS ! »

Il lâcha un dernier sanglot avant de se retourner et filer à quatre pattes dans le noir le plus complet, sans se soucier des pierres qui ricochaient sur son dos et des fissures dans lesquelles ses doigts se coinçaient parfois.

Cours cours cours.
Ne t'arrête pas.





Et quand je suis sorti, j'étais tout seul.



L'alerte les prit à nouveau par surprise.
Rachel fut la première à se ruer vers la zone de quarantaine et trébucher sur le corps inanimé des gardes. Lorsqu'elle releva les yeux, la porte ouverte semblait se moquer d'elle.

Furieuse, elle écarta les scientifiques affolés à grand renfort de cris.

« Tous ceux encore réveillés, dans le réfectoire A ! Les autres ne bougent pas de leurs quartiers ! Appelez un médecin, et trouvez-moi Lenny Collins sur le champ ! »

Elle écrasa du poing la commande d'urgence incrustée dans le mur.

« On verrouille toute la base. »



Allen était tombé de son lit à la première alarme. Emmêlé dans ses couvertures, il avait jeté un œil au voyant rouge qui clignotait au dessus de la porte et rampé jusqu'à la chaise la plus proche. Le plan que possédait chaque chambre était rouge de haut en bas et de long en large. Il s'était relevé lentement, comme si le moindre geste pouvait lui coûter la vie.
Son souffle, bloqué dans son œsophage, manqua de l'étouffer.

« Merde, mais il se passe quoi ? »

Les bruits de bottes des militaires martelaient le couloir voisin. La porte était verrouillée. Allen y lança ses poings sans oser obtenir autre chose que le silence en réponse, ce qui l'aida à ne pas être trop déçu quand celui-ci lui répondit.
Abasourdi, il soupira longuement.

« Cordell, tu sais ce qui se pa – »

Ses yeux s'écarquillèrent en se posant sur la couchette vide.



CETTE HISTOIRE SERA-T-ELLE FINIE SOUS PEU ? OOOH LE SUSPENSE



Dernière édition par Cordell Sullivan le Mer 15 Fév 2017 - 18:02, édité 10 fois
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MessageSujet: Re: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   Dim 8 Déc 2013 - 4:19

Je veux jouer Cordell, alors j'ai fait un résumé complet de son histoire pour pouvoir passer la validation. ♥
Je continuerai l'histoire en version longue, mais pour l'instant, ça a assez trainé. ;o;

J'ai donc bel et bien "terminé" ! A vous les studios !
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MessageSujet: Re: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   Dim 8 Déc 2013 - 9:17

*prend Cordell et le câline* ;_;
Bon, bien bien bien, c'est cool alors ! Du coup, le résumé m'a donné l'eau à la bouche pour la vraie histoire ♥
Tu connais le chemin Nevychou, je valide Cordelilas ! Je vais aussi laisser sa fiche là pour que tu la changes quand tu veux.



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MessageSujet: Re: SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »   

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SULLIVAN Cordell ▬ « You've been quiet, there are things that you do not speak of »

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